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31 décembre 2014 3 31 /12 /décembre /2014 17:42

Qui est Fritz Lang en 1922? On a tellement en tête l'image vaguement caricaturale d'un réalisateur tout-puissant, véritable autocrate respecté voire craint, qu'il convient de rappeler qu'il a lui aussi du débuter un jour ou l'autre. Or les films de ses débuts, ces quinze dernières années, ont été redécouverts (Sauf les deux premiers de 1919, Halblut et Der Herr der Liebng>e, deux films d'aventures sur lesquels on ne sait pas grand chose), et on constate que le metteur en scène au monocle a lui aussi fait ses classes comme tant d'autres. Il a donc réalisé un serial délirant, dont seuls deux épisodes se sont concrétisés en 1919, Die Spinnen. Il a ensuite sorti trois drames ou mélodrames entre 1919 et 1920 (Harakiri, Das wandernde Bild, puis Vier um die Frau), d'un intérêt très relatif, avant de sérieusement attirer l'attention sur lui en 1921par un sixième film, l'ambitieux Der müde Tod. Ce dernier se situe plus ou moins dans la lignée des films dits "expressionnistes", alors à la mode. Un adjectif qui est souvent utilisé pour qualifier tout le cinéma Allemand muet, ce qui est une grosse bêtise; Dr Mabuse, der Spieler ne fait d'ailleurs pas exception à cette règle, alors que le film n'est en aucun cas expressionniste... En tout cas, ce film, réalisé par Lang d'après un scénario de sa désormais collaboratrice et épouse (Pour quelques années du moins, car à l'heure du grand choix des années 30, ils prendront tous deux des décisions différentes) Thea Von Harbou, mais c'est surtout une adaptation du roman Dr Mabuse, écrit par Norbert Jacques et paru en feuilleton dans la presse en 1921. Lang profite de cette extravagante saga d'aventures pour créer, selon ses propres termes une "image de l'époque": la première partie du film s'appelle en effet ainsi: "Ein Bild der Zeit"... Une époque, comme chacun sait, faite en Allemagne d'inflation, de troubles, d'incertitudes politiques, qui auront des répercussions bien plus tard...

Le film commence sur la vision d'un homme concentré à son bureau, devant une foule de perruques, et regardant diverses photos de ses déguisements. C'est le Dr Mabuse, interprété par Rudolf Klein-Rogge. il est secondé par un homme troublé, le valet Spoerri, dont on apprend de suite qu'il est cocaïnomane. Mabuse le menace de le virer, l'autre répond qu'en ce cas il se suiciderait. Le décor est planté, les personnages aussi: hors du commun, entiers, mais aussi pétris de défauts qui auront, probablement, leur peau au final... Ensuite, Lang nous montre la façon d'opérer de Mabuse, sans plus attendre, tout le premier acte étant consacré à une escroquerie gigantesque, menée de main de maitre par Mabuse et son réseau d'hommes de main: pendant que leur patron se rend sous le déguisement d'un banquier à la bourse, les bandits subtilisent un traité commercial dont tout l'économie d'un pays dépend. Muni de précieuses informations (Etant responsable du vol, Mabuse sait quand la nouvelle de la perte du document, mais aussi sa redécouverte seront rendues publiques), il réalise un coup fumant en bourse. Au terme de cette impressionnate séquence, Mabuse aura changé trois fois de visage, aucun homme ne meurt, mais on sent que les dés sont pipés. Si un homme est capable de monter un tel coup, que font les autorités?

...Pour répondre à cette question, il faudra du temps. La première fois qu'on verra la loi, ce sera au bout de 45 minutes, lors d'une intervention du procureur Von Wenk (Bernhard Goetzke). Il est en habit, car on verra très vite que c'est un oiseau de nuit qui ne déteste pas s'encanailler. Idéal pour contrer Mabuse, lui aussi aime à se déguiser, mais on le verra bien vite, il a le plus souvent un temps de retard. Sur Mabuse, bien sur, mais aussi et surtout sur le public. car Lang a décidé de nous donner, sans jamais laisser s'installer le doute, tous les détails des crimes perpétrés par Mabuse. Il ne nous invite pas nommément à le suivre, mais on n'en est pas loin, et rudolf Klein-Rogge l'a joué comme si le docteur était le héros. cette ambiguité est d'ailleurs soutenue par les propres commentaires de Lang à propos de son film, lui qui disait qu'aux Etats-Unis, une telle oeuvre était impossible, car "les Américains n'aiment pas les surhommes"... Une affirmation intéressante, à l'heure où triomphent les films de super-héros, mais qui nous révèle au moins qu'à travers le personnage du malfique Dr Mabuse, le "portrait de l'époque" que souhaitaient faire Lang et Harbou est sans doute l'image d'un temps durant lequel tout devient possible. On a souvent dit à quel point le film était prophétique, et de fait, sans jamais nommer de façon politique le "surhomme" à l'oeuvre, Mabuse est en effet au-dessus du lot: psychanalyste, passionné par l'occulte, joueur et très calculateur, il maitrise l'hypnose, qui lui sert à plier les réfractaires à sa volonté (Seul Wenk réussira à y échapper un temps), et réussit à tout planifier, se rendant tel un héros de Feuillade maitre de tous les éléments du jeu. sa chute, contenue dans la deuxième partie (Menschen der Zeit) sera due à une femme: lui qui affirmait qu'il n'y a pas d'amour, mais que du désir, a fini par s'enticher de la comtesse Dusy Told (Gertrude Welcker), la seule femme qui lui ait résisté...

