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28 août 2015 5 28 /08 /août /2015 09:08

En préface à son court métrage La première nuit, en 1958, Franju place cette citation de Boileau et Narcejac, les futurs auteurs de son plus célèbre film. Inutile de dire que cette phrase leur vont comme un gant; au film, mais aussi à Franju: "Il suffit d'un peu d'imagination pour que nos gestes les plus habituels se chargent d'une signification inquiétante, pour que le décor de notre vie quotidienne engendre un monde fantastique"

Les yeux sans visage, aujourd'hui devenu un classique, part donc de ce principe permanent, de chercher le fantastique là où on ne l'attend pas, et parvient de façon éclatante à créer une atmosphère d'épouvante unique, on seulement dans l'oeuvre de Franju, dans le cinéma Français, mais aussi dans le cinéma mondial...

Le film commence par une pure scène de mystère angoissante à souhait, dans laquelle une nuit, une femme (Alida Valli) qui roule dans une anodine 2CV Citroën se débarrasse du cadavre nu d'une jeune femme, couverte d'un imperméable, en la jetant dans un canal. C'est évidement une tâche qui requiert un minimum d'investissement physique, mais ce qui est frappant, c'est de voir le sang-froid relatif dont la jeune femme fait preuve dans cette circonstance. Et cinématographiquement parlant, on est devant une scène parfaite non seulement pour lancer un film, installer une atmosphère spectaculaire, mais aussi et surtout multiplier les signes à l'adresse du spectateur: cette femme, cette voiture, la musique de Maurice Jarre qui accompagne, cette nuit noire et ce décor automnal de banlieue des années 50 reviendront et joueront auprès du spectateur leur rôle de signifiants...

La jeune femme morte est bien sur repêchée, et la police s'interroge: pourquoi était-elle nue? Et pourquoi était-elle défigurée? On en conclut bien vite que ce pourrait être la fille du Dr Génessier (Pierre Brasseur), une sommité qui habite dans la région et dont la clinique est reconnue. Christiane Génessier, qui a survécu récemment à un horrible accident qui l'a justement défigurée, a justement disparu quelques jours auparavant; le père vient à la morgue, et en quelques minutes reconnait le cadavre comme étant celui de sa fille... Mais il rentre chez lui, et là encore, le spectateur est fourni d'un signe particulièrement notable: on nous montre chaque chaque pièce traversée par le docteur à son arrivée, et son attitude trahit une anxiété, qui n'a rien de naturel... On sait que cette accumulation de gestes, un homme qui marche avec lenteur, qui ouvre et ferme, voire verrouille, porte après porte, nous disent qu'il y a quelque chose de caché que nous allons découvrir: le Dr Génessier sait que le cadavre n'était pas celui de sa fille, mais celui d'une jeune inconnue qu'il a lui même tué en tentant de lui voler son visage afin de le greffer sur celui de Christiane. Car celle-ci (Edith Scob) est à la clinique, et bien vivante, attendant le moment où son père restaurera sa beauté... Et pour ce faire il faut kidnapper et opérer des jeunes femmes, qui ne pourront ensuite être relâchées, si elles survivent bien entendu.

Franju prend son temps, et demande à ses acteurs un jeu d'une sobriété rarement atteinte dans le cinéa Français. Au contraire, c'est 'image qui dévie vers le baroque, sans jamais déroger au principe sus-mentionné: tout ici est tangible, il n'y aucun effet spécial ni aucun truquage d'aucune sorte, mais bien sur le film distille une angoisse impressionnante, d'autant qu'en l'absence de héros positif suffisamment intéressant, c'est la famille Génessier, élargie à Louise, la maîtresse du bon docteur qui fut d'ailleurs son premier cobaye pour les greffes, qui fournit le point de vue et les personnages principaux. Nous avons bien deux policiers qui enquêtent sur les disparitions inquiétantes de jeunes femmes dans la région, dont le jeune Claude Brasseur, mais ils sont accessoires, et nous spectateurs en savons plus à chaque fois qu'ils émettent une hypothèse; ils seront aidés dans leur enquête par les soupçons d'un jeune docteur assistant le professeur Génessier, l'ancien fiancé de Christiane, ainsi que par une jeune femme qu'ils utilisent pour ferrer les tueurs. Nous sommes donc confrontés à un crime inédit, et qui donne de la science et de ses progrès une vision cauchemardesque, parce qu'en plus, il est clair que Génessier EST un génie! Et nous sommes invités à participer au suspense comme Hitchcock le fait à la même époque en nous faisant assister aux démarches difficiles entreprises par Norman Bates pour se débarrasser d'un cadavre: nous devenons quelque part des complices.

Le film est insurpassable dans l'équilibre parfait entre angoisse et mesure, mais il est aussi célèbre pour les idées esthétiques baroques, liées à la présence de Christiane Génessier, fantôme vivant qui évolue dans une large portion du film affublée d'un masque effrayant par sa blancheur et son côté lisse, voire générique. En ne laissant passer que le regard halluciné de la jeune femme, il rend plus monstrueuse encore. La prise de conscience de l'horreur de la situation pour Christiane est pourtant tardive: dans un premier temps elle se préoccupe surtout de comprendre que celle-ci implique de massacrer des pauvres jeunes femmes sans défense. C'est en rencontrant la dernière de ces victimes quelques minutes avant l'opération que Christiane comprendra enfin... A temps pour un final explosif, et dont la puissance onirique des images a rarement été égalée. Comme il nous y a habitué maintenant, Franju ne précipite as les choses, il donne à son film une fin qui est, comme le reste, tranquille et lunaire... Et horrifique, bien sur. Cela allait de soi...

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Published by François Massarelli - dans George Franju