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  • : Allen John's attic
  • : Quelques articles et réflexions sur le cinéma, et sur d'autres choses lorsque le temps et l'envie le permettront...
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1 juillet 2017 6 01 /07 /juillet /2017 16:59

Un intertitre sans équivoque nous prévient: Jeanne d'Arc, c'est la nation, c'est la naissance de la France... De mon point de vue, forcément, ça ne commence pas bien. Pourtant, sans épiloguer sur le fait qu'il soit important ou non de célébrer l'esprit national (Pour ma part, j'ai tranché depuis longtemps: la nation, c'est du vent et du pipi de chat, ça ne sert à rien d'autre qu'à rejeter les autres et on en a la preuve tous les jours), le film démontre à sa façon que c'est un peu vrai: il prend Jeanne d'Arc comme une héroïne tangible d'un peuple en train de se fédérer, et le fait en nous contant une histoire dont on connaît les tenants et les aboutissants, la part d'Histoire et la part de légende, la part de faits rigoureux et la part de superstitions. Car Jeanne d'Arc est, bien sur, indissociable de tous ces éléments. On peut (c'est mon cas) ne pas partager cette fascination de l'extrême-droite pour un personnage dont le parcours est, d'un point de vue laïc, bien trop religieux pour être honnête, et être malgré tout ému par ce destin humain... C'est ce qui fait le prix de ce film qui cherche à fédérer tous et toutes autour de ce petit bout de bonne femme... Interprété par une actrice méconnue de tous ceux qui ne sont pas des habitués du cinéma muet.

Ce film fait partie de tout un pan du cinéma qui n'a pas été couvert, ou presque, par les grands historiens du cinéma Français, les Sadoul, Jeanne ou Ford, qui n'étaient préoccupés que de faire coïncider leur vision du cinéma avec une idéologie, Sadoul en particulier, ou de considérer l'histoire du septième art sous le seul angle de la distribution de hochets et de bons points. On admet un Renoir, on vénère un Gance, un Epstein ou un L'Herbier, on fait entrer un René Clair (d'autant qu'il a pu se transformer en son propre hagiographe, c'est pratique), un Feyder ou un Feuillade par la petite porte, mais les Le Somptier, de Morlhon, Bernard, Perret, Volkoff, Fescourt et autre de Gastyne, porteurs d'une vision d'un art jugée populaire, sont forcément louches... Les années 80, la redécouverte du muet par des gens neufs (Kevin Brownlow, grand admirateur de ce film, en tête), et la mise en route d'un chantier de reconstruction moins arbitraire par les cinémathèques, ou le CNC, ou d'autres, ont changé la donne. C'est à Renée Lichtig et à la Cinémathèque Française qu'on doit la reconstruction de ce beau film méconnu, qui est condamné à rester dans l'ombre du film de Dreyer. Et toutes proportions gardées c'est injuste, bien sur!

Le cinéma muet n'a pas attendu très longtemps pour s'emparer du personnage et de son histoire: Méliès a sorti un film en 1899, déjà à la recherche de sujets populaires... mais il n'était pas le premier, ce privilège revenant au méconnu Georges Hatot (1898) qui tournait parfois pour les frères Lumière. A cette époque, l'héroïne est encore d'essence surtout populaire, la béatification n'intervenant qu'en 1909, et la canonisation en 1919. En cette période qui faisait suite à la première guerre mondiale, la "sainte" Jeanne d'Arc était forcément du pain bénit (si j'ose dire) pour l'extrême droite nationaliste, et ceux-là étaient influents en cette époque de cocardes: qu'on en juge, on a acquitté la même année le meurtrier de Jaurès. Mais revenons à nos moutons... Jeanne d'Arc a été aussi l'héroïne de films Italiens (en 1908 et 0913) et bien sur d'un imposant et très intéressant film de 1916, Joan the woman par lequel Cecil B. DeMille prenait le contre-pied des isolationnistes Thomas Ince (Civilisation) et David Wark Griffith (Intolerance), en en faisant dans une scène inattendue la conscience de l'Europe qui appelait à l'union sacrée contre la barbarie Allemande! Comme on le voit, Jeanne d'Arc est décidément indissociable de l'idéologie. Les deux derniers films muets mettant en scène Jeanne d'Arc sont donc La passion de Jeanne d'Arc de Carl Theodor Dreyer (1928, produit par une petite compagnie indépendante, La Société Générale de films), et cette Merveilleuse vie sortie par Natan en 1929, dont le script est de Jean-José Frappa. 

