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1 mai 2019 3 01 /05 /mai /2019 16:24

Abel Gance a voulu filmer une adaptation de La fin du monde, de Camille Flammarion, dès 1929: en fait, dès qu'il s'est plus ou moins "réveillé" du rêve étrange de filmer, monter, et de tenter d'exploiter son Napoléon. Son film fait pour la gloire et qui ne lui a apporté que des ennuis... Le roman, fidèle à son titre, permettait à Gance d'étendre son univers en s'attaquant cette fois à la science-fiction... à sa manière toutefois.

Jean et Martial Novalic sont deux frères, dont le but commun est l'élévation de l'humanité. Jean (Abel Gance), écrivain, cherche à élever les âmes par sa poésie et sa philosophie, alors que Martial (Victor Francen), prix Nobel, étudie l'astronomie et les sciences physiques. Les deux hommes, qui s'aiment comme des frères, ont un problème: ils aiment la même femme, Geneviève De Murcie (Colette Darfeuil). Mais Jean, qui a la préférence de la jeune femme, souhaite s'effacer car il pressent que quelque chose d'horrible va arriver, et que l'humanité "a besoin de lui"... Martial confirme alors les pires craintes de son frère: seul astronome a l'avoir vue, il annonce qu'une comète est en route pour la terre et qu'une collision risque de se produire une centaine de jours plus tard. 

C'est à ce moment que l'odieux Schomburg (Samson Fainsilber) décide de discréditer les deux hommes auprès du père de Geneviève et de la séduire, avant de l'abandonner enceinte. Puis il profite de la panique ambiante pour tenter de mettre la main sur la richesse mondiale, afin de capitaliser sur le désespoir des humains. Oui, vous pouvez relire ce paragraphe, et constater comme moi quand j'ai vu le film que nous avons un sacré problème avec ce personnage!

...Mais revenons à du plus raisonnable.... dans la mesure du possible, bien entendu, ce qui ne va pas être facile avec La fin du monde! Pour commencer je pense que nous allons avoir besoin de trois adjectifs: visionnaire, ridicule et raté.

Visionnaire parce que, jamais comme tout le monde, Gance entend continuer le travail engagé avec La Roue et Napoléon, et dès l'été 1929, au travail sur son film, cherche les moyens de visualiser la fin du monde, mais aussi de la faire entendre. Il avait déjà à tout hasard expérimenté avec la possibilité de sonoriser son Napoléon (en faisant dire le dialogue exact à ses acteurs), et en synchronisant le montage d'une séquence à la partition qui serait jouée par l'orchestre d'accompagnement. Il passe à l'étape suivante, et utilise ici le système Européen Petersen-Poulsen, qui était expérimenté entre l'Allemagne et la France; il décide d'utiliser toutes sortes de bidouillages sonores, y compris les Ondes Martenot (qu'on voit d'ailleurs à l'écran)... Et il décide que son film sera 100% parlant! Mais surtout il entend bien tenter de montrer une fin du monde qui passe non seulement par l'émotion des principaux protagonistes, mais aussi des foules, et ce dans le plus de pays possibles. Il va énormément se reposer sur des images glanées un peu partout, et sur le montage bien entendu. Il n'abandonne pas sa marque de fabrique, l'utilisation dynamique, émotionnelle et spectaculaire du montage; quant à l'adaptation du roman, il va la dépoussiérer: Flammarion avait souhaité donner à son ouvrage une forme inattendue d'histoire rétrospective, supposée écrite au 25e siècle! Passionné d'astronomie et attiré par l'occultisme, il avait écrit un livre certes intrigant, mais quasi inadaptable. Faisant appel à ses petite habitudes, Gance se l'était sérieusement approprié en le situant au vingtième siècle.

