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19 octobre 2014 7 19 /10 /octobre /2014 13:41
Y tu mama tambien (Alfonso Cuaron, 2001)

Tenoch et Julio, interprétés respectivement par Diego Luna et Gael Garcia Bernal, sont deux jeunes Mexicains à l'aube de la vingtaine. Ils sont très copains, au point d'avoir un code d'honneur idiot mais auquel ils croient obéir, et ont semble-t-il surmonté une inégalité sociale: Tenoch est le fils d'un homme important et au bras long, alors que Julio vit seul avec une mère qui a du se battre pour leur vie quotidienne; au moment ou le film commence, leurs petites amies partent en Europe pour un séjour assez long, et les deux garçons s'apprêtent à passer un été à ne pas faire grand chose... Ils rencontrent à la faveur d'un mariage auquel ils sont tous deux invités une jeune femme, l'Espagnole Luisa (Maribel verdu) qui se trouve être l'épouse d'un cousin de Tenoch. Ils la draguent mollement, et lui parlent d'une plage mythique où elle pourrait découvrir toute la beauté du Mexique. C'est purement et simplement du baratin, mais quelques jours plus tard, elle rappelle Tenoch et lui demande de l'emmener vers cette plage, la "Bouche du paradis", dont ils lui ont vanté les mérites. Les deux adolescents partent donc pour un périple en voiture vers la mer, en compagnie d'une femme qui va leur apporter beaucoup, leur prendre un peu, et leur apprendre énormément sur eux-mêmes...

Un road-movie étant fondamentalement un film qui va d'un point A à un point Z en montrant des gens aller d'un point A à un point Z, on peut après tout considérer que le mouvement est l'essence du cinéma, c'est la raison pour laquelle je me tiens à l'écart de cette appellation; par ailleurs, ce film commençant par la vision de Tenoch et de sa petite amie, qui font allègrement du sexe sous nos yeux, va parfois d'un point A à un point G aussi; mais si il est vrai que Y tu mama tambien possède une dimension sexuelle et sensuelle assumée, ce n'est pas là on plus la principale caractéristique. Le film est en effet une comédie ensoleillée, dont le constraste le plus spectaculaire réside sans doute entre la santé et l'énergie des trois acteurs formidables qui l'interprètent, et la distance froide d'une narration qui interrompt souvent la bande-son (On n'entend plus rien, et après une seconde, la voix distanciée de Daniel Gimenez Cacho, l'acteur principal de Solo con tu pareja, resitue ce qui se passe sous nos yeux, assène froidement un développement futur de la situation ou des personnages, ou nous donne un angle différent de la scène en nous livrant la pensée ou les émois intérieurs des protagonistes)... Et si les personnages voyagent et passent du temps en voiture, ils semblent ne pas se soucier du décor, et à mon sens ils perdent quelque chose, mais j'y reviendrai.

Tenoch et Julio, les deux ados militants qui fument des joints et se cachent derrière des hymnes à la masturbation (Dont nous savons qu'ils la pratiquent parfois en duo, puisque nous les voyons le faire!) ou des serments d'amitié qu'ils ont déjà trahi, sont en effet aux portes de leur vie d'adulte, déterminés à poursuivre leur jeunesse aussi longtemps qu'ils le pourront. A ce titre, Luisa qui est mariée à un homme qui la trompe et qui n'a semble-t-il aucun intérêt, adopte elle aussi un point de vue hédoniste le long de ce voyage, assez rapidement déterminée à goûter avec une curiosité gourmande au fruit défendu d'expériences sexuelles avec ces deux jeunes hommes auprès desquels elle se sent bien. Elles prend même en main (Si j'ose dire) une partie de leur vie future, en leur donnant des conseils suite à des relations qui ne dépassent pas les dix secondes, pour l"un comme pour l'autre... Mais contrairement à eux, elle revient en arrière, et cache un secret douloureux qui, s'il nous est livré à la fin seulement, a été clair dès le départ: une visite chez le médecin pour recevoir les résultats de tests, une décision drastique de quitter son mari sur un coup de tête, et une fois la plage mythique trouvée (Mais oui!! elle existe, à la grande surprise de Julio et Tenoch...) Luisa va rester sur place... Elle est atteinte d'une maladie grave, et vit ses derniers moments. Une présence de la mort qui est relayée du début à la fin du film par des événements croisés par les jeunes gens insouciants, et il est vrai qu'au Mexique, la mort est partout, infitrée dans la culture depuis tant d'années que ni Julio ni Tenoch n'y font attention. Pour eux, la conclusion du film est amère, leur jeunesse meurt avec Luisa, ils n'y étaient pas préparés.

