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  • : Quelques articles et réflexions sur le cinéma, et sur d'autres choses lorsque le temps et l'envie le permettront...
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22 janvier 2017 7 22 /01 /janvier /2017 16:23

Des étudiants effectuent des photocopies dans une université, lorsque un coup de feu, puis d'autres, retentissent. Une jeune femme, touchée, s'écroule: on la retrouvera dans quelques minutes, car le film effectue un flash-back sur le réveil, ce jour-là, du tueur interprété par Maxim Gaudette: il porte le canon d'un fusil à son front. Pourquoi? envisage-t-il de se supprimer? Puis il rédige une lettre qui explique par avance ce qu'il va faire: se livrer à un massacre, puis se suicider; il explique aussi les raisons, du moins ce qu'il considère comme tel, de son geste: une idéologie de la haine des femmes, et la volonté de marquer un coup contre celles qu'il appelle, avec dégoût, les "féministes". Il veut symboliquement leur montrer son opposition à ce qu'elles fassent des études ou aient un métier... Nous assistons aussi à la préparation de Valérie (Karine Vanasse), une jeune étudiante, qui a un entretien important ce jour-là. Sous l'oeil bienveillant de sa colocataire Stéphanie (Evelyne Brochu), elle choisit ses vêtements, aussi sobres que formels, et part pour l'université avec elle. La suite est une succession de scènes vues à travers le point de vue de Valérie, du tueur, et aussi de Jean-François (Sébastien Huberdeau), un étudiant qui suit les mêmes cours que Valérie, mais sans avoir le même sérieux.

C'est froid, volontairement distant, tourné en noir et blanc. Ca rappelle aussi beaucoup le film Elephant de Gus Van Sant, d'ailleurs Villeneuve adopte la même narration, qui passe d'un point de vue à l'autre, en suivant les élèves, et en insérant dans le quotidien d'une école l'arrivée d'un tueur dont nous devinons les intentions. Le choc, fait d'une insupportable violence, n'en est que plus grand. La façon de bouleverser la chronologie est toujours une façon pour Villeneuve de brouiller les pistes (Voir à ce sujet Incendies et surtout Enemy), mais ici, il le fait afin de privilégier ce rapport fort entre son film et le spectateur, qui sans le moindre commentaire, se prend de plein fouet la violence des images, et l'indignation qui s'ensuit.

Mais si Elephant est un geste d'indignation, justement, contre la violence des tueries scolaires, qui son si fréquentes, et liées à une situation politique particulière, ce film nous parle du Québec, soit un endroit relativement pacifique dans lequel ce type d'événement ne se produit quasiment jamais... sauf en ce jour de 1989, lorsque l'histoire qui est racontée a eu lieu, à l'école Polytechnique de Montréal. Un homme a effectivement débarqué à l'école, et fait un carnage, tuant ainsi 14 personnes et en blessant 14 autres. Créant ainsi les conditions de la peur, du traumatisme pour chacun des survivants, ce qui est évoqué sans ambiguïté dans le film. Comme tant de ses films, Villeneuve nous plonge au coeur de la violence, née de la rencontre entre la réalité et l'idéologie, débouchant sur le chaos de la peur et de la mort. Et en 77 minutes, on ne peut pas détourner les yeux.

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Published by François Massarelli - dans Denis Villeneuve
22 janvier 2017 7 22 /01 /janvier /2017 10:15

On a sans doute les classiques qu'on mérite... Impossible de comprendre le statut de ce film, ni sa cote d'amour: certes, il est ambitieux, à sa façon, et parfois distrayant et drôle: j'y ai remarqué quelques scènes qui font franchement rire et qui témoignent d'une complicité entre le réalisateur et ses acteurs, un sens du timing et du dosage, un mélange entre dialogue écrit et franche improvisation, qui donne vraiment de bons moments: en fait tout ce qui implique les personnages interprétés par Samuel Jackson et John Travolta ensembles. Et je suis totalement d'avis que l'intrigue d'un film, c'est 0,01% de l'intérêt, donc il ne devrait pas y avoir le moindre problème avec ce film qui la jette aux orties dès le départ pour privilégier, comme l'a toujours fait Hawks, la SCENE. 

Seulement voilà: enlevez ces deux tueurs au verbe talentueux, tout le reste est mal foutu, log, vain et nous impatiente. Le rôle de Bruce Willis, en boxeur qui prend un nouveau départ? On s'en fout. la longue séquence durant laquelle il se retrouve pris en otage avec son pire ennemi? Longue, excessive, irritante. La scène avec Christopher Walken? Inutile: c'es essentiellement un metteur en scène qui s'écoute filmer, et qui a une telle confiance en son propre génie (On se demande pourquoi, du reste), qu'il se laisse aller. Comme il était définitivement à la mode, ça a marché.

Mais il nous reste un film sur les bras, qui ne mérite ni d'être considéré comme nul (Il y a bien quinze minutes de rire là-dedans, à tout prendre, c'est mieux que rien), ni d'être considéré comme un classique. 

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Published by François Massarelli - dans Cinéma Américain
21 janvier 2017 6 21 /01 /janvier /2017 18:05

Trois jeunes femmes se retrouvent à New York dans le milieu du spectacle, et vont mener leurs carrières respectives avec des hauts et des bas, sans jamais totalement s'éloigner les unes des autres. De succès en désillusions, de somnifères en cuites, on assiste, éberlués, à leurs terribles destins.

