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  • : Quelques articles et réflexions sur le cinéma, et sur d'autres choses lorsque le temps et l'envie le permettront...
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12 novembre 2017 7 12 /11 /novembre /2017 10:15

Il y a une filiation inévitable entre cet avant-dernier film d'Hitchcock et The Lodger, le troisième long métrage de ce géant du cinéma: la boucle est bouclée, Hitch est enfin revenu à Londres, sans faire semblant, comme avec ses films "Anglais" réalisés aux Etats-Unis (Rebecca, Suspicion), où avec Stage Fright dont les scènes d'extérieurs avaient certes été tournées dans la capitale Britannique, mais le rôle principal, celui d'une aspirante comédienne Britannique, était interprété par Jane Wyman! Non, Frenzy, c'est du British pur jus, tourné sur place, intérieurs comme extérieurs, avec des acteurs du cru, un sujet local et un scénariste dégoté sur place: Anthony Shaffer.

On doit à ce dernier Sleuth, une pièce supposée être un chef d'oeuvre, qui a donné lieu à une adaptation par Mankiewicz, l'un des films les plus ennuyeux que j'ai vus de ma vie, probablement. Mais il y était question d'une confrontation entre deux hommes, dans laquelle hiérarchie, classe sociale, et rapport complexe (et comique, paraît-il) à la femme jouaient un rôle. Autant d'ingrédients qu'on retrouve ici, mais comme chacun sait, à chaque fois qu'il le pouvait, Hitchcock s'il n'écrivait pas ses scripts, les pilotait. Il convoquait des conférences, des réunions préparatoires, et finissait toujours par modeler le script - à distance... Ici, c'est flagrant.

Hitchcock, devenu selon ses propre dires "pâtissier" à Hollywood ("Certains films sont des tranches de vie, les miens sont des tranches de gâteau", disait-il...), revient donc sur les lieux où il a tourné tant de grands films de sa période Anglaise, et renoue avec le petit peuple Londonien, ces gens qui travaillent, qui vont au pub, qui parlent avec un accent qu'aucun film Américain n'a jamais su s'approprier. Et dans ce petit monde du petit matin, qui sent la bière (le pub) et les légumes (le marché de Covent Garden), Hitchcock insère un meurtre. Mieux: une série de meurtres, comme dans... The lodger.

On se souvient de la tendance du metteur en scène à ne jamais faire oublier au spectateur le lieu où se situe l'action, en passant autant par un rappel des endroits emblématiques (Plaza Hotel, New York; Statue de la Liberté; Mont Rushmore...) que par des clichés-clins d'oeil (dans Secret agent, on est en suisse, il y aura du chocolat; dans Foreign correspondent, la Hollande sera représentée par des parapluies et des moulins). Ici, pour insister sur le fait qu'il s'agit de Londres, on a doit à une conversation dans un pub entre deux gentlemen bien sous tout rapports, qui rappellent le caractère fondamentalement Anglais du crime sexuel!

Donc, à Londres au début des années 70, on découvre une fois de plus le cadavre d'une femme, laissée nue, une cravate autour du cou. La police est sur les dents, mais on suit plutôt les aventures assez lamentables d'un homme, Richard Blaney (Jon Finch): ancien capitaine dans l'armée de l'air, le héros n'a pas été capable de se reconvertir dans la vraie vie et traîne son alcoolisme de petit boulot en petit boulot. Au début du film, il est viré de son travail de barman dans un pub situé à deux pas du marché de Covent Garden. Un ami, le négociant en fruits et légumes Bob Rusk (Barry Foster), lui propose de l'aide, mais Blaney refuse, par fierté. Il va trouver son ex-épouse Brenda (Barbara Leigh-Hunt), qui elle aussi tente de l'aider... Sans succès. 

Le lendemain, Brenda qui tient une très digne agence de rencontres, reçoit la visite de Rusk, qu'elle connaît sous un autre nom. Elle tente de se débarrasser de lui (Ce n'est pas la première fois que "Mr Robinson" vient, et ses motivations pour trouver l'âme soeur sont entachées de demandes perverses que l'agence ne souhaite pas honorer. Mais il l'attaque, la viole, et... l'étrangle avec sa cravate. Et bien sûr, entre le départ de Rusk et le moment où sa secrétaire revient de son déjeuner, Blaney sera venu, aura frappé à la porte et sera reparti... juste le temps pour lui d'être aperçu quittant les lieux d'un crime dont la terre entière jurera que c'est lui qui l'a commis...

Blaney n'est pas un type sympathique. Il est considéré plus ou moins comme un minable par tout le monde: son ex-patron, un propriétaire de pub le considère comme un voleur (Il l'a surpris en train de se servir dans les réserves), son épouse a surtout pitié de lui... Mais deux personnes semblent vraiment l'apprécier: sa collègue Barbara (Anna Massey), qui est plus ou moins sa petite amie, et son "copain" Bob Rusk, qui est sincère quand il lui propose de l'aide au début du film. Mais le personnage traîne sa rancoeur jusqu'à son procès, et s'évadera pour régler son compte au vrai coupable! Toujours cette idée que la justice quand elle se trompe finit toujours par créer des authentiques coupables à partir des pauvres types qu'elle a dans ses griffes. Je maintiens le "pauvre type", cela dit, ça reste une assez bonne description de Blaney. Pour une fois, Hitchcock qui n'est pas lié par les conventions Hollywoodiennes, nous permet de soupçonner un peu son personnage principal (Un faux coupable, 100% Hitchcock, recette inchangée depuis 1926), comme on l'a si souvent fait au début de ses films criminels, mais ne nous fera jamais l'accepter totalement.