Ridicule, parce que Gance laisse ici libre cours à ses petites manies: son héros, Jean, est un poète, un philosophe, et on se rappelle de Jean Diaz le poète dans J'accuse, de Enric Damor le compositeur dans La dixième symphonie, ou de Napoléon Bonaparte qui bien sûr écrivait de la poésie à ses heures. Que Gance se soit rêvé un destin de génie littéraire est une certitude, ça ne l'empêche pas de se vautrer dans les grandes largeurs: s'il veut nous montrer des génies illuminés persuadés d'empêcher les guerres avec leur art, pourquoi pas, mais il se rend ridicule en montrant Jean Novalic errer dès le début du film sans ne plus rien comprendre du monde qui l'entoure. L'acteur choisi, c'est à dire Gance lui-même, était génial en Saint-Just dans Napoléon, il est absolument atroce dans La fin du monde! Et les symptômes du ridicule sont partout dans ce film, qui ne parvient jamais à nous faire comprendre exactement les motivations de Martial qui tente de créer (la veille de la possible extinction de l'humanité) une république universelle dans des images paroxystiques qui finissent à ressembler beaucoup plus à de la bouillie qu'à du montage... Et le tout est baigné d'une obsession chrétienne qui aurait pu avoir l'amabilité de se faire plus discrète. Chez Dreyer, y compris dans La passion de Jeanne d'Arc, elle passerait presque inaperçue... mais les premières images de ce film donnent le ton: un acteur interprète sur la scène d'une fête de patronage, le rôle de Jésus. Le doute est permis, car la scène vue en gros plan nous escamote le contexte théâtral. Maintenant, devinez QUI joue le Christ. Le rôle de la femme, comme souvent dans les films de Gance, est ambigu: muse pour le poète et le scientifique, Geneviève est désespérément volage, et se laisse séduire par Schomburg... deux fois! Inspiratrice du poète certes, mais priée de ne pas trop prendre trop d'initiatives, sinon il y aura des catastrophes. Au passage, que devient son enfant et la "disgrâce" dans laquelle le père De Murcie se voit tomber? Je passe bien sûr aussi sur l'obsession mammaire de Gance, qui s'exprime assez joyeusement dans une scène d'orgie (et à en croire le court métrage de Gance Autour de la fin du monde, il y a des séquence croquignolettes qui sont restées dans les poubelles!), et je passe une nouvelle fois sur le fait que l'odieux méchant du film est Juif, financier, avide, violeur et maléfique, avec en prime une volonté de puissance toute Nitzschéenne. Ca n'a même pas besoin d'être commenté!

Raté, parce que venant trop tôt? Un peu, car quiconque a vu des films de 1931, en particulier Européens, sait que le pari technique de Gance était risqué. Le film est sans surprise raté techniquement, oscillant entre des scènes tournées en studio, dont le son est tout à fait adéquat, à des scènes tentées en extérieurs avec prise de son directe, et on est très en dessous des réussites contemporaines de la Fox en ce domaine. En plus, Gance accumule les scènes de panique, de destruction et tout un tas d'autres choses, en muet post-synchronisé... Mais tout ça n'excuse pas le ridicule des acteurs, qui sont tous intégralement mauvais. A commencer par Gance Abel, lui-même, qui ne peut s'empêcher d'en faire mille fois trop quand par exemple il annone "la fin du monde... la fin du monde... la fin du monde"! A l'époque de la sortie du film, Gance accusait "les producteurs" de lui avoir retiré le montage de son film afin d'en faire leur version. C'est toujours amusant de s'imaginer "les producteurs" comme étant d'abominables yétis qui feraient tout pour saboter les films qu'ils envisagent de sortir. Non, la vérité est peut-être que dans sa version longue (on parle de trois heures), La fin du monde était peut-être PIRE que ce que nous avons sous les yeux! D'ailleurs, Gance ajoutait que le film ne lui appartenait plus, sauf "quelques scènes de panique et d'orgies". C'est à la fois exact, et indicatif de l'inconscience du metteur en scène. 

Soyons beaux joueurs, Gance a fini par admettre, en 1964 après une projection du film en l'état, qu'il était un désastre et que les acteurs, lui le premier, étaient exécrables! Mais il n'est jamais revenu sur le souci du rôle donné à Samson Fainsilber, dont des coupes dans certaines conversations (dont une entre Geneviève et son père, ce dernier veut que sa fille épouse le spéculateur et énonce ses qualités, elle ses défauts: c'est là qu'intervient une coupe!) tendent à me faire penser que ce qu'on peut en voir, n'est que la partie visible de l'iceberg. Il n'empêche: c'est rigoureusement impardonnable, quelle qu'ait été la responsabilité de l'acteur lui-même dans la création de son personnage.

Et le pire c'est qu'en raison, probablement, de son désastre total, le film se doit d'être vu. Quelques bribes surnagent: un accident spectaculaire semble-t-il fatal à deux personnages, annoncé par un montage fulgurant, nous renvoie un instant à la scène de la mort d'Elie dans La roue, par exemple. Ce n'est pas rien... Ou presque.

 

 

 

 

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Published by François Massarelli - dans Abel Gance