Eberlués, parce que je ne pensais pas qu'il était possible de faire un aussi mauvais film à la Fox dans les années 60. Tous les clichés possibles et imaginables, poussés jusque dans leurs plus inavouables recoins, une tendance à faire semblant de saupoudrer de l'audace ça et là, mais qui finit par virer au premier degré (Les déshabillages en ombres chinoises par exemple, ou encore les nombreuses et horripilantes allusions à l'homosexualité), et sans doute la pire prestation de tous les temps: Patty Duke, insupportable dans le rôle de l'insupportable chanteuse accro au pouvoir et aux médicaments. Je ne savais pas qu'on pouvait être aussi nul.

Ce film on l'aura compris est une purge de la pire espèce. Devrait être prescrit sous forme de suppositoires.

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Published by François Massarelli - dans Navets Cinéma Américain
21 janvier 2017 6 21 /01 /janvier /2017 15:39

Un homme raconte, lors d'un dîner informel, une histoire étrange à ses amis... Située en 1799, l'anecdote raconte un mystère sanglant, qui a conduit à la mort d'un innocent. Lors d'un orage, deux militaires se sont arrêtés à une auberge où on leur a fait une place. Puis un homme, négociant en diamants, est arrivé, mais l'aubergiste ne pouvant lui offrir une chambre, les deux militaires lui ont fait une place. Le lendemain, le diamantaire a été retrouvé mort, et on a rondement accusé le seul des deux militaires, Prosper Magnan, du crime. Mais qu'est devenu l'autre? Il a disparu... 

Pas tout à fait, car c'est l'un des convives du dîner...

Jean Epstein a adapté ici un conte de Balzac, en y expérimentant sur la subjectivité, à l'aide du montage et d'un jeu de gros plans qui tous permettent un changement permanent de point de vue. L'atmosphère légère et chaleureuse du dîner initial, qui se charge en lourdeur au fur et à mesure du déroulement de l'anecdote, l'orage et la menace palpable représentée par la clientèle quelque peu sordide de l'auberge, tout vient en réalité de l'image et de son agencement. C'est intéressant, mais comme souvent chez Epstein, c'est aussi assez froid et démonstratif. Reste une série de belles interprétations: Gina Manès, en particulier...

Sinon, afin que ce soit dit une bonne fois pour toutes: n'attendez pas ici de voir un prêtre perdu entre devoir et trouille, ni cannibalisme: ce film, n'a rien à voir avec la comédie sardonique du même nom de Claude Autant-Lara avec Fernandel, Françoise Rosay et Julien Carette.

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Published by François Massarelli - dans Muet Cinéma Français
16 janvier 2017 1 16 /01 /janvier /2017 15:27

C'est beaucoup plus au producteur Dore Shchary, l'homme qui monte à la MGM à la fin des années 50, qu'à Wellman qu'il convient d'attribuer ce film. Le metteur en scène pour sa part a souvent rappelé qu'il avait été engagé pour son efficacité, mais que les films "à message" n'étaient définitivement pas pour lui. Ce qui peut faire sourire, de la part de l'auteur de Star witness, Wild boys of the road, ou The Ox-Bow incident! Mais un coup d'oeil à ce curieux film, nous permettra de comprendre exactement ce que voulait dire Wellman. Ce dernier pouvait au moins se vanter d'avoir accompli son travail en trois semaines, établissant un record. 

Dore Schary souhaitait faire évoluer le studio, et quitter la sphère des spectacles délirants et hauts en couleurs des musicals de la firme, en développant une production plus centrée sur le citoyen moyen et ses problèmes. Ainsi, nous avons ici une intrigue qui pourrait presque, si ce n'était un détail, être dépourvue d'enjeu comme d'intérêt: six jours de la vie d'une famille dans une petite banlieue modeste de Los Angeles, un couple avec un jeune ado, qui s'apprête à accueillir un nouveau-né, c'est imminent. Joe Smith (James Whitmore), le père, travaille dans une usine aéronautique, et le fils a commencé à travailler lui aussi: tous les matins, il distribue les journaux dans son quartier. Les fins de mois sont difficiles, et le moral tient à peu près la route, mais Joe a des angoisses, liées à l'arrivée du bébé. Et si la mère ne tenait pas le choc? Mais tous es soirs pendant une semaine, vers 20h30, une voix s'invite à la radio. Elle se présente comme la voix de dieu, et va bientôt bouleverser les habitudes de toutes et tous. Dans le monde entier...

Ce qui relie ce film a l'oeuvre de Welman, c'est un mélange de naturalisme et de retenue assez habituel chez lui: on ne verra jamais, par exemple, le moment de "la voix", ce sera à chaque fois relayé, soit par un bulletin radio, soit par un personnage. Le premier à le faire est Joe lui-même... Mais l'univers de cette petite banlieue, la vie de tous les jours, le travail à l'usine et la routine journalière sont dépeints avec un réalisme tranquille, une précision et un oeil particulièrement avisé. On appréciera quelques scènes dans lesquelles Wellman a mis beaucoup de lui-même, notamment une séquence qui voit le fils et la mère entendre le départ de Joe, qui s'énerve après sa voiture tous les matins de la même façon. Avec une précision diabolique, le fils mime en même temps que les bruits le départ de son père! Maintenant, bien sur, le film est généreux, mais il est noyé, sous les bons sentiments d'une part, et sous une dose excessive de religion d'autre part. Un commentateur a beau dire à la fin du film (car en effet, c'est bien la voix de dieu, ce n'est jamais mis en doute du reste) "toute l'humanité, quelque soient les religions, les couleurs, etc...) le type de religion dont il s'agit ici est quand même bien protestant, bien blanc, bien Anglo-saxon.