Par contre, Rusk est sympathique (tant qu'on ne connaît pas ses penchants du moins), serviable, et même, mais oui, drôle: Hitchcock, y compris après nous avoir révélé le pot-aux-roses, nous montre une scène durant laquelle Foster discute avec le patron du pub qui a incriminé Blaney, et se paie sa tête, mettant immédiatement le public des rieurs de son côté. Il nous le montre en pleine panade aussi, comme Norman Bates tentant de faire disparaître les traces de la victime de sa maman dans Psycho: il a assassiné une fois de plus, et se rend compte qu'il a mis un cadavre de femme nue dans un vieux sac de patates, portant dans une de ses mains un objet qui l'incrimine. La scène qui en découle, une virée nocturne d'un homme habituellement si propre sur lui, se débattant dans un camion avec une femme nue et morte, et des tubercules sales, est une nouvelle variation brillante sur le suspense tel qu'Hitchcock le pratiquait si bien... Et nous rend sacrément proche de ce personnage! Pour en finir avec Rusk (Et son accent cockney), Hitchcock a semé quelques indices qui en font un peu le petit cousin de Norman, déjà mentionné, mais aussi de ce magnifique meurtrier qu'était Bruno dans Strangers on a train. Un homme qui va au bout de ses pulsions, y compris si elles impliquent le meurtre, qu'il assume pleinement. mais aussi un homme flamboyant, bien habillé, qui se plierait en quatre pour un copain, mais qui n'aime de la femme que ce qu'il peu lui tirer de force... Et pour finir, comme ses deux "petits cousins" de crime, Rusk est doté d'une mère, une brave et terrienne dame qu'on n'a aucun problème à imaginer étouffante.

La police est présente aussi, et là encore, Hitchcock s'est amusé à remettre les pendules à l'heure: les fonctionnaires de police sont des braves gens, un peu lents, qui bien sûr (Ca va souvent avec la fonction en particulier à l'aube des années 70) sont totalement en phase avec la morale conservatrice qui les emploie. Ils ont des petits appartements, des fins de mois difficiles, et des calvities... Eux aussi, on les trouvera à l'occasion au pub, avec le peuple. C'était déjà le cas dans The lodger, dans Blackmail, dans Sabotage, et Hitchcock ne l'a pas oublié. Mais surtout, il réussit le tour de force de multiplier les gags (Tous liés à la vie quotidienne) autour de son inspecteur Oxford (Alec McCowen), l'homme en charge de l'enquête, tout en le maintenant dans les faveurs du public... Il faut dire que le pauvre n'est pas aidé: son épouse a des idées de grandeur, elle veut faire de la Cuisine avec un C majuscule... Et ce n'est pas très ragoûtant!

Alors, finalement, un faux coupable, un meurtrier maniaque dans Londres, et des petites gens qui oscillent entre médiocrité et petite vie quotidienne sans histoire? On se dit qu'il n'y a pas tant de nouveauté que ça, dans ce film d'Hitchcock... Mais on aurait tort. D'une part parce que s'il échappe de façon spectaculaire au style élégant développé par le metteur en scène dans les années 50, mais dont les derniers films avaient tourné à vide après les fulgurances de Psycho, le film n'est pas pour autant du cinéma-vérité: la mise en scène est du pur Hitchcock, en pleine possession de ses moyens, mêlant des mouvements de caméra virtuoses et efficaces, des plans-séquences magnifiquement intégrés et un dosage impressionnant des sons et de la musique. Il passe souvent par des scènes muettes, et par le regard des personnages secondaires, tous plus moralistes les uns que les autres. Il promène son regard et le nôtre dans un monde tangible, fait d'accents, de comportements, de petites habitudes et manies, de monnaies au décompte étrange, magnifiquement reproduit... Londres ne lui est pas du tout étranger même s'il n'y vit plus depuis 30 ans...

Il laisse aussi son cinéma se laisser envahir par les audaces et la crudité du cinéma de l'époque, sans jamais en abuser. Elle est insupportable, mais la scène de viol et de meurtre se justifie pleinement: comme avec les meurtres de Psycho et Torn curtain, Hitchcock appelle un chat un chat, et cesse de tourner autour du pot. Son propos est de sonder le comportement humain, il n'a pas de fausse pudeur (On notera que si Anna Massey, l'héroïne potentielle, disparaît bien tôt dans le film un peu à la façon de Marion Crane, on n'aura que des bribes de la scène de sa mort: on l'a déjà vécue avec Barbara Leigh-Hunt, inutile d'y retourner), pas non plus d'excès. Et la vision de l'humanité proposée dans ce film, l'un des plus personnels de son auteur, fait une fois de plus très très froid dans le dos. Frenzy est son dernier chef d'oeuvre.

Mais il y a quand même un point sur lequel on peut râler, sans pour autant, ce serait naïf, s'en étonner outre mesure: résumons donc... Brenda Blaney a quitté son mari (dont elle garde le nom maintenant que sa boutique a pignon sur rue) et lui a concocté un divorce aux petits oignons, avec "cruauté mentale" pour aller plus vite.

Barbara soutient son amant, mais à la première occasion elle vient chez Rusk, et avant de finir étranglée, aura probablement des rapports consentants avec lui (aucune trace de lutte dans l'appartement, au contraire: des bouteilles de jus de fruits sur la table basse témoignent du fait qu'il y a du avoir conversation à bâtons rompus...): bref, elle a probablement trompé Blaney, avec lequel elle s'apprête pourtant à fuir.

Blaney trouve refuge chez un copain, mais l'épouse de celui-ci fait tout pour l'éloigner, imposant à son mari de virer son copain.

Enfin, l'inspecteur est marié à une femme gentille comme tout, mais qui le met en danger permanent avec sa cuisine.

"Misogyne", dites-vous? Pas une surprise, en même temps, non?

 

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Published by François Massarelli - dans Alfred Hitchcock