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14 juillet 2017 5 14 /07 /juillet /2017 17:06

Il y a documentaire et documentaire. On peut en effet, se voir allouer 52 minutes de temps télévisuel, ou pourquoi pas 100 minutes de temps cinématographiques, pour essayer de cerner un sujet, et on n'y arrivera que partiellement. Tout documentaire est limité, comme tout film ou tout livre, par le temps qu'il prend à être visionné... C'est pour pallier à cette évidence que Ken Burns a pris l'habitude de ne pas se limiter, justement...

Et il nous raconte, en onze heures, la guerre de Sécession, celles que les Américains fort légitimement ont appelé La guerre civile, celle qui est probablement la plus importante de leur histoire, celle aussi sur laquelle on raconte beaucoup de fadaises, beaucoup plus en tout cas que de vérités. Il part du contexte, c'est-à-dire qu'il faut commencer par exposer la situation politique d'une Union créée entre 1776 et 1791, qui n'a cessé de s'étendre mais dans laquelle on assiste à une fracture de civilisation entre, en gros, le Nord très industriel, et le Sud plus agraire; l'autre aspect de cette fracture est, bien sur, le fait que le Nord se passe désormais de l'esclavage, et que le Sud en revanche a fondé une bonne partie de son économie précisément sur cette pratique. Mais quand la guerre se déclare, en 1861, chacun sait qu'elle est inévitable, car c'est un choc dans lequel deux conceptions de civilisation, mais aussi deux types d'économie et surtout deux conceptions différentes de la politique, vont s'affronter... Et ces deux philosophies sont irréconciliables: au Nord on entend unifier définitivement l'Union, autour d'un gouvernement central. L'union doit prévaloir sur le droit des Etats, donnant ainsi au gouvernement le droit de faire ce qu'il n'a pas encore voulu faire depuis cinquante ans: s'attaquer au problème de l'esclavage.

Et donc, la cause du conflit est clairement la suivante: puisque le gouvernement ne leur convient plus, les Etats du Sud menacent de sortir de l'Union. S'ils le font, c'est la guerre... Comme on le voit, il n'est finalement pas question de l'esclavage là-dedans. D'ailleurs, Lincoln l'a dit: si pour sauver l'union il fait libérer les esclaves, il le fera. S'il fait en revanche garder les hommes en esclavage, alors il le fera... La conviction, suggérée avec insistance par les partisans de l'abolition qui avaient soutenu le candidat Républicain, que l'émancipation des esclaves est nécessaire, viendra plus tard, en 1862. 

Le récit de Burns, compilé à partir de tous les documents existants, dont une masse impressionnante de photos d'époque, est passionnant, et épique. Et surtout, il donne l'impression de ne rien oublier, ni un point de vue, ni un camp, ni une bataille, ni une réaction. Il s'attache aussi à des personnes, généraux, politiciens, personnes publiques, héros... mais aussi des quidams, auxquels il donne la parole par le biais des lettres de soldats et de journaux intimes rendus publics; il privilégie l'image, et surtout les documents d'époque, donc les photographies et tableaux, mais on finit très vite par se faire à cette suite d'images fixes, rendues dynamiques par l'utilisation de caméras mobiles. Pour compléter le tout, Ken Burns donne la parole à quelques historiens, qui apportent des éclairages variés selon leurs compétences. Occasionnellement, les caméras de Burns nous montrent les lieux tels qu'ils sont, 125 années plus tard, sans jamais pousser au lyrisme.

Car le résultat, en neuf épisodes, qui nous fait revivre événement après événement ce que d'aucuns ont appelé la naissance d'une nation, est passionnant, mais il est aussi d'une tristesse infinie. Aucun des aspects de la guerre n'est oubliée: le délire patriote, la joie des victoires, la détresse des défaites, l'angoisse d'attendre quelqu'un qui ne reviendra jamais, l'attente de la mort, la mort elle-même, la pourriture, la maladie, la saleté, la destruction, la perte progressive de toute dignité... Aucun camp n'en sort plus diabolisé que l'autre, mais si on n'ignore pas le racisme fondamental qui prévalait dans le Sud, on assiste aussi à l'incroyable noblesse de Robert E. Lee, généralissime Sudiste qui était un fin stratège précisément parce qu'il répugnait à faire tuer ses hommes, face au radicalisme d'un Général Grant, un immense homme d'état certes, mais qui considérait qu'il fallait payer le prix d'une victoire en nombre d'hommes tués, et était considéré par Mary Todd Lincoln elle-même comme un boucher... Et si on voit des photos des prisonniers Nordistes sortis vivants du charnier d'Andersonville au Sud, on verra aussi de quelle manière le Nord a ratissé large après la victoire, pour exécuter ceux qui étaient accusés d'avoir conspiré pour tuer Lincoln: être la propriétaire de l'établissement où les conspirateurs avaient l'habitude de se rencontrer, suffisait à vous condamner à mort.

Autres temps, autres moeurs se dit-on. Oui et non: si effectivement la guerre civile a permis à une nation née de treize états différents, de se rapprocher et de réaliser qu'en effet, le pays est bien une entité unique, la résolution de ces quatre années de luttes fratricides n'a jamais été totale. Il reste bien un Nord et un Sud, et quant à l'émancipation des esclaves, si elle a eu lieu, il n'empêche que l'égalité des droits a attendu encore 100 années après la fin du conflit; et l'élection d'un Trump montre bien que dans les esprits, tout n'est pas encore gagné: les fractures qui divisaient le pays en 1860 n'étaient pas les seuls facteurs de division, et ceux qui ont cours dans l'Amérique d'aujourd'hui sont aussi problématiques...

Bref, c'est un documentaire indispensable, passionnant, et exemplaire, qui a raflé des prix partout où il a été montré, et qui est un succès éditorial reconnu, et qui a été suivi de beaucoup d'autres... 

Parce que les sujets qui fâchent, et qui peuvent donner lieu à des films fabuleux, ne manquent pas, et ne manqueront jamais! 

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Published by François Massarelli - dans Documentary Ken Burns