Frappa est un journaliste, qui a surtout travaillé dans le cinéma Français dans les années 20. On lui doit en particulier le scénario de deux films de Raymond Bernard, Le miracle des loups en 1924 (Qui comporte de nombreuses similitudes avec cette Merveilleuse vie), et le fantastique Joueur d'échecs de 1926. Marco de Gastyne, pour sa part, est un décorateur (Pour René Le Somptier, entre autres) passé à la réalisation en 1923, et dont cette superproduction imposante de 1928-1929 est sans doute le plus important de ses films. Et n'oublions pas de parler de Simone Genevois: l'actrice à laquelle on a confié le rôle de Jeanne d'Arc n'est pas une inconnue (Rien que sur ce blog, on peut se référer à deux films majeurs qu'elle a interprétés, La maison du mystère de 1923, réalisé par Alexandre Volkoff, et bien sur Napoléon d'Abel Gance, qu'on ne présente plus). C'était, au début des années 20, une enfant-star, et sa participation à ce film historique est probablement l'apothéose de sa carrière. Non seulement elle est fantastique dans ce rôle difficile, mais en plus elle a un atout considérable, y compris sur la redoutable Renée Falconetti, qui au moment d'incarner Jeanne en 1927, avait 35 ans: Simone Genevois avait 16 ans au début du tournage de ce film, ce que de Gastyne et elle-même ont rapidement transformé en une garantie impressionnante de naturalisme.

Le film tel qu'il existe (On parle de copies de 16 bobines qui auraient été présentées en 1929, les versions actuellement disponibles tournent autour de 11 ou 12, donc deux heures) présente essentiellement un certain nombre d'épisode de la vie de la jeune femme, de sa "vocation", à sa fin tragique. On commence par faire un état des lieux, vu à une certaine distance des combats de la Guerre de cent ans: le film nous montre la vie à Domrémy, parfois lieu de passage de soldats en partance pour les combats. De Gastyne choisit de privilégier un naturalisme impressionnant sur les lieux, les comportements et le mode de vie des habitants de cette Lorraine du moyen-âge, en tournant dans des lieux aussi proches que possible de ce qu'on savait de l'époque: les scènes d'intérieur, éclairées à la cheminée, ont une vérité impressionnante. Tout comme l'arrivée des soldats, vécue avec curiosité par la population locale qui reste prudemment à distance... Durant tout le prologue, Simone Genevois et le réalisateur maintiennent Jeanne à distance: c'est la partie la plus privée du personnage, ainsi que celle qui requiert le plus de foi de la part du spectateur! Si les copies actuelles maintiennent un premier degré absolu sur les "visions" de Jeanne (Oui, c'est bien Dieu qui lui confie sa mission), le film trahit par son état le fait que certains de ces passages, uniquement disponibles dans des versions en 9.5mm, ont du être coupées à certaine occasions. Et de Gastyne choisit de faire de cette jeune Jeanne un mystère en la donnant à voir de plusieurs points de vue: son père Jacques d'Arc, un compagnon de jeu, mais aussi un soldat de passage à la veillée, sont tous impressionnés par la jeune femme. Nous aussi: le regard de Simone Genevois, son visage, témoignent d'une vie intérieure qui ne sera, dans ces séquences, jamais vraiment révélées. C'est ce qui fait tenir le film debout, y compris pour une personne qui n'a pas forcément envie de croire à tous ces faits religieux. L'important après tout, et on rejoint totalement Dreyer sur ce point, c'est que Jeanne d'Arc y croyait, elle, de façon inconditionnelle. Grâce à Simone Genevois, de Gastyne n'a aucun mal à nous en persuader.

