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12 juillet 2014 6 12 /07 /juillet /2014 08:20
Sergeant Rutledge (John Ford, 1960)

Sergeant Rutledge, souffrant parfois des mêmes petits défauts que la plupart des films de Ford tournés durant la dernière décennie de sa carrière, brille d'un éclat particulier, notamment en raison de son sujet. Surprenant dans sa dénonciation frontale du racisme à la fois de la cavalerie, et de la société Américaine post-Guerre de Sécession, le film permet aussi à Ford de faire quelque chose qu'il n'a pas beaucoup fait dans ses films en couleurs, et encore moins dans ses westerns: il joue avec la lumière et l'ombre, en exploitant de façon importante les possibilités dramatiques. Et encore plus surprenant, il se livre à un morcellement de la narration, par le biais de flash-backs systématiques. Le film étant structuré autour d'un procés, le recours aux retours en arrière n'a bien sur pas grand chose d'exceptionnel, mais c'est peu courant pour un classique comme Ford.

Il y avait eu un procédé cousin dans l'utilisation occasionnelle de lettres lues au coin du feu, et qui résumaient plus ou moins l'action tout en faisant passer sans trop de douleur les années dans The searchers; mais ici, c'est le film entier qui obéit à cette structure: il commence par l'arrivée du Lieutenant Cantrell (Jeffrey Hunter) au procès de cour martiale qui va être l'essentiel du film: un soldat, le sergent Rutledge, est accusé du meutre d'un officier, et du viol d'une jeune femme. Il y a peu de témoins, deux femmes seulement, apparemment, mais il y aura des surprises. Et la cour, assemblée autour du Lieutenant Colonel Fosgate (Willis Bouchey), semble pencher clairement du côté de la culpabilité pour le Sergent, qui fait face à une foule en colère prète à le lyncher: il est, en effet, noir... Membre d'un bataillon exclusivement Afro-Américain dont la plupart des membres sont d'anciens esclaves affranchis de fraîche date, le Sergent Rutledge (Woody Strode) semble désigné coupable dès le départ, et il sera très dur de faire changer d'avis non seulement la foule prète à l'exécuter sur place, mais aussi l'accusateur, le Capitaine Shattuck (Carleton Young), qui n'hésite pas à faire de propos racistes des arguments de l'accusation, ou le témoin Cordelia Fosgate (Billie Burke), épouse du juge, qui avait été très choquée de voir la jeune victime fraterniser avec un noir, qu'elle considérait un peu comme son oncle, et est incapable de parler du Sergent rutledge comme d'un être humaiin, ou même de lui adresser la parole.... Cantrell, supérieur, ami et défenseur de Rutledge, a du pain sur la planche...

D'une part, si le film s'attaque à un problème contemporain de racisme, qui marque les années cinquante et sera encore plus important pour la décennie à venir, et si les producteurs (En premier lieu Willis Godbeck) ont eu l'idée de placer cette intrigue dans le cadre de la cavalerie afin d'attirer Ford et de reformer le tandem Ford-James Warner Bellah, scénariste de la fameuse trilogie de 1948 à 1950 (Fort Apache, She wore a yellow ribbon, Rio Grande), le vieux metteur en scène semble placer toute cette intrigue brulante et ce sujet polémique dans son propre petit cirque, avec certains de ses acteurs fétiches, mais la plupart du temps à l'arrière-plan, à l'exception de Jeffrey Hunter. Il utilise son humour de taverne en occasionnant des ruptures de ton parfois embarrassantes (Il fait ainsi du président de la cour un alcoolique autoritaire, et les officiers qui composent le panel des juges, totalement muets du début à la fin du film, se réveillent pour un poker...), mais a aussi de belles idées, comme celle de filmer l'auditoire en plan large, demandant aux dames massées au premier rang d'agiter frénétiquement leurs éventails lors des rappels des faits les plus croustillants de l'affaire... Surtout, on ne quitte jamais l'enceinte du procès, concentré sur une journée.

