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31 octobre 2017 2 31 /10 /octobre /2017 00:10

Un cinéaste doué et inventif met son imagination débordante au service d'une histoire touchante et drôle, celle d'une personne inventive et farfelue, mais qui a besoin d'un petit coup de pouce dans la vie... Jeunet touché par la grâce, ce n'est pas la dernière fois, ce n'est pas la première fois... Mais on y revient avec joie.

Et pour commencer, à replacer ce film dans le contexte des longs métrages de Jeunet, il y a de quoi être surpris: les trois premiers films du metteur en scène sont systématiquement placés dans un contexte proche de la science-fiction, même si les deux premiers restent sérieusement mélangés à des bribes de réalisme poétique (Je sais pour l'avoir vu dans un documentaire, jeunet a une affiche originale de Quai des brumes dans son bureau, ce n'est donc pas un hasard...), mais à un dosage différent. Et tout à coup, le metteur en scène a ressenti le besoin de resserrer les boulons, et de se reconstituer un univers plus personnel. Plus personnel en tout cas que le cauchemar logistique d'être aux commandes d'un film dont tout lui échappe (Alien Resurrection, 1997). D'où le retour à Paris, et aussi le retour de la "famille" Jeunet: désormais, le metteur en scène partagera sa plume avec Guillaume Laurant, et il fait appel à des gens qui ne sont pas des petits nouveaux. Acteurs, bien sûr: nombre d'entre eux sont déjà passés par là. Mais aussi Amélie Poulain consacre le retour de Bruno Delbonnel, le chef-opérateur des courts métrages...

Amélie, tout le monde la connait. ...Mais à l'en croire, personne ne s'intéresse à elle... Elle est serveuse au café des Deux moulins, à Montmartre. Et un jour, un hasard la met sur le chemin d'une vieille boîte oubliée par un gamin des années 50, dans l'appartement qu'elle occupe désormais. Elle trouve le moyen de la faire revenir à son propriétaire, et elle l'observe de loin. Sa réaction, une grande émotion, pousse la jeune femme à tenter de récidiver, et à améliorer un tant soit peu le quotidien de ses voisins, de son père, et d'autres quidams... Mais elle en vient très vite à la conclusion qu'il faudrait qu'elle s'aide un eu elle-même, d'autant qu'elle a presque rencontré un garçon dont tout porte à croire qu'il est fait pour elle et réciproquement. Tout est pour le mieux, alors? Non, car Amélie Poulain a un gros problème: se confronter à a réalité des choses lui est quasi impossible...

Cet univers est plus réaliste que celui de Delicatessen, c'est une version à peine revue et corrigée du monde contemporain, mais vu à travers une nappe à carreaux, une boîte à gâteaux légèrement poussiéreuse, ou une émission de télévision d'autrefois. Le décalage léger sied bien à Jeunet qui peut ainsi laisser ses acteurs véhiculer eux-même la poésie par leurs actions, leurs dialogues voire leurs principes. Des acteurs reviennent une fois de plus, dont Rufus en père soucieux, Ticky Holgado qui fait une savoureuse apparition, ou bien sûr Dominique Pinon en amoureux ombrageux. La encore, les micro-univers de tous ces gens se croisent, au fur et à mesure de la progression des manigances d'amélie-Audrey Tautou. Le fin fond du film reste bien sur marqué par sa jolie histoire d'amour avec Nino (Mathieu Kassovitz), dont la serveuse Gina dit qu'il ne peut qu'être bon, puisqu'il connait ses proverbes... Tout le film est une fois de plus un kaléidoscope sur le droit de chacun au plaisir, fut-il d'orgueil (L'écrivain Hipolito, interprété par Artus de Penguern, jamais publié qui découvre au hasard d'une rue de Montmartre une citation signée de son nom sur un mur), d'amour (le fait d'indiquer avec un doigt naïf les endroits on l'on souhaite être embrassé), de collectionner les objets les plus hétéroclites (Cette tendance de Nino renvoie à un personnage de Foutaises, le "cousin de Gueugnon". Gueugnon est d'ailleurs cité dans le film, et c'est une tendre private joke pour Jeunet...). Et puis bien sur, il y a pour Jean-Pierre Jeunet resté trop longtemps en studio avant son quatrième long métrage, le plaisir de filmer Paris, les balades dans St germain des Prés, ou de s'asseoir sur les toits pour compter les orgasmes simultanés de quinze personnes...