En attendant, le 'portrait d'une époque' auquel se réfère le titre, est fait d'une vision fascinante, assez réaliste bien que tournée pour l'essentiel en studio, d'une Allemagne qui essaie de résister à la révolution, dans laquelle la crise a laissé beaucoup de gens sur le carreau, ceux-ci étant fédérés ou manipulés par Mabuse selon les épisodes. Une Allemagne construite sur du fragile, dans laquelle les différences entre les riches et les pauvres sont telles que certains parmi les appuis de Mabuse pourraient sans trop forcer le trait être comparés à des révolutionnaires, sans parler de leur fanatisme: la danseuse Cara Corazza (Aud Egede-Nissen) est acquise à celui qu'elle aime pard-dessus-tout, jusqu'à obéir à un ordre de suicide, qui ne lui est donné que par un tiers... Georg (Hans Adalbert Von Schlettow) est lui aussi un jusqu'au-boutiste. Exécuteur des basses-oeuvres, c'est d'ailleurs lui qui signifiera à la Carozza que le temps du suicide est venu. Mais si Mabuse est un homme froid, qui a du mal à gérer la situation une fois que sa fascination pour une femme e trouble, il est aussi presque une sorte de Robin des Bois: ses victimes, objectivement dans le film, sont les puissants à travers le coup boursier, ou encore le jeune et richissime Edgar Hull (Paul Richter). A la fin du film, les bandits sont retranchés chez lui et asiégés par la police, des images de révolution qui font écho aux troubles menés par les Communistes en 1919-1920, et qui ajoutent encore à l'ambiguité du film... Mais on n'a jamais dans le film le véritable point de vue des petits, à part peut-être dans une scène qui montre combien il est aisé pour Mabuse de se faire passer pour l'un d'eux, et de provoquer un mouvement de foule propice à l'assassinat. Voilà qui tempère sérieusement l'image d'un redresseur de torts...

Du reste, il convient de rappeler que Lang a chargé le portrait du Dr Mabuse, un homme qui fascinait Norbert Jacques, qui l'avait créé comme un Fantomas moderne, désireux notamment d'utiliser les objets contemporains les plus riches en rêveire, avions et dirigeables; Lang et Harbou ont fait redescendre le malfrat sur terre, lui donnant une assisie plus facilement réaliste... Et on peut enfoncer le clou en rappelant que l'opposant principal à Mabuse, Wenk, est lui aussi un homme intelligent, prompt à se déguiser, et désireux de se mesurer à son ennemi sur les mêmes terrains, de jeu comme dans la lutte psychologique. Et d'ailleurs, ne tombent-ils pas tous deux amoureux de la même femme? Celle-ci finira par se refuser aux deux... En tout cas le procureur Wenk, personnage ambigu lui aussi, est fascinant. On sent bien qu'il est un cran au-dessous de sa nemesis, mais on lui saura gré d'essayer de faire son boulot de fonctionnaire avec une certaine inventivité...

Mais ne voyons pas non plus trop de prédicion ou de sixième sens dans Dr Mabuse: comme tous les films de Lang en cette période, il ne faut peut-être pas oublier la dimension la plus chère au coeur de l'auteur: si il a permis à Klein-Rogge de composer un personnage de surhomme dans la première partie du film, il va aussi en montrer les limites, notamment son manque total d'humanité, et en faire lui aussi, au final, une sorte de Fantomas, un personnage de pure fiction, de rêve donc. Et le film, durant toutes ses quatre heures et trente minutes, de faire écho à cette impression: Lang était, probablement, le principal suiveur de Louis Feuillade, et cest visible dès la première bobine de ce film. Et puis on est chez Lang, donc les signes sont partout, magnifiquement mis en scène, avec une maestria que Lang n'avait jamais démontrée auparavant. Il assume avec tranquillité une architecture impressionnante, surtout quand on pense à la durée du film; les acteurs sont diigés de main de maitre, le rythme ne faillit jamais, et le metteur en scène se paie même la fiole de l'expressionisme dans une scène révélatrice entre Mabuse et le comte Told (Alfred Abel), l'une de ses prochaines victimes. Chaque acte commence avec un nouveau décor, et il nous mène en bateau dans une abondance de lieux différents sans jamais perdre le spectateur... Lang est devenu le grand metteur en scène qu'il est désormais dans l'inconscient collectif avec ce film, justement. Et les années 20 allaient finir de le consacrer, au-delà du succès parfois peu probant de certains de ses films (Metropolis en tête, chacun sait que le film a couté plus qu'il n'a rapporté à la UFA), comme le maitre de l'écran Allemand.

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Published by François Massarelli - dans Fritz Lang Muet 1922