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2 mars 2015 1 02 /03 /mars /2015 07:15

Choisir un sentier imprévu, et le plus souvent le faire seul, parce que l'on refuse ce qui était "écrit", voilà le parcours de nombreux héros et protagonistes des films de Peter Weir: transgresser la règle imposée par les éducatrices du pensionnat et disparaitre dans un au-delà d'essence aborigène (Picnic at hanging Rock), défier les parents et s'engager pour combattre (Gallipoli), éviter les pièges d'une bande de malfrats et se réfugier chez les Amish (Witness), abandonner le monde et partir pour reconstruire une autre vie ailleurs (Mosquito Coast), enseigner à sa guise, à l'écart des canons de l'académie (Dead Poets Society), refuser le parcours tout tracé d'un script de show télévision dont on est le héros pour partir découvrir le monde (The Truman Show) ou s'évader d'un goulag (The way back), les occasions de vérifier cette thématique ne manquent pas chez le réalisateur Australien! En même temps, ceux qui choisissent ces chemins de traverse ont tendance à drainer des gens dans leur sillage! Le père de Mosquito Coast, par exemple, ne demande pas l'avis des gens de sa famille avant de les entraîner dans une aventure, et Truman est suivi à la télévision par presque toute l'humanité. Et pour prendre un autre exemple, le capitaine du bateau dans Master and Commander est lui aussi un meneur, même si sa motivation première est d'échapper aux conventions et à une vie morne et toute tracée... Dans cet univers circonscrit par les films de Weir, le personnage de Max Klein (Jeff Bridges) est lui aussi amené à prendre des chemins de traverse, mais il a un facteur déclencheur particulièrement spectaculaire: il est dans un avion au moment d'un sérieux problème, lorsque toutes les fonctions hydrauliques de l'appareil ne répondent plus, rendant un aterrissage en catastrophe quasi impossible. Il y aura des morts, dont son meilleur ami et collaborateur, mais Max fait partie des survivants; et même mieux que ça: il réalise qu'au moment de l'accident, il n'a pas peur, et décide de prendre les choses en main, en aidant d'autres passagers dont deux enfants, à sortir. Il n'attend pas, part, sans aller à l'hopital, et... improvise: notamment, il se rend à Bakersfield, ou il a passé sa jeunesse, et va visiter une ancienne amie, ou même expérimente: il mange des fraises... Or il est allergique aux fraises depuis toujours. Bref, Max, plutôt que de se rendre chez lui et de rassurer sa famille, s'échappe, ne retourne pas tout de suite au cocon rassurant de sa vie d'architecte, mais décide d'assumer sa condition de miraculé miraculeux: comme le Christ devant St Thomas, il porte une blessure au côté, mais pour le reste, il est quasi intact sans aucune trace de l'accident. Max, auparavant de nature inquiète et très anxieux à l'idée de voler, se croit désormais indestructible et lorsque le FBI le retrouve en compagnie d'une responsable de la compagnie aérienne, il prend la décision de rentrer chez lui en avion...

Le retour à San Francisco est très médiatique, la télévision et la presse écrite ne manquent pas de souligner la bravoure des actes héroïques de celui qu'on appelle désormais le "bon samaritain". L'enfant qu'il a sauvé le réclame, et la famille (son épouse Laura, interprétée par Isabella Rossellini, et son fils Jonah, par Spencer Vrooman) voit surgir un homme profondément changé, avec lequel ils vont avoir le plus grand mal à communiquer. Par ailleurs, l'accident a provoqué l'intervention de deux professionnels qui vont essayer d'y voir clair, et d'aider Max et les siens, sans grands résultats: un psychologue, le Dr Perlman (John Turturro), et un avocat extrêmement tortueux, Brillstein (Tom Hulce). Mais eux non plus ne vont pas réussir à atteindre Max. Certaines entrevues entre l'avocat, Max et son épouse, et la veuve de son ami décédé dans le crash vont mal se passer, Max ayant tendance à ne prendre aucun gant vis-à-vis de son amie Nan lorsqu'elle essaye de trouver des compensations financières ou des réponses à son désarroi. La seule personne avec laquelle il va réussir à communiquer sera Carla (Rosie Perez), une jeune femme qui voyageait en compagnie de son fils de deux ans; celui-ci est mort, par sa faute estime-t-elle, et le Docteur Perlman a l'idée de les mettre en contact. Au début, Carla prête en dépit de son catholilcisme à se suicider, reste sur ses gardes, mais elle entre en communication avec Max, auprès duquel elle se sent bien, et de son côté Max persuadé d'être invincible va tout faire pour la "sauver"...

