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29 juin 2017 4 29 /06 /juin /2017 16:27

M. et Mme Lepic ne s'aiment plus, et depuis longtemps. Elle (Charlotte Barbier-Krauss), cette vieille bique, s'accroche comme elle peut à sa réputation et au fait qu'étant aisée, elle tient sans avoir à faire de grands efforts à son rôle de notable, dans la toute petite bourgade à flanc de montagne où ils vivent. Elle aime particulièrement à montrer des photos de son grand fils Félix (Fabien Haziza), un garnement, presque une adulte, auquel elle pardonne tout. M. Lepic (Henry Krauss), donc, n'aime plus son épouse, et comme on le comprend. Il est aigri, solitaire, mais lui non plus ne dédaigne pas briller en société, ce qui explique qu"il va accepter, dans le cadre de ce film, de participer à la vie de la cité en acceptant de briguer un mandat de maire, devant un conseil municipal qui lui fera une bonne fois pour toutes ouvrir les yeux sur ce qui cloche dans son foyer.

Outre le grand, Félix, les Lepic ont deux jeunes enfants: Ernestine (Renée Jean) est une jeune bique, et François (André Heuzé), eh bien, c'est le petit François, celui qu'on n'a pas voulu et qui s'est invité quand même: Madame Lepic le lui fait comprendre tous les jours. Roux, au visage constellé de tâches de rousseur, on a surnommé François "Poil de carotte". Et comme il l'écrit un jour dans une rédaction (qui lui vaudra évidemment les remontrances de son instituteur): La famille, c'est la réunion de gens qui ne peuvent pas se sentir...

Le film commence par nous montrer ses deux principaux protagonistes adultes, les Lepic, dont il est évident que Jules Renard, autant que Julien Duvivier, entendaient cette histoire comme un portrait de l'un et de l'autre. Madame est vue dès la première séquence dans son rôle de matrone sociale, mais vue en ombres chinoises d'abord et avant tout. ...Ca permet d'atténuer le choc, parce que Mme Barbier-Krauss ne s'est pas arrangée pour tenir ce rôle! Elle est à peu près aussi laide que méchante. On passe ensuite à une vision de M. Lepic, qui se tient dans son salon, les volets mi-clos, dans une pénombre enfumée. Il ne quittera d'ailleurs jamais sa pipe du début à la fin du film, pas plus que son attitude distante de solitaire. Au début, donc, il fuit son foyer car le babillage incessant de son épouse, et des commères qu'elle reçoit, l'incommode. En sortant, il croise une jeune femme, autre personnage important du film: Annette (Suzanne Talba) est une domestique qui arrive au service des Lepic, et qui aura un rôle important auprès de Poil de Carotte dont les vexations qu'il subit de la part de sa propre mère irriteront la jeune femme, et l'amèneront plus d'une fois à prendre sa défense.

Et le film, en faisant semblant de nous montrer une anecdote après l'autre, conte en fait la progression du drame intérieur de François Lepic, comment de fil en aiguille il va être amené à projeter très sérieusement de se supprimer, pendant que le père Lepic va peu à peu prendre conscience du fait qu'il est devenu en quelque sorte complice de l'attitude de son épouse à l'égard de leur plus jeune fils, en affichant pour se défendre un détachement que le petit prend pour une autre version du désamour que lui témoigne sa mère. Et Duvivier installe, mine de rien, un sacré suspense, en nous faisant nous demander si la réalisation par le brave Lepic viendra à temps.

Le metteur en scène a subi une formidable influence: celle de Feyder, dont l'admirable Visages d'enfants vient de sortir quand il réalise ce film. C'est intéressant de rappeler, peut-être, que Feyder a envisagé un temps de réaliser ce film, mais ce projet n'a pas été au-delà d'un script. Duvivier, venu entre-temps sur le projet, a écrit son propre traitement, scénario comme "dialogues", car les intertitres ont une importance capitale ici, relayant le naturalisme particulier, fait d'une vulgarité enfantine consciente, de la langue de Jules Renard. Et le metteur  en scène a choisi de tourner son film dans les Alpes, plutôt que de choisir le Morvan: plus photogénique, le décor du film permet d'atteindre à une certaine grandeur qui contraste avec l'apparent ton de comédie du film. Une réussite, d'ailleurs, car Duvivier refuse de choisir entre le drame et la comédie de moeurs, parce qu'il sait que ce film doit être vu à hauteur d'enfant...

André Heuzé, le jeune acteur qui prête son visage et ses tâches de rousseur à Poil de Carotte, avait affaire à forte partie avec les Krauss. Les deux monstres sacrés sont bien sur splendides, mais... lui est fantastique. Souvent traité en gros plan, il a un naturel époustouflant, et joue avec ses émotions sans difficulté. Il réussit à nous entraîner avec lui sur le chemin de sa tentative de suicide, un terrain glissant s'il en est. Du reste, tout l'interprétation est formidable! Et le metteur en scène est constamment touché par la grâce, privilégiant des compositions complexes qui incorporent plusieurs points de vue, et imaginant des dispositifs inédits: lors d'un début de prise de conscience de M. Lepic, Duvivier filme Krauss seul dans son jardin, qui visualise tout à coup plusieurs Poil de Carotte autour de lui, travaillant à toutes sortes de tâches imposées par la mère sans scrupules... Duvivier imagine aussi de montrer d'une façon inédite le drame d'un soir, quand la mère réalise qu'on a volé de l'argent (C'est ce bon à rien de Félix) et qu'elle va, bien sur, charger ce pauvre François de ses soupçons. Le metteur en scène incorpore des miroirs, pour passer en un éclair d'un côté à l'autre de la pièce, permettant aux acteurs de jouer l'intégralité de la scène sans la morceler, tout en offrant plusieurs angles! Il utilise aussi à plusieurs reprises surimpressions savamment orchestrées et un montage dynamique et parallèle, dont il n'abuse jamais.

Bref, de par son ton, le jeu de ses acteurs, sa modernité, le traitement d'une histoire désormais classique, et par l'équilibre impressionnant des émotions qu'il distille, ce film est un chef d'oeuvre, qui a bien sur été influencé par Visages d'enfants, et je ne pense pas que Duvivier ait pillé cet admirable film de Jacques Feyder: il l'a, tout simplement, égalé. Le metteur en scène devait d'ailleurs avoir une certaine affection pour ce film et cette histoire, car il en a fait un remake en 1932, avec Harry Baur et Robert Lynen. Un bon film, remarquez... mais il a des défauts. Le premier d'entre eux est d'être parlant. 

 

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Published by François Massarelli - dans Muet 1925 Julien Duvivier