Bref, curiosité.

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Published by François Massarelli - dans William Wellman le coin du bizarre Fantastique MGM Cinéma Américain
15 janvier 2017 7 15 /01 /janvier /2017 15:54

Dans un studio vide, six touristes (En fait tous habitant à Hollywood) visitent une étrange maison, qui est en fait le décor d'un film mythique. Comme dans le film en question, ils se retrouvent, en compagnie de leur guide (Henry Gibson), coincés, condamnés à raconter des histoires horrifiques afin d'avoir le "droit" de sortir. Ils s'exécutent, et si ce qui précède, à savoir la portion du film réalisée par Joe Dante (On aperçoit ce bon vieux Dick Miller en gardien taciturne), est sans aucun intérêt, ce qui suit est pire: quatre histoires minables, ridicules, réalisées par des metteurs en scène, dont certaine excusez du peu ont quand même un statut légendaires, mais qui là, franchement, se sont vomi dessus. C'est tout simplement mauvais, ridicule, à fuir, et en un mot, complètement con.

Sans parler du fait qu'un film qui annonce "5 tales of terror", c'est supposé faire peur. 

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Published by François Massarelli - dans Joe Dante Fantastique Cinéma Américain Navets le coin du bizarre
15 janvier 2017 7 15 /01 /janvier /2017 09:43

 

Adapté d'un roman de Patricia Highsmith (The price of salt, publié en 1952 sous le pseudonyme de Claire Morgan), Carol n'est pas un film policier, ni un thriller... du moins un thriller criminel. Les émotions y sont fortes, avec l'impression de faire un tour dans les montagnes russes... Highsmith s'était pour sa part inspirée de certains épisodes de sa vie pour raconter une histoire d'amour choquante pour l'époque: la rencontre entre une bourgeoise mariée en instance de divorce, et une jeune vendeuse, qui débouchait sur une passion amoureuse intense mais compliquée. Et pour l'époque, la fin pouvait être considérée comme positive...  une époque où l'homosexualité était non seulement un tabou, mais aussi un crime, répréhensible au niveau de la loi, et bien sur en aucun cas accepté dans quelque milieu que ce soit. On peut se poser la question, bien entendu, à l'époque de l'accession des homosexuels au mariage, de vouloir reprendre une telle histoire, mais d'une part, quelles que soient les lois, la notion de différence subsiste, la morale dominante et la morale humaine ne s'accordent toujours pas sur le degré d'acceptation de ceux qui ne sont pas comme vous, quand ils ne sont pas par principe jugés directement et condamnés en fonction de leur différence: immigrés, migrants, autres religions, autres nationalités, autres moeurs, etc... Il y a du boulot. Et puis, Carol, après tout, c'est une histoire d'amour. Qu'elle soit entre deux femmes, entre deux hommes, ou entre une femme et un homme, peu importe.

Et ici, c'est donc l'histoire d'amour entre deux femmes: Carol Aird (Cate Blanchett), une femme d'âge moyen, mariée et mère d'une petite fille, qui est en plein divorce d'avec un mari qui ne supporte d'autant pas la situation, qu'il divorce d'une femme qu'il ne cessera jamais d'aimer, mais qui s'avère lesbienne. Et Therese Belivet (Rooney Mara), une jeune femme qui évolue dans un groupe d'amis, seule fille parmi des garçons qui tous aimeraient bien en faire plus qu'une amie. Elle travaille dans un grand magasin, mais est probablement montée à New York avec des plans ambitieux: elle aimerait faire de sa passion de photographe un métier, et elle attend patiemment en vendant des jouets. Et comme c'est Noël, Carol vient au magasin pour acheter un jouet pour sa fille... Tout part d'une rencontre fortuite, d'un simple échange de regards, et d'une fascination. Mutuelle? le mystère reste longtemps entier, justement, car pour l'essentiel du film, c'est le point de vue de Therese qui primera... Mais elles vont s'aimer, ça oui, et souffrir bien sur...

Todd Haynes, qui nous avait déjà régalé en 2011 d'une superbe version de Mildred Pierce pour HBO, sous la forme d'une mini-série, sait à merveille s'immerger dans une période, et le fait ici en super 16 mm, ce qui donne un grain, une texture fabuleuse, qui rend l'expérience plus tactile encore. Et il rend son histoire située entre 1952/1953 et la fin de la décennie tangible par un sens du détail (Mode, accessoires, décors...) et une façon subtile de nous faire comprendre le passage des ans: Therese va en particulier être un repère intéressant: à peine sortie de l'adolescence au début du film, elle n'a pas les moyens, pas non plus l'habitude de toutes les petites choses qui séparent une femme de sa condition d'une bourgeoise comme Carol: coiffure, vêtements, maquillage, mais aussi appartement et habitudes (Carol écluse des Martinis, mais Therese consomme des bières à même la cannette), tout trahit la condition sociale de la jeune femme; à la fin du film, elle a changé, vieilli bien sur mais aussi elle a mûri. Et sa coiffure et son maquillage (Audrey Hepburn est passée par là!) sont désormais étudiés. 