D'autre part, Ford utilise un prcédé intéressant pour encadrer les fash-backs: lors des témoignages, il tamise progressivement les lumières sur le lieu du procès, et installe à partir de là des ambiances différentes, qui tranchent sur le pittoresque de cette cour martiale. C'est d'autant plus vrai pour le premier retour en arrière, qui est en fait le premier témoignage de Mary Beecher (Constance Towers), la petite amie de Cantrell, qui a d'une part surpris Rutledge sur les lieux du crime, mais peut aussi témoigner de son caractère héroïque, et de son exemplarité militaire... Nocturne, situé aussi bien à l'extérieur qu'à l'intérieur d'une gare isolée, l'épisode joue de l'ombre et de la lumière pour installer le spectateur dans une ambiance de doute, afin de proposer le point de vue du procureur... De fait, Woody Strode (Rutledge) nous apparait comme un personnage inquiétant, voire dangereux. Ford, dans l'exposé de lieux de crime, reprend son style des années 20 et 30, et l'ombre de Murnau est de nouveau très présente chez lui; on constate aussi que le metteur en scène utilise une composition très proche d'une scène de découverte du cadavre d'une jeune femme violée par les Apaches dans Stagecoach.

...Ce qui nous amène au principal motif de fâcherie autour de ce film: certes, il tend à montrer de façon appuyée la stupidité des préjugés contre les soldats noirs, ce qui est relayé par une chanson interprétée au générique, sur les "Buffalo Soldiers" (Le nom donné par les tribus indiennes qui virent arriver ces drôls de soldats, qui avient afin de lutter contre les rigueurs de l'hiver, des peaux de bison); certes, il démontre de façon claire et intéressante dans une intrigue classique mais de bonne tenue, que les préjugés peuvent mener à des erreurs judiciaires, et que les pionniers de l'ouest, comme on l'a vu dans d'autres films notamment The searchers, ont le racisme bien facile. Mais de nombreuses voix se sont élevées afin de dénoncer le traitement des Indiens dans ce film: car si les "Buffalo" sont bien partie intégrante de la cavalerie et de la société Anglo-saxonnes, les Indiens sont une fois de plus l'ennemi invisible, dangereux, etc... C'est un procès classique fait contre le western et je pense qu'il ne faudrait pas en tenir compte: Ford, en narrant les histoires de la cavalerie, a toujours rappelé non seulement la lutte (Historique, on ne peut pas l'occulter) des soldats contre les troupes Indiennes, et celles-ci, dans le Sud Ouest, étaient loin d'être tendres; mais plus encore que dans d'autres film, il traite ici les Apaches plus comme un procédé de scénario qu'autre chose, et on arrive, essentiellement, après les batailles les plus meurtrières.

Ce film (Titré avec une impressionnante invention "Le Sergent Noir" en Français...) est assez singulier, comme je le disais, et si les travers irritants du pittoresque Fordien prennent une fois de plus un peu trop de place, s'il manque de héros Fordien classique (Jeffrey Hunter n'est ni Wayne, ni Stewart, ni Fonda, cela va sans dire), on se réjouit que l'intrigue et son progressisme aient pu être aussi clairs: après tout, une grosse vedette aurait probablement tout gâché, et de toute façon on n'imagine pas Wayne en Lieutenant Cantrell, loin de là! Ford réussit en tout cas un film qui aurait pu être démonstratif dans le pire sens du terme, et qui, bien que possédant les aspects d'un whodunit assez classique (Le vrai coupable des crimes sera finalement démasqué au terme du procès) permet au metteur en scène de remettre quelques pendules à l'heure... On n'oubliera tout de même pas que le générique place Strode en quatrième position, et qu'il a beau être le sujet indéniable du film, le véritable héros reste Cantrell; il y avait donc encore un effort à faire, mais regardez Amistad de Spielberg (Sorti en 1997): c'est exactement la même chose... L'ethnocentrisme a la peau dure à Hollywood, hélas.

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Published by François Massarelli - dans John Ford