Le film commence après le crash, par une scène inattendue: des gens, certains sont blessés, ont des vêtements en lambeaux, avancent péniblement dans un champ de maïs. On sent qu'il y a eu un accident, mais la première impression est celle d'une situation de détresse. Mais au milieu de tout, Max, un garçon au bout de son bras et un bébé dans l'autre, avance surement, comme menant les autres rescapés. C'est au bout de quelques minutes que Weir prend de la hauteur et commence à nous montrer la vérité de la situation: un plan en hélicoptère nous donne à la fin de la séquence une vision de l'étendue des dégâts. Le choix de ne nous montrer le crash que comme un flashback, et d'entrer dans le film alors que Max est "passé de l'autre côté", en quelque sorte, va nous aliéner le personnage, et à aucun moment Jeff Bridges ne joue son architecte comme un homme qu'on puisse aimer, ni nous ni les autres protagonistes: direct, ne prenant jamais de gants, le personnage ne semble vivre que pour lui-même, et s'il essaie de convaincre les autres, c'est semble-t-il plus pour sa satisfaction personnelle. Son mariage va sérieusement pâtir de sa nouvelle situation, et son rapprochement avec Carla sera un motif de discorde avec Laura. Mais Max, miraculé auquel l'accident revient de temps à autre, sous forme de rêve ou de souvenir, ne vit plus pour les autres. Comme souvent dans ses films, Weir joue sur l'équivoque, entremêlant les images du crash et celles de l'après, comme pour mieux nous troubler, voire nous amener à douter que Max ait survécu; le fil rouge des fraises, par exemple, fonctionne de façon illogique sur l'ensemble du film, et permet de partir dans plusieurs interprétations, aucune ne pouvant être cohérente par rapport au reste du film; de fait on a le sentiment qu'une grande part de ce qu'expérimente Max est dans sa tête, à commencer par son séjour à Bakersfield. Mais Fearless n'est pas qu'une mise en image du comportement erratique et post-traumatique d'un miraculé, il est aussi une parabole sur l'envie de fuir, et d'une certaine manière sur la tentation de la religion. Max, dans d'autres films, aurait pu devenir le point de départ d'une dérive sectaire, entraînant les autres après lui! Le paradoxe est que si Max se croit vraiment invincible et protecteur des autres, il n'a aucune affection pour eux... Du moins jusqu'à un certain point: il va à un moment provoquer un accident pour prouver quelque chose à Carla, venant en aide de façon sérieuse à la jeune femme, mais se prouvant du même coup qu'il n'est pas indestructible.

Entièrement tourné dans la tension du décalage entre d'une part un homme revenu de tout et dont le rush d'adrénaline ressenti lors de son expérience la plus traumatique semble se prolonger au-delà du raisonnable, et d'autre part une société qui cherche des réponses rapides, satisfaisantes et rassurantes, Fearless intrigue, passionne, sans donner de réponse satisfaisante aux spectateur en quête de solution facile: il donne du même coup une occasion d'expérimenter une situation de crise, et de suivre le comportement d'un homme qui ne peut trouver de vie à sa mesure parce qu'il est persuadé d'avoir atteint une sorte d'essence divine. Il est, de son propre aveu, passé de l'autre côté, a vécu sa mort dans une sérénité telle qu'elle l'a oublié, c'est du moins ce qu'il expliquera à Carla. Et contre vents et marées, contre lui-même aussi, il va sauver des gens, jusqu'à ce qu'il réalise qu'il n'est qu'un homme comme un autre, et qu'il tente de persuader Carla de rester avec lui... Et là, la chute sera plus dure. Weir ne donnera donc aucune suite, aucune résolution aux divagations divines de Max, mais nous laisse un indice final ironique et mystérieux, en forme de... fraise. Un indice dont chacun peut se saisir à sa guise, bien sur, avec le libre arbitre du spectateur qui est, une fois de plus, renforcé par ce beau film méconnu.

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Published by François Massarelli - dans Peter Weir