Et justement, Carol est bien plus l'histoire de Therese, que celle du personnage pourtant nommé par le titre! Tout part du reste d'un flash-back, qui est déclenché par une rencontre entre les deux femmes, au tout début du film. Un homme entre dans un bar extrêmement chic, et voit une jeune femme en pleine conversation avec une dame élégante et un peu plus âgée. Il les interrompt, car il connait Therese, mais il ne voit pas qu'il les dérange... Pire encore, quand il parle à Therese d'une soirée à laquelle ils doivent se rendre, Carol part précipitamment, mais avant elle pose sa main sur l'épaule de Therese. Le geste est tout sauf anodin, et l'émotion qui se lit dans toute la gestuelle de Therese à ce moment est intense... Coment ne pas penser à Brief encounter, de David Lean, et à ces adieux dans la gare qui ne seront jamais totalement effectués parce qu'un trouble-fête s'est invité en dernière minute à la table des amants déchirés? Alors après, oui, on a un flash-back de Therese, qui revient sur son histoire d'amour avec Carol, et qui à ce moment n'a finalement que des regrets. On revisite la première rencontre, les tentatives de se retrouver, les retrouvailles maladroites (C'est souvent à l'initiative de Carol, qui domine assez clairement la relation) puis leur escapade, qui va mal se terminer, car le mari de Carol est en embuscade.

Et le film nous rappelle que même si c'est une histoire d'amour, elle n'est as si éloignée que ça du domaine de prédilection de Patricia Highsmith: il y a des manigances, des calculs, de la planification chez ces deux femmes. Et il y a des risques, des dangers à vous donner des sueurs froides. Les choix de Carol sont pour une bonne part déjà faits même si tout n'est pas rose, loin de là, dans sa vie, mais pour Therese (Qui court en permanence le risque d'être jugée par ses amis, à plus forte raison parce que plusieurs garçons veulent coucher avec elle), le choix est généralement une prise de décision très grave, qui va la précipiter dans une situation ou une autre... Et l'emprise de Carol sur elle est troublante, qui va de pair avec la perte progressive des droits de celle-ci sur sa fille Rindy. Quand, après une escapade avec Therese, Carol retrouve enfin sa fille, celle-ci est coiffée également comme Therese. Ce n'est évidemment pas un hasard.

C'est pourquoi je me pose la question, du reste, du véritable sens à attribuer à la fin de ce film, que je ne raconterai du reste pas ici, puisque je vous en laisse témoins et juges. Mais le fait est que si elle lui a beaucoup apporté, Therese sait aussi que Carol a pu avoir une certaine influence destructrice. Si désormais (C'est très clair dans le film) Therese n'ira plus vers les garçons, la place de son premier amour dans sa vie pourrait bien laisser des traces destructrices. Pas parce que c'est une femme, on n'est plus en 1950 ou 1960 (à une époque durant laquelle on pouvait représenter des homos dans un film, à condition qu'ils soient punis, malheureux, ou qu'ils découvrent les joies de l'hétérosexualité)...

J'ai déjà parlé de la photographie de Edward Lachman,qui a d'ailleurs reçu un prix du cercle des critiques New Yorkais pour ce film, et du sens exceptionnel de la période qui est donné par Haynes, mais je m'en voudrais de ne pas mentionner sa mise en scène qui s'efface constamment devant ses actrices, le rythme du montage, d'une lenteur calculée, un je ne sais quoi ni trop lent, ni trop rapide... Et bien sur, les deux actrices sont formidables. Maintenant, je serais étonné qu'on puisse imaginer quelqu'un d'autre que Cate Blanchett dans le rôle de Carol: c'est tellement elle en roue libre, jouant de sa présence, du mystère de ses yeux, et de son talent pour jouer les bourgeoises éthérées, qu'on pourrait presque dire qu'elle est un peu en mode de pilotage automatique. Pas Rooney Mara: on l'a découverte chez Fincher, en étoile inaccessible brièvement aperçue (The social Network) puis en détective cyberpunk hallucinante (The girl with the dragon tattoo). Elle a interprété un personnage des plus ambigus avec son rôle dans Side effects de Soderbergh. Ici, elle irradie l'écran. C'est rare que je parle des hochets que reçoivent nos acteurs et metteurs en scène, mais le prix d'interprétation à Cannes? Totalement d'accord.

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Published by François Massarelli - dans Todd Haynes Cinéma Américain
14 janvier 2017 6 14 /01 /janvier /2017 14:27

Adapté d'un roman de Michael Connelly, Blood work commence par raconter la fin de la carrière de Terry McCaleb (Clint Eastwood), un policier d'élite mais un brin fatigué, qui reçoit des "messages d'amour" en formes de cadavres, d'un serial killer qui l'a manifestement élu comme son double ou son partenaire. Fin de carrière, car lorsque le film commence, les deux hommes se retrouvent face à face, à distance (McCaleb ne peut distinguer le visage de l'autre), et une poursuite s'engage: mais McCaleb s'effondre, victime d'un arrêt cardiaque. Deux années passent, et McCaleb est en retraite: il a un nouveau coeur, et s'est fait une raison; il avait blessé son ennemi avant de s'écrouler, il est persuadé qu'il est probablement mort. Mais une jeune femme, Graciella (Wanda de Jesus) va venir lui confier une affaire, avec une douce insistance: elle souhaite qu'on retrouve le tueur qui a assassiné sa soeur Gloria. Elle est persuadée que McCaleb va accepter, car c'est lui qui a reçu le coeur de Gloria...