Alors bien sûr, on est parfois tombé à bras raccourcis sur ce film, suspect parce qu'il a été un phénomène populaire, et qu'il a eu un énorme succès. Jeunet revendique d'ailleurs son cinéma comme étant ludique, par opposition à une frange intellectuelle de la critique française. Soit. Mais vouloir croire qu'on puisse limiter ce film au plaisir qu'on a à la voir, fut-il immense, c'est tout de même un peu court. D'une part parce que si Delicatessen était une sorte de définition de la direction dans laquelle Jeunet (Avec Caro) souhaitait aller dans la première décennie de son métier de metteur en scène établi, le moins qu'on puisse dire est que ce Fabuleux destin d'Amélie Poulain est un nouveau départ, qui anticipe sur tous les films qui ont suivi. Un nouveau Jeunet, donc? Pas si vite: d'une part, il y a entre Delicatessen et Amélie plus d'un point commun, et Amélie renvoie aussi à deux courts métrages, d'ailleurs tournés sans le concours de Marc Caro à la mise en scène: Pas de repos pour Billy Brakko, 1983, et Foutaises, de 1989. Au premier, Jeunet reprend une tendance éblouissante au montage virtuose (Image ET sons) qui va être très importante du début à la fin de ce nouveau film. Et à Foutaises, déjà cité plus haut, Jeunet reprend l'idée du "J'aime, j'aime pas", qui lui permet avec bonheur de placer des personnages dans son exposition, grâce à la narration de André Dussolier. Et si Jeunet s'est lancé en effet dans ce que les anglo-saxons auraient appelé un "feel-good movie", il n'en oublie pas les petites piques à ses semblables: les vieux couples qui s'engueulent, les parents trop prévenants qui sabotent le caractère d'un enfant et rendent leur fille totalement incapable de s'ouvrir au monde, les méchants (Représentés par l'affreux Collignon). Mais Amélie/Jeunet leur réserve des tours de cochon. Oui,car Amélie ne se contente, après tout, pas que de faire le bien autour d'elle... Comme le fil rouge du film, Lady Diana, dont la mort signe le point de départ du film, Amélie doit se situer constamment sur le fil, entre faire le bien, et la préservation de sa vie privée... Bien maigre, cette dernière!

Et le film, qui peint le monde tel que Jeunet aurait aimé qu'il soit, nous apprend en deux heures de pur cinématographe, images et son, montage, musique, ralenti et accéléré, avec animation en 3d, regards caméra et autres brèches dans le quatrième mur, à cesser de vivre dans le passé, à en faire enfin table rase et à vivre tout court. Il repose sur une actrice qui a un lourd travail: incarner à la fois l'héroïne du film, et son point de vue permanent (Le nombre de fois qu'elle nous prend à témoin!). Et comme tout ceci se passe plus ou moins dans son ressenti, elle n'est définie que par ses actions et réactions, contrairement à ceux qui se présentent, comme M. Dufayel (Serge Merlin) et sa maladie, ceux qui sont présentés par les autres, comme le pauvre Lucien qui s'en prend plein la figure, ou bien sur Nino qui est introduit par sa collègue. Mais Audrey Tautou est excellente, car elle utilise, comme les enfants que Jeunet sait si bien diriger, son instinct d'abord et avant tout. Et le film, d'anecdote en anecdote, file tout seul, parce qu'il joue sur tous les aspects du souvenir, et tous les sens. Je jure que dans ce film, on a tout: il y a des images, des sons, et... de la substance et même, même des goûts (Poulet, café) et des odeurs: celle des légumes traités avec amour par Jamel, par exemple. Ou encore celle des gares. Celle du café des Deux Moulins... On y retournera, comme on retourne vers Carné, vers Tati, ou Clouzot. Parce que Jeunet a trouvé certains secrets du cinéma éternel. Voilà.

 

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Published by François Massarelli - dans Jean-Pierre Jeunet Comédie