Ensuite, le film se morcelle: des intertitres nous résument l'action en usant de ouï-dires, ou de formules du genre "la rumeur se répandit comme une traînée de poudre". Mais on va à l'essentiel: l'emblématique entrevue de Chinon,entre Jeanne (que la cour s'apprêtait à congédier d'une chiquenaude) et le roi Charles, lorsque celui-ci échange sa place avec Gilles de Rais pour ridiculiser la jeune fille, mais Jeanne n'est pas dupe. Puis elle fait la promesse de libérer la ville d'Orléans, et enfin de faire sacrer le roi à Reims. La bataille d'Orléans est un modèle de grandiose cinématographique, qui tranche par bien des côtés sur le spectaculaire à la sauce Américaine, tout en l'égalant. Sans surprises, c'est une scène qui a du coûter cher, très cher... Je devrais d'ailleurs plutôt dire une série de scènes, parce que ça se passe en trois temps: le départ vers Orléans, avec une foule de plus en plus imposante, de soldats, de pages, de gueux, de moines... C'est là que le récit tranche sur le cinéma Américain: le départ vers Orléans aurait probablement été réglé en un ou deux plans, avec un nombre de figurants conséquents, et un décor fait d'une longue route droite, permettant en un seul plan de visualiser l'armée. Mais l'effet recherché ici est tout différent: le foisonnement, l'indiscipline mais aussi la ferveur de l'armée sont évidentes, et ils ne suivent pas une route en file indienne: on les voit traverser en ordre dispersé, certains à cheval, d'autres à pied, une prairie... Et la séquence dure, mais atteint ses buts. Parmi ces buts, bien sur, tout faire pour faire durer l'attente vers la bataille... On passe ensuite au point de vue des Anglais qui apprennent l'arrivée de l'armée de Jeanne, puis enfin à la bataille elle-même, menée de main de maître par de Gastyne, qui retrouve l'esprit des scènes de violence du Miracle des Loups de Raymond Bernard... ainsi que son décor: la cité de Carcassonne tient en effet le rôle de la ville fortifiée d'Orléans. Cette bataille, qui dure toute une bobine, est une scène impressionnante qui mériterait de rester parmi les grandes scènes classiques du cinéma muet.

Après Orléans et la blessure de Jeanne (Traitée avec un réalisme impressionnant et des gros plans hallucinants du visage de Simone Genevois), une courte scène semble presque bâclée, celle du couronnement de Charles. pas sur qu'il était nécessaire d'y passer plus de temps que les deux minutes que dure la séquence, mais elle impressionne au moins par les moyens mis en oeuvre: tournée à Reims même, elle semble avoir nécessité 500 figurants! mais le film s'emballe ensuite, avec une série de scène durant lesquelles Charles apprend le résumé du reste, plus désastreux, de la carrière militaire de Jeanne d'Arc, sa défait à Compiègne et son arrestation par les Anglais. Une façon d'expédier le sujet gênant entre tous, le fait que les "amis" de Jeanne d'Arc l'ont sans doute assez peu soutenue, mais aussi une façon de passer à l'autre pan hors du commun de l'histoire de la jeune femme, la partie la mieux connue de sa vie puisque tout a (sans doute, il convient d'être prudent lorsque politique et religion se mêlent aussi étroitement) été consigné.