Film mineur ou film fait de la main gauche, on a souvent lu des commentaires plus ou moins condescendants à l'égard d'un film qui certes n'est pas une grande date de l'oeuvre de Clint Eastwood, mais qui mérite un peu mieux. Bon, admettons que l'intrigue est transparente au possible, et que l'histoire d'amour entre Graciella et McCaleb est un problème: même si wanda de Jesus n'est plus une adolescente, le nouvel homme de sa vie a passé depuis longtemps la date de péremption! Mais Eastwood, qui s'apprête à faire des films d'une grande importance, et à jouer dans la cour des grands, me semble ici faire ses adieux au film de genre, et en particulier au genre qui lui a si souvent permis de faire des petit films de rien du tout dans lesquels il y a toujours un ou deux trucs à prendre! C'est vrai qu'après Blood work, il n'y aura plus jamais ce genre de petit exercice de liberté absolue (tourné en 38 jours à LA et Long Beach, notamment dans la Marina) fait pour rien avec des copains: Jeff daniels, qui écluse bière après bière, et Anjelica Huston, me paraissent très à l'aise avec les prises uniques de Clint Eastwood...

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Published by François Massarelli - dans Clint Eastwood Cinéma Américain
14 janvier 2017 6 14 /01 /janvier /2017 13:49

Le réalisateur Coréen Yeon Sang-Ho est d'abord et avant tout un metteur en scène d'animation, ce qui nous autorise à aller fouiller dans ce film du côté de la composition et des effets de mouvements. Et dès le début, on sent la patte d'un homme qui sait exactement où regarder, et donc où placer ses caméras... Il aime aussi beaucoup jouer sur la profondeur de champ. Tout ça tombe bien: on est dans un train!! Mais c'est aussi, et le terme est bien sur à prendre avec des pincettes, un film de zombies; pourquoi les pincettes? Parce qu'il obéit à un certain nombre de lois du genre, tout en opérant des modifications sensibles: d'un côté, le film nous permet de suivre un certain nombre de personnages sur-typés, qui ont tous un parcours à accomplir et des tonnes de regrets dans leur passé et/ou d'espoirs pour leur avenir, le genre de chose qui vous fait goûter le moment de la mort imminente avec une certaine amertume! bien sur, nous sommes dans un film catastrophe qui sait parfaitement ménager ses effets, et se transforme souvent en film choral, sans parler de la nécessité d'aller d'un point A à un point B, tout en évitant les zombies...

Donc l'histoire commence alors qu'un certain nombre de personnages entreprend de prendre le train pour Busan. Tout va prendre une dimension peu de temps après que le signal du départ ait été donné à Seoul: une jeune femme, pleine de blessures, et visiblement paniquée, attrape le train en marche, et après quelques instants meurt dans d'atroces convulsions. Prise en charge par une hôtesse de la compagnie de trains, elle se "réveille", et la mord: c'est une zombie, et la "contagion" va s'étendre en quelques minutes;...

Du coup, une bonne partie du film raconte comment les héros (Un conseiller boursier et sa fille qui souhaite retrouver sa maman dans le sud, un homme et sa femme enceinte, des membres masculins d'une équipe de base-ball et leurs cheerleaders, un chef d'entreprise déterminé à survivre à tout prix, et deux soeurs âgées, aux caractères antagonistes) vont réussir à échapper à cette contagion, qui gagne très vite tous les wagons du train; du moins, échapper, échapper... pour un certain temps.

Les transgressions du genre sont à mon sens au nombre de deux: d'une part, on constatera avec un certain intérêt que les zombies coréens de Zeon Sang-Ho ne partagent pas le défaut du cliché de films Américains du genre dans lesquels les créatures sont des être lents et gémissants, qui bavent certes plus vite que leur ombre, mais qui représentent une menace essentiellement pour les escargots. Ici, les zombies donnent l'impression d'être filmés à 14 ou 16 images par secondes (Même si de toute évidence le film est tourné en numérique HD), et leur hyper-réactivité fait d'eux des menaces ultra-rapides... Ils s'agglutinent, en revanche, volontiers et si leur raison d'être n'est jamais expliquée (Il est vaguement question d'une quarantaine dans l'introduction), au moins, on leur donne un peu plus qu'un aspect mécanique (Grrr, Gnap, Arghhh): les sales bêtes sont totalement déboussolés dans le noir ou l'obscurité, un détail qui permet d'ouvrir une porte de sortie à certains des protagonistes en même temps que de jolies variations sur le suspense. Et puis surtout, contrairement au genre, qui débouche se plus souvent sur le nihilisme le plus total, on sent ici une volonté de garder un petit espoir (Représenté par la jeune femme enceinte, et la petite fille) en même temps qu'une volonté de tirer à boulets rouge sur l'individualisme, la peur de l'autre, sans parler de la métaphore de la société nécessairement contenue dans un train qui file droit devant lui, et dans lequel le premier chef d'entreprise un tant soit peu autoritaire peut prendre le pouvoir dans le but de rouler pour lui même.

Bref, ce film de zombies est un film de gauche, qui invite les humains à tendre la main. Par les temps qui courent, c'est une provocation.