Et puis, forcément, il faut fouiller cette fameuse différence entre les deux héros, le fait que l'un soit d'extraction modeste, et l'autre un gosse de riche. Ils sont ensemble, mais pour combien de temps? Et le Mexique est-il un pays d'égalité, dans lequel une famille comme celle de Tenoch ouvrira tous grands ses bras à Julio? Le film nous renseigne à travers un grand nombre d'anecdotes: rencontrés à la fin, le pêcheur Chuy et sa famille, dont nous informe le narrateur, le destin ne sera pas rose, mais aussi tous les paysans, Indiens, habitants pauvres de villages traversés en route, complètent la vision impitoyable d'une société à deux vitesses, dans laquelle les riches reçoivent pour un mariage somptueux la visite du Président de la République, auquel ils donnent la place d'honneur, tout en vantant hypocritement sa largesse d'esprit... Et autour d'eux, Julio et Tenoch habitués ne remarquent plus, sur la route, l'omniprésence policière d'un pays corrompu, dans lequel Tenoch sait pourtant que son père n'est pas pour rien, lui qui a été obligé de s'installer à Vancouver pendant quelques mois afin d'éteindre l'incendie d'un scandale de corruption. Sans jamais le clamer haut et fort, Cuaron fait le procès d'un pays aux bords d'un totalitarisme larvé, et soutenu par une industrie, une vie politique, et une diplomatie corrompues...

Mais force reste aux personnages: après le passage de Luisa dans leur vie, Julio et Tenoch qui ont grâce à elle été jusqu'au bout de leur amitié, une extrémité qu'ils ne soupçonnaient pas, n'ont plus grand chose à se dire, et vont partir vers un autre destin. La fin apparait logique, ne s'épanche pas sur l'amitié perdue, sur les grands sentiments, tout comme les deux garçons ne savent pas quoi faire de la mort de Luisa, de la découvertes de leur attirance l'un pour l'autre, ni du changement politique amorcé dans le pays: ils vont se rendre à l'université, et partir vers de nouvelles aventures. Mais pas de misérabilisme dans Y tu mama tambien, ni de tragédie, le film reste un hymne à la vie... Aus rires de trois amis qui blaguent sur tout, boivent à leurs tromperies mutuelles (Le titre, "Et ta mère aussi", provient d'une scène durant laquelle les deux garçons révèlent qu'ils ont tous deux couché avec la petite amie de l'autre, et même pour l'un d'entre eux, avec la mère de son copain, ce qui n'est pas forcément vrai), leurs mensonges, et parfois même à leur médiocrité rigolarde! Cuaron les filme en pleine vie, privilégiant les plans-séquences du début à la fin, faisant confiance comme toujours à ses acteurs, et laissant le génial chef-opérateur Emmanuel Lubetzki mettre en boîte des images d'une beauté sensuelle, gorgées de soleil, des tableaux captés souvent caméra à l'épaule, tant il faut être mobile pour mettre en boîte les mouvements de ces trois-là; les nombreuses scènes des héros, en voiture, jouant à trois un ping-pong verbal de haute volée, sont autant de moments d'anthologie, au vocabulaire riche, inventif, parfois limite pornographique dans son lexique mais toujours pétant de santé dans ses images. On s'en souviendra longtemps, on y reviendra souvent: c'est un des meilleurs films de ce nouveau siècle.

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Published by François Massarelli - dans Alfonso Cuaron