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17 juin 2015 3 17 /06 /juin /2015 07:41

Coppola n'était pas prévu pour réaliser le film, au départ un projet du producteur Robert Evans. Mais devant la montée alarmante du budget, réalisant que ce film ne pourrait se faire raisonnablement que dans les mains d'une personne compétente, il a fini par demander à Coppola de prendre les rênes. C'est cocasse, quand on connait la réputation du metteur en scène considéré comme un dépensier fou par tant de producteurs, mais il était après tout l'un des "script doctors" engagés par Evans pour reprendre le matériau brut de Mario Puzo. Prenant la relève à la dernière minute, Coppola va transformer le film en une production Zoetrope typique, extravagante, coûteuse, mais aussi souvent impressionnante. C'est au son de la musique de Duke Ellington, plus précisément de East St-Louis Toodle-Oo, qui ouvrait toutes les prestations de l'orchestre, que le film commence. Située au beau milieu des années 20, à Harlem, l'intrigue tourne autour du célèbre club, tenu par la pègre et réservé à la clientèle blanche, bien que le spectacle y soit exclusivement noir. Nous y suivons essentiellement deux fils narratifs, qui sont assez peu liés entre eux; d'une part, Dixie Dwyer (Richard Gere), cornettiste blanc, devient plus ou moins homme à tout faire pour un gangster qu'il a sauvé d'un attentat (James Remar), puis tombe amoureux de la maitresse de ce dernier (Diane Lane); d'autre part, le danseur Sandman Williams (Gregory Hines) est engagé au Cotton Club pour y travailler en duo avec son frère (Maurice Hines) déjà dans la place, récolte un succès phénoménal, se sent pousser des ailes, et va tenter de conquérir la belle chanteuse Lila (Lonette McKee). Le tout se déroule sur une toile de fond largement dominée par la guerre entre les gangs, qu'ils soient Irlandais ou Italiens...

La musique, l'intrigue: le film oscille en permanence entre ces deux pôles. La production a compris qu'on ne pourrait faire l'impasse sur Duke Elligton et consorts, et la décision a été prise de recréer au plus près le répertoire des orchestres de l'époque. Les Washingtonians de Duke Ellington ont bien sur la part belle, et le son des plus belles chansons entendues au Cotton Club leur rend parfaitement hommage: The Mooche, Doin' the new low down ou bien sur le magnifique Mood indigo, sont reproduits de façon experte sous la responsabilité de John Barry. A cette volonté de recréer la musique, le film ajoute une série d'allusions à la culture de l'époque, à travers un certain nombre de grands noms qui sont aperçus, clients occasionnels du Cotton Club: si la première vedette aperçue est Duke Ellington dans les coulisse du club, on passe ensuite à Gloria Swanson, puis on verra Charles Chaplin ou encore James Cagney. Avec ces ancrages plus ou moins adroits dans la période, le film devient une chronique des années 20, dont le passage du temps est parfois appuyé grâce à des montages typiques de la période, mélange de musique et de bouts de films spécifiquement tournés pour l'occasion; le passage du temps, de la prohibition au gangstérisme, du muet vers le parlant, de Duke Ellington premier orchestre résident, à Cab Calloway, enfin de la prospérité à la crise, est ainsi rendu avec logique et rigueur.

Pourtant, The Cotton Club possède une intrigue bien ténue, dont les vignettes se succèdent à une rapidité parfois alarmante: afin de coller à l'évocation culturelle du lieu, la musique se glisse partout. Dixie Dwyer est ainsi l'un des fils rouges; s'il ne sera jamais un gangster, contrairement à son frère Vincent (Nicolas Cage), le personnage joué par Gere va les côtoyer précisément grâce à son talent musical, car comme le modèle du personnage, Bix Beiderbecke, Dixie joue du cornet avec finesse, et du piano aussi. Mais ici s'arrête la comparaison, puisque "Bix", alcoolique, ne survivra pas longtemps aux années 30, alors que Dixie devient lui une vedette à Hollywood. Mais afin d'insister sur le réalisme, la décision a été prise (Par Evans ou Coppola, je ne saurais le dire) de laisser Gere jouer du cornet pour de vrai. Une bonne idée quoi qu'il en soit, qui participe à ce côté "ressenti" de la période, qui est si présent dans le film. Pourtant, si on parle de réalisme, l'évocation du Cotton Club, reconstruit avec adresse en studio, et lieu d'un maelstrom de scènes et d'anecdotes toutes plus pittoresques les unes que les autres, irait plutôt vers une poétisation à outrance, avec des trucs qui soulignent en permanence l'idée d'une narration légendaire: le point de vue, éclaté entre plusieurs protagonistes, le style visuellement très inspiré du cinéma de la fin du muet et des débuts du parlant (Le film s'ouvre sur un iris, les éclairages sont très travaillés, jusqu'à cette scène romantique durant laquelle le dos nu de Diane Lane s'orne d'un tatouage inspiré de Man Ray, et la couleur renvoie un peu aux teintes irréelles du Technicolor 2 bandes utilisé entre 1920 et 1935)...