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Published by François Massarelli - dans Fantastique
9 janvier 2017 1 09 /01 /janvier /2017 14:29

Denis Villeneuve, ou l’homme qui monte… Depuis une vingtaine d’années, ce Québecois tourne des films qui sont de plus en plus dominés par l’énigme, avec une certaine prédilection pour le spectaculaire psychologique: Incendies et sa quête du passé pour des gens qui tentent de vivre au présent, Prisoners dans lequel le présent est pollué par le passé, Sicario et son suspense coup de poing, etc… A la vision de ce film intériorisé, mais très visuel, aux images-fantasmes sises dans un Toronto cauchemardesque et poisseux, mais si réel, on comprend un peu pourquoi Villeneuve est l’homme idéal pour donner une suite à Blade Runner. Notez qu’on ne lui donne pas le bon dieu sans confession, on jugera sur pièces. Mais venons-à ce film étonnant s’il en est, adapté d'un roman de l'écrivain Portugais Jose Saramago paru en Anglais sous le titre The double, un titre auquel Villeneuve et le scénariste Javier Gullon ont substitué le plus ambigu Enemy. Pour information, le titre Français du livre est L'autre comme moi.


On aime toujours les films qui posent des énigmes sans pour autant y répondre, mais plus ça va, et plus on est à la merci d’un public qui réclame à corps et à cris une explication, qui doit être aussi unique que satisfaisante, aussi adéquate par rapport à la vision personnelle du spectateur, qui par essence est multiple, qu’étanche. C’est la raison pour laquelle j’ai personnellement été confronté à des gens qui réclament « la fin perdue » de The birds d’Hitchcock: privé de toute explication, le film ne peut être de leur point de vue qu’incomplet. Ce qu’on accepte d’un livre, d’une nouvelle, n’est pas suffisant bien souvent dans un film car la conception la plus courante du cinéma est celle d’un art populaire, donc simple, auquel on demande d’être transparent. Un peu d’énigme, certes, mais faites simple. C’est la raison pour laquelle je vais ici parler du film en son entier, y compris sa fin, y compris certaines surprises et autres moments importants que normalement seul un visionnage en bonne et due forme est supposé vous révéler… Notez que je ne prétends pas avoir mieux compris le film que qui que ce soit, et que si ça se trouve mon interprétation… est stupide, infondée, injustifiable. Mais c’est la mienne…


Du reste, « une interprétation », c’est difficile à soutenir: le film le montre bien, et l’œuvre de Villeneuve toute entière (Voir Incendies à ce sujet) insiste sur un point : unique, ça n’existe pas. Donc le film n’a pas un, mais deux héros… Comme avant lui, en 1991, La double vie de Véronique de Krzysztof Kieslovski, mais en beaucoup moins simple… On commence par voir la routine d’Adam Bell (Jake Gyllenhall), professeur d’histoire à l’université de Toronto. Célibataire, désordonné et angoissé, le personnage a une relation charnelle avec une jeune femme, Mary (Mélanie Laurent), qui va et vient chez lui, mais n’y habite pas. On sent, dans ces images qui se répètent sur quelques minutes, que le cœur n’y est pas, que quelque chose ne va pas. C’est à ce moment qu’un grain de sable se glisse dans cette mécanique sans âme: on conseille un film à Adam, il le loue, le regarde, et va y revenir parce qu’un détail a retenu son attention: un acteur dans une scène, plus précisément, et pas un acteur de premier plan, un de ces seconds rôles à peine perceptibles qui font une micro-apparition, bref un élément du décor: c’est lui. Un sosie parfait, absolu, dont il recherche très vite la présence dans d’autres films, en allant sur Wikipedia ou tout autre site du genre: il va très vite découvrir que son sosie a une petite carrière ayant interprété des tout petits rôles dans d’autres films. Ce sosie, sûr de lui, bien habillé là où Adam a tendance à se négliger, marié et qui décidément fait un métier bien plus intéressant, s’appelle Daniel St Claire, de son vrai nom Anthony Claire. Il est marié, son épouse Helen  (Sarah Gadon) est d’ailleurs enceinte de six mois… et il a une vie nettement moins rangée qu’Adam: il a trompé son épouse, celle-ci est d’ailleurs à l’affût d’une récidive, et il participe parfois à d’étranges réunions de voyeurisme érotique…


J’ai triché: le film commence en réalité par une scène durant laquelle deux hommes, dont Anthony, se rendent à une pièce mystérieuse, avec une clé énigmatique, et vont assister à des jeux érotiques, dont un impliquant… une araignée géante, monstrueuse. Une scène impossible à comprendre dans les premières quinze minutes sans avoir vu la suite, mais surtout elle pose deux éléments importants du film: l’obsession érotique d’Anthony, d’une part, qui participe à des réunions crapuleuses et secrètes; et surtout les araignées, fil rouge du film, présent de multiples façons.


Pour revenir à l’intrigue, le film adopte dans un premier temps le point de vue d’Adam qui mène son enquête et cherche à entrer en contact avec Anthony, qui dans un premier temps fait mine de ne pas souhaiter donner suite… avant qu’un soudain changement de point de vue ne nous montre, justement, le contraire. Par la grâce d’un coup de téléphone, nous passons de Adam à Anthony, de l’un qui cherche avec beaucoup d’hésitation à provoquer le contact, à l’autre qui fait tout ce qui est en son pouvoir pour que la rencontre ait lieu, mais ceci à l’insu de son épouse. Celle-ci, très jalouse, va d’ailleurs mener sa propre enquête et essayer d’en savoir plus sur ce double.


