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2 janvier 2017 1 02 /01 /janvier /2017 17:05

Pour commencer, ce film est comme une pièce de monnaie: deux faces. D'une part, une histoire de prisonniers pris par l'obsession de s'évader, bref une histoire d'hommes et de camaraderie, à la fois épique et truculente, du genre qu'on peut raconter comme un rien, et qui vous prend pour ne as vous lâcher deux heures durant. De l'autre, un message simple mais fort sur la guerre qui menace, et qui prend appui sur l'expérience la plus évidente à la portée de tous les contemporains de la sortie de ce film: la première guerre mondiale est alors dans toutes les mémoires... Renoir, en pacifiste convaincu, entend par son histoire de fraternité et son message humaniste, en démontrer l'absurdité.

Mais ça aurait été trop simple. De par son énorme succès le film est devenu internationalement célèbre, et de fait une sorte de passage obligé du cinéma Français, longtemps célébré pour son message humaniste avant que tout à coup la controverse s'installe. D'une part, la censure d'après guerre s'est invitée en 1946 pour la ressortie, et a taillé dans le film afin de le nettoyer de ce qui ressemblait à une forme de sympathie Franco-Allemande... C'est idiot. Mais pas plus que de distribuer les médailles d'un côté, et des certificats d'indignité de l'autre, en en profitant pour tondre les chevelures eu petit bonheur... Mais depuis, il y a eu pire: on s'est penché sur ce film, et il y a eu un certain nombre de pisse-copies qui ont argué de leur savoir pour démontrer, preuves à l'appui, que ce beau film est en fait pétri de renoncement antisémite, et annonciateur de Vichy. Oubliez.

L'intrigue est donc basée sur dix-huit mois de la vie de deux officiers prisonniers, le Capitaine De Boëldieu (Pierre Fresnay), et le Lieutenant Mareschal (Jean Gabin). Placés dans un stalag confortable, les deux hommes vont tout faire pour s'évader, échouer, être déplacés... la deuxième partie du film les voit arriver à une forteresse de montagne réservée aux récidivistes, une prison pour les cas graves qui est commandée par l'officier aviateur qui les a abattus. Celui-ci, un authentique noble du nom de Von Rauffenstein (Erich Von Stroheim), va se lier d'amitié avec Boëldieu, mais les plans d'évasion ne vont pas pour autant s'arrêter...

L'un des premiers mérites du film est d'avoir introduit un personnage qui était Juif, et plusieurs fois identifié comme tel. Par son patronyme, pour commencer: Marcel Dalio interprète Rosenthal, un fils de banquiers fortunés, lui-même propriétaire d'une maison de couture. Richissime, doté d'une solide sens du partage et d'un solide sens de l'humour, il n'est dans un premier temps qu'un des personnages secondaires d'un film qui mériterait souvent d'être cité pour l'intelligence et la structure des son script, en deux parties distinctes... Un script qui est passé pourtant par beaucoup de stades. Pour l'anecdote, citons l'idée qui a consisté à diviser le casting en le répartissant différemment: le cinéma Français aimait particulièrement ses seconds rôles, et toutes les occasions étaient bonnes pour "placer" les copains. A l'origine, la première partie devait contenir la rencontre entre les héros et le dit Rosenthal, et la deuxième partie voyait donc Gabin s'évader avec Robert Le Vigan... Sur un coup de génie, Charles Spaak et jean Renoir ont simplifié, et c'est avec le même Rosenthal que Gabin prend la poudre d'escampette. On assiste donc à l'éclosion d'un vrai premier rôle, joué par Dalio qui a du bien comprendre que c'était là une aubaine sans précédent. Il avait raison...