Nous savons que Dreyer a consacré tout son film de 1928 au procès de Jeanne d'Arc, qu'il a traité à la fois comme la réalité et la fiction (en en triturant la chronologie de manière à tout faire tenir dans une journée de tension). Mais de Gastyne souhaite faire de son procès l'aboutissement d'un parcours spirituel et humain, la fin aussi d'une histoire, d'où un traitement différent. D'une part, le tempo du film se ralentit considérablement. Ensuite, cette fois plus que jamais le point de vue de l'essentiel de ces scènes sera celui de la jeune femme, qui se comporte face à ses juges de multiples façons, toutes logiques: arrogantes quand on questionne sa foi, habitée par la même conviction depuis le début, elle peut aussi être souriante, douce, gentille même avec ses juges. Tout un éventail de comportements et d'émotions que le personnage nous a déjà données à voir au travers des 90 minutes qui précèdent: la détermination de Jeanne face à son père réticent à la voir prendre les armes, sa façon de s'imposer à des soudards, y compris des gros lourdingues comme La Hire (Fernand Mailly), ou le trouble Gilles de Rais (Philippe Hériat n'a pas besoin d'être très démonstratif, jouant essentiellement de ses yeux qui en disent long, pour une caractérisation qui restera dans les annales au moins pour son économie!), sa force de caractère... Dans ces scènes, suite logique de tout ce qui précède, c'est sans jamais se mentir ni se renier qu'elle affronte son procès, mais le spectateur en sait toujours un peu plus: le jeu est, bien sur, pipé. Dreyer gardait le silence sur la manipulation à laquelle se livraient les Anglais et les juges acquis à leur cause. De Gastyne y sacrifie et nous montre la traîtrise des geôliers qui manoeuvrent pour que Jeanne, se parjurant, finisse quand même au bûcher... On ne lui en voudra pas, ce type d'intrigue facile atteint son but et reste complètement dans le cadre acceptable et dramatique du film.

Reste que, comme Falconetti, Simone Genevois doit affronter la venue inéluctable d'une mort horrible, dont le signe avant-coureur est la perte de ses cheveux, une scène impossible à jouer sans la vivre... Falconetti y est bouleversante, Genevois aussi. Là où Dreyer choisit de se concentrer sur le drame intérieur de Jeanne, et filme les visage du début à la fin de son film, de Gastyne choisit de reprendre de la distance pour son final, tourné sur une place de village (Cette scène n'a pas été tournée à Rouen, bien sûr) où se pressent des badauds. ils prennent de l'importance au fur et à mesure de la scène, qui est splendide. La mise à mort de Jeanne est comme de bien entendu, odieuse, terrifiante, et semble ressentie par une Simone Genevois réticente, dont les pieds nus semblent ne plus pouvoir la porter... Le film se termine sur le même constat que La passion, avec le chaos, un fait qui n'a rien d'historique nous dit-on... Les Anglais, les ecclésiastiques sont pris de panique, et avec eux le public de l'exécution. Tout le monde déserte la place, où le bûcher se tient. Le dernier plan nous montre, à bonne distance, le feu en train de s'éteindre, il n'y a plus une trace de la jeune femme.

On reste pantois devant la maîtrise de la plupart des scènes dont j'ai parlées plus haut. Je reste un peu plus réservé quant au film en tant qu'ensemble, dont j'ai le sentiment de n'avoir quand même vu qu'un condensé, aussi habile soit-il... Mais Marco de Gastyne, et cette oeuvre résultant de 18 mois de tournage, de la patiente construction et reconstruction d'un univers moyen-âgeux dont il souhaitait donner pus de vie à voir que ce que les images d'Epinal nous montraient à l'époque, mériteraient aujourd'hui un peu plus de considération. Et s'il n'avait fait que ce film, le metteur en scène mériterait quand même d'être rappelé au bon souvenir des historiens... et du public. Ce film est parfois présenté, souvent mentionné, mais peu vu; une cassette vidéo est parue chez René Chateau en 1996, et depuis... plus rien.

C'est d'autant plus dommage que le film présente en plus une prestation exceptionnelle d'une actrice de 16-17 ans, qui a tout donné dans ce rôle: Simone Genevois est bouleversante. Quant à caractériser ce qui différencie ce Jeanne d'Arc de l'admirable film concurrent (Au-delà du fait que le film de Dreyer contrairement à celui-ci ne couvre que le procès, et se tient à l'écart de toute interprétation religieuse un tantinet naïve), je pense que c'est par la différence entre l'interprétation de Renée Falconetti et celle de Simone Genevois qu'on aura la clé: Renée Falconetti a interprété une Jeanne privée, apeurée mais habitée, alors que Simone Genevois, qui a l'âge du rôle, nous donne à voir l'image publique, donc historique de Jeanne d'Arc face à ses accusateurs.

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Published by François Massarelli - dans Muet 1929