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19 novembre 2017 7 19 /11 /novembre /2017 12:15

Si on s'intéresse à Alfred Hitchcock, je crois qu'il faut commencer par admettre qu'il ne se passe pas grand chose entre Blackmail (1929), son premier film parlant, et celui-ci... Pourtant il tourne! Après le succès public de 1929, il est amené à réaliser une adaptation de Juno and the paycock, qui obtient un succès critique sans précédent, et dont je pense qu'il s'agit sans doute de son film le plus ennuyeux! Décidément, en ces temps troublés (le parlant pas encore au point, le muet pas tout à fait oublié), les critiques Britanniques se distinguent par leur incompétence. Non, Hitchcock, après The lodger et Blackmail, sait ce qu'il veut faire. Il va donc se saisir de l'opportunité d'adapter une pièce à succès (une manière comme une autre, après le malentendu de Juno, d'amadouer son studio, et de désarçonner les critiques, ces imbéciles), mais se l'approprie: il co-signe le script... 

La pièce de Clemence Dane et Helen Simpson, Enter Sir John, est un whodunit, un fait suffisamment rare (et anti-hitchcockien!) pour être signalé! mais c'est un matériau qui convainc vite Hitchcock, qui a comme dans Blackmail des expériences sonores à mener...

Dans une petite troupe de théâtre, un meurtre a lieu; les policiers, acteurs et curieux venus constater les faits, la nuit, tombent sur une scène peu banale: une femme gît sur le sol, et l'arme du crime est vite identifiée, c'est in tisonnier. Une autre femme (Norah Baring), en état de choc, du sang sur les mains, est un coupable idéal, évident, d'autant qu'elle dit ne se rappeler de rien. Son procès a lieu, les faits ne laissant guère de doute, elle est vite condamnée. Sauf qu'un des jurés, le célèbre acteur Sir John Menier (Herbert Marshall), a des doutes, puis des certitudes: la belle Diana Baring est innocente... Il va mener l'enquête.

Dès le départ, comme dans Blackmail, on voit que la première inspiration d'Hitchcock pour le film a été cette confrontation presque surréaliste, entre le quotidien des Britanniques, et en particulier ces acteurs obscurs et sans grades, et le crime. L'intrusion du mal dans la vie de tous les jours, ce qui était déjà le thème principal de The lodger et de Blackmail, et reviendra de film en film... Les acteurs choisis par Hitchcock font un boulot formidable, et qui oscille en permanence entre le drame de l'intrigue criminelle (dont la dignité est constamment rappelée par Herbert Marshall et sa légendaire raideur - forcée, on s'en rappelle, par le fait qu'il était unijambiste), et la comédie de ces petites gens qui ont des traites à payer, qui sont entre deux rôles, et qui ont des soucis à trouver des pièces pour le compteur à gaz de leur logeuse... L'Angleterre, la vraie. L'une de ces petites gens n'est autre que Una O'Connor, qui interprète l'épouse d'un policier, flanquée d'une tripotée de mouflets...

Et Hitchcock s'est plu à jouer avec l'espace, lui qui voulait sortir par tous les moyens le cinéma parlant de l'ornière du théâtre filmé (Avec Juno, il sortait d'en prendre!) a multiplié les trucs pour exploiter le décor avec bonheur: un plan-séquence mémorable, au début, quand deux actrices dans les coulisses de la scène de meurtre vont faire du thé, et passent sans cesse de la sale à manger à la cuisine en devisant du meurtre, est un petit tour de force, avec lequel Hitchcock montre son sens de l'économie dans les mouvements de caméra: il y en a , mais très peu. Sauf qu'ils sont totalement adéquats, et la scène respire. Ailleurs et à plusieurs reprises, il redonne à la caméra toute sa mobilité en jouant sur les voix off (personnages hors champ, mais représentés par des ombres, mais aussi monologues intérieurs...) et en filmant ses plans en muet. La post-synchronisation est ainsi plus facile et parfaitement naturelle. Enfin, quand il n'y en a pas besoin, le son disparaît tout simplement: c'est le cas du grand final, situé dans un cirque, pendant un numéro de trapèze...

Il y a encore des efforts à faire pour intégrer de manière plus vraisemblable certains aspects de sa thématique: Sir John, par exemple, n'a pas la moindre raison d'agir. On aurait pu imaginer que sa participation à la condamnation aurait pu jouer dans le film, et lui donner un sentiment de culpabilité quant au risque de condamnation de la jeune femme, mais ce n'est jamais explicite: je pense qu'Hitchcock est prudent, car il sait que prendre cette option reviendrait à critiquer ouvertement le système judiciaire... Ce qu'il fera beaucoup plus clairement aux Etats-Unis dans The wrong man, par exemple, mais aussi en grande-Bretagne, sur le mode de la comédie, dans Young and innocent! Ainsi on a parfois le sentiment que c'est une intuition, autant dire une étincelle divine, qui donne son impulsion à Sir John... Et la supériorité affichée de ce dernier sur le reste de la distribution me paraît d'un autre siècle. Venons en maintenant au pire du film: le vrai coupable est supposé avoir tué car on allait révéler un secret: son origine 'impure'... C'est déjà peu ragoutant en soi, mais le cinéaste suggère, souligne, à traits parfois très gros, son altérité, sa presque féminité. Il se déguise en femme pour les besoins d'un numéro de cirque, pour les besoins de la pièce, il est délicat, il s'évanouit à la vue du sang... Tout nous pousse à comprendre entre les lignes que le criminel est homosexuel. C'est le premier cas de cette homophobie flagrante dont Hitchcock ne se cachait plus dans les années 60. Autres temps autres moeurs, mais ça reste plus que gênant.

En attendant, avec ce film (dont il existe aussi une version Allemande, Sir John greift ein, interprétée par Alfred Abel), Hitchcock commence, enfin, à faire son choix: il sait désormais le type de cinéma qu'il veut faire, et celui d'ailleurs qu'il sait faire. Il lui faudra attendre 4 années avant que tout le monde le comprenne vraiment...

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Published by François Massarelli - dans Alfred Hitchcock