De même Renoir a-t-il eu le nez creux en donnant au même acteur deux rôles qui étaient à l'origine prévus pour deux acteurs: l'officier qui abat les éros au début, un aviateur au fair-play chevaleresque, qui était dès le départ prévu pour Stroheim, et le commandant du dernier camp; l'idée paraît-il incomberait à Stroheim, et le personnage de Rauffenstein porte la marque du metteur en scène Stroheim... Juste retour des choses: Renoir vénérait le réalisateur; l'ouverture de la deuxième partie se fait en un plan-séquence qui est du pur Stroheim: la caméra nous montre un Christ en croix, attaché au mur à côté d'une fenêtre, puis elle se déplace pour détailler les effets et les possessions du propriétaire de la chambre le commandant. Parmi les objets nombreux (Statuettes, fleurs, armes, briquets...) on aperçoit un livre: Casanova. Stroheim s'est déjà servi d'un ouvrage du même titre dans la séquence d'introduction de Queen Kelly, et comme le plan nous introduit ensuite l'ordonnance du commandant, on est décidément en territoire connu...

L'intelligence du script est de naviguer constamment entre anecdotes, souvent drolatiques, et la forte symbolique voulue par Renoir et Spaak: simple élément du décor dont on se moque de la "vieille noblesse Bretonne", Rosenthal devient donc au fur et à mesure, sans jamais perdre son judaïsme, un héros. Un brave type (Qui nourrit tous ses camarades) avec son petit caractère, mais aussi un égal absolu de Gabin. Et un égal de Boëldieu, l'homme dont la noblesse est dans le sacrifice, et non dans le nom, les habitudes et l'attitude savamment entretenue d'aristocrate fier de ses origines; et Rosenthal est pour Gabin plus qu'un copain, c'est un prolongement, un homme qu'il a choisi pour s'évader avec lui, ou qui l'a choisi lui, on ne sait plus trop bien. Le film a aussi l'intelligence de ne pas nous faire oublier par des scènes larmoyantes le vrai enjeu du film: lassé après une dizaine de jours à marcher, les deux hommes s'envoient des insultes à la tête, et Gabin est très clair, disant qu'il n'a jamais aimé les Juifs. Une opinion certainement répandue en 1917 qu'en 1937. Mais ici, cet éclat de voix précède une réconciliation, une vraie. Une de celles qui se passe de commentaires... Et le film nous montre deux hommes, l'un issu du peuple franchouillard, et l'autre fils de banquiers Juifs, qui portent en eux des espoirs de liberté.

La grande illusion? Bonne question: le film ne se presse pas pour nous expliquer de quoi il s'agit: le pacifisme de son auteur et du PCF, voué à l'échec, voire à l collaboration? La guerre elle-même, dont l'absurdité est démontrée en voyant des hommes emprisonnés qui n'ont de cesse de s'évader pour se faire reprendre à nouveau? La pérennité de la noblesse, qui se demande si l'on n'est pas arrivé des Rauffenstein et des Boëldieu? Ou la grande illusion ne serait-elle pas celle qu'entretiennent deux hommes qui se ont trouvés dans une situation exceptionnelle, de fraterniser alors que la société les enjoint de se haïr? Céline, qui était de mon avis un sale con doublé d'un écrivaillon médiocre, avait vu en ce film un grand danger: il estimait qu'il répandait une idée criminelle, celle de démontrer que les Français pouvaient tout à fait intégrer les Juifs dans la société du pays. Eh bien il avait raison: on peut intégrer tout le monde. Mieux: on doit.

Si la deuxième guerre mondiale a eu tendance à donner tort à Renoir et son idéalisme de 1937, reste que le message universel (Regardez le film, c'est toute l'Europe qui est invitée à fraterniser) est pour moi toujours aussi valide. plus encore à l'heure où "l'identité nationale", cette saloperie de tous les diables, revient dans tous les discours politiques; ce film est une merveille, et on peut toujours espérer qu'un jour on pourra voir le film sans cette arrière-pensée politique de fraternité universelle, car elle sera une réalité. Restera entre nos mains un film merveilleux, récit haut en couleurs d'une cavale formidable.

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Published by François Massarelli - dans Première guerre mondiale