Et là… j’ai encore triché : le film nous a bien posé deux personnes différentes, l’un étant un sosie de l’autre, mais à aucun moment, si ce n’est lorsqu’ils sont seuls l’un avec l’autre, les deux hommes ne seront objectivement deux; et toute tentative de raisonner cette dualité est dynamitée, de multiples façons: Helen entend Adam au téléphone, et forcément le prend pour Anthony; quand elle se rend à l’école et voit Adam, elle doute que ce soit quelqu’un d’autre que son mari, même s’il semble en effet totalement étranger à elle. Et quand Adam s’ouvre à sa mère de sa découverte, ou en tout cas de  l’existence d’Anthony, elle répond énigmatiquement d’une part qu’il est fils unique, de même qu’elle est son unique mère (Et on apprend incidemment qu’Anthony,  lui aussi a une mère avec laquelle il ne parle pas souvent), puis elle répond de façon plus directe à Adam qu’il ferait bien d’oublier ses petites lubies d’acteur. De plus  Adam semble, sans pour autant les comprendre, avoir des réminiscences des étranges soirées érotiques d’Anthony. Et surtout la présence de l’un exclut généralement l’autre: quand elle va « trouver » Adam, pour vérifier si son mari lui a menti ou pas, Helen échange quelques mots avec le professeur, et quand celui-ci disparaît elle téléphone à son mari… qui lui répond aussitôt. Rien ne prouve que ce ne soit pas l’autre. Donc…


Anthony et Adam ne font qu’un. La seule chose qui puisse être dite afin de donner une connotation fantastique à ce film, c’est qu’il est possible (mais pas obligatoire, car après tout Adam/Anthony peut aussi bien se mener en bateau lui-même) que « les deux hommes » ne le sachent pas.


Mais peu importe, car il est impossible de pouvoir garder ce film dans une acceptation «physique», tout ceci est, du propre aveu de Villeneuve, dans le subconscient: celui d’Adam, ou d’Anthony, celui de Villeneuve, ou même celui de Gyllenhall… Et toute l’intrigue liée à la découverte d’Adam qu’il aurait un sosie semble ne provoquer que des doutes chez les autres. Pire: on peut avoir deux lectures de la façon dont Helen semble prendre cette histoire : sa visite à l’université peut aussi bien être interprétée comme une réalisation du fait qu’il y a bien un sosie de son mari, qu’une vérification du fait que celui-ci la mène en bateau ! Et à la fin, lorsque « Adam » a échangé sa vie avec Anthony, on ne sait si elle lui parle de son métier de professeur pour lui indiquer qu’elle sait qu’il a participé à cet échange et que ça ne la dérange pas plus que ça, ou afin de l’aider à revenir à la réalité.


Maintenant, les questions qui posent problème  à ceux qu’Hitchcock appelaient « messieurs les vraisemblants », ceux pour qui un film se doit d’avoir une interprétation aussi linéaire que possible et limitée par une explication intégrale, sont les suivantes : si Adam et Anthony ne font qu’une seule et même personne, le quel est-il, et que se passe-t-il dans sa tête ? Mais pour commencer, que veulent dire les araignées disséminées un peu partout dans le film ? Je me refuse évidemment à parler de celle que Gyllenhall, ou Villeneuve aurait au plafond ! Mais de fait, le motif est insistant, et ne cadre pas totalement avec la rigueur du film…
Et à partir de là, il nous faut aussi parler de l’étrange scène finale, qui semble donner un sens à toute l’histoire, mais se termine sur une énigme apportée par un plan gros, fulgurant, absurde et en théorie inexplicable… en voici une description : Jake Gyllenhall/Adam/Anthony (A ce stade, l’attribution de l’une ou l’autre des identités est possible, comme je le mentionnai plus haut puisqu’ils ne font qu’un) semble avoir résolu tous ses problèmes, et s’apprête à reprendre le fil de ses activités douteuses. Il voit tout à coup son épouse transformée en gigantesque araignée… Décidément, cet animal est au centre de tout.


Pour preuve, outre la scène inaugurale, qui voit une femme dénudée poser au sol un plateau, en enlever le couvercle et dévoiler une araignée, qu’elle s’apprête à écraser d’un coup de talon, on constate qu’Adam a un rêve troublant : il rêve qu’il croise une jeune femme nue dans un couloir, dont la tête est remplacée par celle d’une araignée… Sinon, une araignée gigantesque est aperçue, comme flottant au-dessus de la ville de Toronto, dans deux plans qui suivent d’ailleurs une importante conversation entre Adam (Ou Anthony ?) et sa mère interprétée par Isabella Rossellini. De nombreux plans du film, du décor d’une part, mais aussi lors d’un accident qui montre un pare-brise en miettes,  renvoient à l’image de l’araignée : les fils électrique du tramway dessinent en l’air comme un écheveau de toiles dans lesquelles Adam serait pris ; de même le pare-brise présente une trace d’impact dont la forme renvoie évidemment à une toile d’araignée. Enfin, j’ai déjà mentionné la scène finale… Si l’araignée est systématiquement renvoyée à la femme (Participantes aux joutes érotiques, femme nue croisée dans le couloir, mère  et enfin épouse dans la scène finale), la toile d’araignée renvoie quant à elle à un sentiment de perte de la liberté, qui est probablement liée  au mariage. Du reste, dans la partie de l’intrigue liée à « Anthony », celui-ci jalouse le fait qu’Adam n’est pas marié, pas lié pieds et poings liés ; ce qui va motiver sa décision d’imposer un « échange » à Adam, qui va in fine permettre à ce dernier de revenir à la réalité avec l’aide d’Helen…


