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11 avril 2016 1 11 /04 /avril /2016 09:21

Ce film possède un atout embarrassant: Clara Bow. Je m'explique: la jeune apprentie actrice, qui venait de débuter dans un long métrage, dont l'intégralité de ses scènes avaient été coupées au montage, revenait donc à la charge à la faveur de cette production indépendante, largement financée par des dons locaux, dédiée à une vision romanesque d'un métier, celui des chasseurs de baleines en nouvelle-Angleterre. Bien sur, Clara Bow ne chassait pas la baleine, mais son personnage était inséré dans l'intrigue mélodramatique du film, parce qu'en 1922 comme en 2016, on ne fait pas un film dramatique avec des prises de vues documentaires, aussi réussies soient-elles. Et du coup, aujourd'hui, l'aspirante actrice, qui s'en tire d'ailleurs fort bien dans son rôle de petite peste empêcheuse de tourner en rond, est devenue le principal argument de vente de ce digne représentant d'un monde finalement assez peu connu: les productions indépendantes à l'époque du muet. Les grands studios et leurs héritiers, les fox, MGM, Warner, Paramount, ont tous eu la possibilité de faire connaitre, de ressortir voire de préserver leur production. Mais les petits? Pour en revenir une bonne fois pour toutes à Clara Bow, clarifions: oui, c'est le premier rôle significatif de la future "It" girl au cinéma, mais non, inutile d'y chercher son style, sa coiffure, son dynamisme espiègle mais annonciateur d'une vie intérieure débordante et sensuelle. Ici, pour un second rôle et pas plus, Clara Bow est essentiellement une petite peste à la Griffith, un de ces seconds rôles féminins dont la fonction est d'embêter le plus possible les rôles principaux, tout en se mettant convenablement en danger de temps à autre, afin de faire rebondir les péripéties... Inutile donc d'y chercher le quelconques prémices d'une carrière de premier plan...

Je viens de mentionner Griffith: comment faire autrement? Elmer Clifton était son assistant, nu vrai (On sait que tout ce qui portait casquette, mégaphone et bandes molletières dans les années 20 se présentait comme l'un des assistants du maître sur The Birth of a nation, de Stroheim à Browning en passant par Ford, mais d'authentiques assistants, sur la durée, Griffith n'en a pas eu autant. Clifton, lui, a bien occupé ce poste, de 1915 à 1920, sur trois films: The Birth of a nation, Intolerance (Dans lequel en prime il jouait un rôle significatif, celui du Rhapsode amoureux de Constance Talmadge) et Way down East (dont il a d'ailleurs été amené à tourner lui -même certaines scènes, tout en doublant Richard Barthelmess dans les séquences fameuses de la fonte des glaces). Il a aussi tourné un certain nombre de longs métrages dans les années 10, le plus souvent issus de la production secondaire de Griffith. Aucun de ses films ne se distingue particulièrement, à part celui-ci, mais je me suis amusé à chercher des éléments sur lui sur internet, et je suis tombé (Sur Wikipédia, certes) sur cette phrase: "He was the first filmmaker to discover the talents of Clara Bow, whom he cast in Down to the sea in ships released on March 4,1923." ...Clairement, on tourne en rond. Heureusement, l'article précise aussi "The independently produced film was well reviewed for its visual authenticity.", ce qui est plus intéressant; car oui, le film de Clifton avait bien cette réputation d'authenticité visuelle. C'est probablement le seul de ses films a pouvoir être vu aujourd'hui, profitons-en donc!

Située en Nouvelle-Angleterre donc, à New Bedford dans le Massachussetts, l'intrigue de Down to the sea in ships conte les aventures de quelques individus engagés dans et autour de la chasse à la baleine, au sein d'une communauté Quaker. Le père Morgan (William Walcott), un ancien baleinier reconverti en propriétaire d'une flottille, et principal employeur de la communauté, souhaite marier sa fille unique Patience (Marguerite Courtot) à un homme du même métier (Et quaker de surcroît), mais elle rêve quant à elle de retrouver le petit garçon qui jouait avec elle, enfant, et qui est depuis parti vers la grande ville. Si Patience est l'enfant unique, c'est parce que son frère aîné a disparu lors d'un naufrage en compagnie de son épouse. Seule leur fille Dot (Clara Bow) a survécu, une adorable petite peste qui a clairement a bougeotte. Visant à mettre la main sur les bateaux, deux fripouilles vont s'immiscer dans les affaires de Morgan: Finner, va essayer de provoquer une mutinerie sur un bateau, pendant que Siggs va essayer d'amadouer le vieux Morgan en se faisant passer pour un ancien baleinier et quaker. Mais Allan Dexter (Raymond McKee), l'ancien compagnon de jeux, revient au pays, bien décidé à revoir celle à laquelle il a pensé tout ce temps. Il a deux problèmes: bien qu'aisé et en bonne santé, il n'est ni quaker, ni baleinier. Devant le refus de Morgan, qui préfère promettre sa fille à l'infâme Siggs, Dexter se fait employer sur un bateau, décidé à devenir harponneur sur le tas... La chasse va être riche en péripéties, d'autant que pour suivre un jeune marin dont elle s'est entichée, Dot est elle aussi passagère clandestine sur le même baleinier...