Et ce qui finit par devenir le sujet central du film, c'est bien sur la division raciale paradoxale soulignée par le Cotton Club, vecteur géré par les blancs pour une clientèle blanche, de la musique et de la culture Noire: dans ce film, non seulement les Noirs et les Blancs sont séparés par cette ligne pas si invisible, à la fois ethnique et sociale, mais plus encore: les gens se définissent par rapport à un groupe: mafieux ou pas, tous les protagonistes sont issu d'un groupe précis: "le Hollandais" Schultz, authentique mafieux qui va devenir le protecteur embarrassant de Dwyer, son principal collaborateur Juif, les Irlandais Frenchy, Madden (Propriétaire historique du Cotton Club, interprété avec le génie qui le caractérisait par Bob Hoskins) ou Dwyer, ou encore Bumpy Rhodes (Lawrence Fishburne) le chef de la mafia noire, qui monte de façon irrésistible au fur et à mesure de l'évolution du film. Ainsi, The Cotton Club devient la chronique des années noires, d'une période difficile dans laquelle seul l'art (Danse, musique, même le cinéma) permet de briser la ségrégation; en témoigne le clin d'oeil de "Dixie" devenu uns star, qui revient au Club et salue avec chaleur Sandman Williams (Première et unique interaction entre les deux protagonistes d'intrigues différentes). Ils sont tous deux artistes, et tous deux ont évolué dans les coulisses des drames opératiques de la mafia. Lila, la belle chanteuse café au lait, est d'ailleurs chanceuse, de son propre point de vue, car elle s'est rendue compte que sa couleur lui permet parfois de se faire passer pour blanche, et elle peut, elle seule, évoluer dans la société à tous les niveaux. De leur côté, les deux frères Williams choisissent de jouer le jeu, en devenant strictement de grandes vedettes noires.

Mario Puzo, Coppola, on ne peut pas s'étonner que le spectre du Parrain hante un peu ce film bouillonnant; la façon dont Coppola supprime certains personnages, par exemple, ou la constante représentation de la mafia, qui semble n'avoir aucun quotidien au-delà des visites fréquentes du Cotton Club, des autres boites de nuit,des Speakeasies ou des soirées. La suppression groupée de la bande de Dutch Schultz, par exemple, se déroule sur fond de musique étourdissante, reflet fascinant mais bien sur totalement baroque d'un film qui a décidé de ne pas choisir, entre évocation culturelle magnifiée, et évocation historique. Le film, enfin, ressemble beaucoup à One from the heart, dans le constant mélange entre musique festive, fascination de la période, et intrigue. D'une oeuvre de commande, Coppola qui ne voulait plus rien avoir à faire avec le cinéma grand public, a fait un film très personnel, qui lui ressemble définitivement. Il en a aussi fit un succès, mais pas suffisamment: quatrième sur l'année 1984 au box-office, The Cotton Club aurait du faire bien plus pour rentrer dans ses frais extravagants. Rare aujourd'hui, c'est un témoin de deux époques: les années 20 bien sur, et les années 80 dans toute la splendeur et la décadence de la surenchère cinématographique...

The Cotton Club (Francis Ford Coppola, 1984)
The Cotton Club (Francis Ford Coppola, 1984)

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Published by François Massarelli - dans Francis Coppola