J’ai d’ailleurs, à ce sujet, encore triché : le tout premier plan du film, avant la séquence érotique dont il était question plus haut, est en réalité une vision fugitive du corps nu d’Helen, enceinte. Ce qui nous permet de confirmer son importance si ce n’est son emprise sur le personnage principal. Que cette emprise soit vécue comme une forme de dictature avec privation de liberté est donc l’interprétation du personnage… Mais durant les séquences qui nous montrent des bribes de cours d’Adam, celui-ci parle justement de la dictature et de l’efficacité de la décision de donner aux citoyens panem et circenses, du pain et des jeux. En son for intérieur, cet homme s’est donc donné panem et circenses… Et bonne conscience par la même occasion.


J’y ai fait allusion, le film est donc l’histoire d’un homme dont le dédoublement n’est symboliquement qu’une réaction de défense devant une situation qu’il identifie comme une perte de sa liberté. Anthony/Adam marié, bientôt papa, se rêve en homme meilleur qu’il n’est, d’une part (Adam voit en Anthony un homme bien plus sophistiqué que lui), mais il a aussi une obsession, celle de revivre les expériences sexuelles un peu limite qui lui donnaient le frisson. D’où une tentation très forte, à laquelle le personnage a déjà  cédé, de l’adultère. La scène de l’échange, qui se conclut par la mort figurée de Anthony et mary, permet au héros de revenir sur terre comme on l’a déjà dit, mais aussi brièvement accepter sa condition. Brièvement, car lorsque Jake Gyllenhall ouvre une enveloppe qu’il a possédée pendant un certain temps mais qu’il n’a jamais déchirée, il y trouve une clé, un objet dont il sait qu’il est un message codé, qui lui ouvre la porte, soit de ces étranges soirées érotiques, soit si celles-ci sont fantasmées dans le film, d’un probable adultère. Toujours ce sentiment d’être pris au piège… confirmé par la vision finale de son épouse-araignée, grotesque et horrible. Mais ce piège est aussi la tentation de l’instabilité : l’ennemi du titre est sans doute plus la personnalité même de l’homme qui le rend si allergique à la réussite de son mariage et de la vie en commun, que la femme ou les femmes (Mère, épouse, maîtresse). Le film est donc aussi la description d’une visite dans le subconscient d’un homme qui se refuse à laisser une seule femme envahir son intimité. Dans ce cas de toute façon, la femme légitime est là encore le principal ennemi, comme peut l’être la mère qui reproche cette instabilité à son fils, et la maîtresse qui menace de vouloir elle aussi devenir permanente.


Tout le film fait sens bien sûr, vu sous cet angle, mais il restera toujours des zones d’ombre, des éléments qui ne cadrent pas totalement avec cette vision. Ainsi des contradictions : Isabella Rossellini qui affirme dans un message téléphonique détester l’appartement de son fils, et dans une autre scène elle dira le contraire. Le personnage est-il un professeur qui se rêve acteur, ou un professeur qui fait des petits boulots de figuration, ou un acteur qui joue au professeur, comme on étudie un rôle ? D’ailleurs, les cours (chaotiques) du professeur Adam sont un éclairage de plus, puisque le professeur enseigne l’histoire et consacre un chapitre de son cours à la vision philosophique de l’histoire : il avance que Hegel a dit que tous les grands événements du monde arrivent deux fois, mais que Karl Marx a ajouté que la première fois était une tragédie, et la deuxième une farce…  Nous voilà donc armés pour comprendre que des deux hommes, l’un est bien la caricature de l’autre. Mais lequel ? Et d’autres éléments de son cours vont dans le sens d’une histoire qui se répèterait sans cesse, ce que font les dix premières minutes, de façon désordonnée ; une manière comme une autre de donner du sens à la citation de José Saramago qui ouvre le film : Le chaos, c’est l’ordre attendant d’être déchiffré. Une description du film, où… de son effet sur le spectateur ?   D’autres interprétations laissent entendre que le film n’est pas chronologique : ce que permet d’avancer là encore la litanie d’extraits des cours d’Adam, qui répète dans cinq ou six plans différents les mêmes idées. Impression de répétition, ou compilation de moments tirés de plusieurs années ? Voilà, on en est finalement à poser toujours plus de questions sur le film, auxquelles on répondra peut-être un jour.


En attendant on peut toujours se pencher sur ce stimulant objet, construction dynamique menée par une mise en scène très rigoureuse, dans laquelle tout a un sens, voire plusieurs, et qui se promène dans notre propre perception, avec un humour jamais vraiment apparent mais qui me semble découler de toute cette situation, et qui a l’amabilité de ne pas nous imposer une vision. C’est louable, c’est très constructif, et c’est un film qui s’enrichit à chaque vision. La marque des grands films.
 

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Published by François Massarelli - dans Denis Villeneuve Fantastique