Beaucoup de personnages, tous présentés durant les quinze premières minutes. Le film prend ses précautions pour installer suffisamment de drames, de mélodrames, d'enjeux et de coups de théâtres potentiels, pour être sur de capter son audience. Toutes ces conventions mélodramatiques fonctionnent très bien, et sont mises en scène avec goût, d'autant que les deux chef-opérateurs ont su tirer parti efficacement d'un tournage essentiellement en décors naturels. Sans parler des scènes prises en mer bien entendu, la photogénie naturelle de a Nouvelle Angleterre, la beauté des bateaux de la deuxième moitié du XIXe siècle sont très bien rendues, et certaines scènes nocturnes sont très réussies. La communauté Quaker est fort bien documentée, avec un certain respect également, ce qui est remarquable, puisque en même temps, Clifton se sert dramatiquement de la rigueur de l'obédience pour servir le mélodrame. De l'école Griffith, le metteur en scène retient le sens du détail documentaire, qui le pousse à saupoudrer d'informations annexes son film, mais sans les gros sabots de l'auteur Griffith, qui ne résistait pas à une occasion de se faire mousser (Voir à ce titre les mentions hors-sujet sur les Bolcheviks dans Orphans of the storm, par exemple...). Mais dans cette production qui exalte l'histoire locale de la Nouvelle-Angleterre, l'essentiel du film consiste bien sur en ces images prises sur le vif en pleine mer, durant lesquelles d'innocents mammifères se font d'ailleurs authentiquement massacrer (Il n'y en aura que trois, deux baleines et un dauphin, dans le film, mais c'est après tout bien suffisant). Elles sont fascinantes, dynamiques, et Raymond McKee et d'autres acteurs paient vraiment de leur personne. le montage en est très serré, et près de cent ans après leur tournage ces séquences gardent leur pouvoir intact...

Maintenant, je parlais il y a quelques instants de conventions, le film en est rempli, et la plus embarrassante, au-delà de la présence de quelques femmes indigènes (On disait probablement des "Indiennes" à l'époque...) semblant plus ou moins réduites en servitude ça et là, mais ce qui n'a rien de surprenant pour une histoire sise en plein XIXe siècle dans le Massachussetts côtier, est bien sur le fait que Siggs, l'infâme bandit qui tente de ravir la charmante héroïne à son papa, afin de mettre main basse sur l'héritage, est en fait... un Jaune! Eh oui, il a dans son patrimoine génétique un soupçon de sang Chinois, donc toute alliance avec la belle dame blanche serait un crime. Pour les Quakers du XIXe, comme pour les spectateurs et censeurs du XXe, bien entendu.

A part Clara Bow, les acteurs de ce film n'ont pas eu une carrière très remarquable, à part peut-être McKee et Coutot, et encore. Les deux acteurs étaient mariés, et l'un, un vétéran de la première guerre mondiale, a eu une carrière en dents de scie de 1915 à 1929 (Son film probablement le plus notable était Three women, de Ernst Lubitsch, dans lequel il avait un pettit rôle, mais il partageait également la vedette avec Lon Chaney dans A blind bargain de Wallace Worsley... aujourd'hui perdu.) Marguerite Courtot, de son côté, a interprété quelques serials jusqu'à 1923. Si l'actrice, cantonnée à un rôle sage de bonne fille qui reste à la maison, ne se distingue pas outre mesure, McKee a une présence très intéressante dans les scènes maritimes, surtout lorsqu'il est harponneur à l'avant d'un canot, en face d'un authentique cachalot de 90 tonnes...

La copie montrée en avant-première en novembre 1922 à New Bedford, Massachussetts, tournage local oblige, durait près de deux heures trente, en douze bobines. Les copies ensuite sorties en distribution nationale avait été réduites à 9 bobines. Certaines scènes (Surtout terrestres, les distributeurs n'étaient pas fous et avaient su repérer dans les scènes maritimes l'essentiel de l'intérêt du film) ont clairement souffert de cette réduction. mais quoi qu'il en soit, ce film survivant garde intacte sa dignité et son importance relative, au-delà de la présence d'une future star.

Down to the sea in ships (Elmer Clifton, 1922)
Down to the sea in ships (Elmer Clifton, 1922)

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Published by François Massarelli - dans Muet Clara Bow 1922