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  • : Allen John's attic
  • : Quelques articles et réflexions sur le cinéma, et sur d'autres choses lorsque le temps et l'envie le permettront...
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22 mai 2019 3 22 /05 /mai /2019 17:52

On a écrit tellement de bêtises sur Rosita (probablement autant que sur Greed, Citizen Kane et Intolerance) que la légende l'a emporté: un film que sa star aurait détesté, sur lequel elle aurait tant affronté son metteur en scène qu'il en aurait été viré, au point qu'un autre (Raoul Walsh) aurait été convoqué manu militari pour finir le film... Au final, un film raté qui aurait été un tel flop qu'il devenait impossible à quiconque de prononcer le nom de Lubitsch devant Pickford! 

Du reste, si on lit les commentaires a posteriori de Pickford sur le film et sur le metteur en scène, c'est vrai: elle a en effet pris le film et son auteur en grippe, une fois sa carrière achevée... mais elle a eu tendance à faire d'un film qui ne fut pas un énorme succès, le flop qu'il n'était pas. Et les historiens qui lui ont emboîté le pas ont non seulement contribué (à une époque où il était assez facile de ne pas voir les films dont on parlerait abondamment, dans la mesure où le public ne les verrait pas plus!) à officialiser le film comme étant mauvais, ils ont aussi contribué à sa quasi-disparition. Rosita était virtuellement un film oublié, impossible à voir dans de bonnes conditions depuis des décennies...

C'est Pickford qui a fait venir Lubitsch aux Etats-Unis, une belle idée: si elle ne l'avait pas eue, il est probable que quelqu'un d'autre l'aurait eue... Sinon la face du cinéma Américain eut été changée. Je pense que ce qu'elle voulait était ce cinéma vigoureux, légèrement excentrique, mais au soin remarquable, qui triomphait dans le films les plus spectaculaires du metteur en scène: on ne s'étonnera donc pas trop que Rosita ressemble par certains côté plus aux films Allemands de Lubitsch, qu'à ses futurs films Américains. 

Rosita (Mary Pickford) est une jeune femme qui vit à Séville, pendant le règne d'un roi d'espagne (Holbrook Blinn) aussi dépravé que son épouse (Irene Rich) est juste et vertueuse; la jeune femme chante d'une façon provocatrice des chansons qui attaquent la moralité et la corruption de la cour. Quand elle est arrêtée, alors qu'elle vient de chanter en public devant un inconnu fasciné mais masqué, le roi incognito, le noble Don Diego (George Walsh) prend sa défense et tue un garde: il sera condamné à mort. Mais Rosita, protégée par le roi, va au contraire se voir dotée d'une villa luxueuse... Jusqu'à quel point pourra-t-elle échapper aux implications de sa nouvelle condition? ...Et comment sauver Don Diego, l'homme dont elle est instantanément tombée amoureuse?

Ce qui me frappe, c'est de voir à quel point le film est un confluent: si Rosita existe, c'est non seulement par la volonté conjuguée de sa star et de son metteur en scène, mais aussi par le fait que les collaborateurs les plus prestigieux se sont succédé: Hanns Kräly, venu avec Lubitsch, a apporté sa touche au script, le décorateur William Cameron Menzies (qui s'échauffait pour The thief of Bagdad, et ça se voit!) a partagé son crédit avec un autre import, Svend Gade, le cinéaste-décorateur du Hamlet de Asta Nielsen, et on retrouve sa patte dans la façon dont Lubitsch va composer avec des décors imposants mais qui restent étonnamment, si j'ose dire, à taille humaine! Enfin, Charles Rosher, le chef-opérateur attitré de Mary Pickford au cours des années 20, est déjà en place. 

Le film est intéressant aussi pour son maniement des foules, un point fort de Lubitsch dans tous ses films Allemands à grand spectacle: ici, il s'amuse de l'atmosphère de quasi-orgie permanente dans Séville... Car ce film de Mary Pickford, assez notable, est en effet la première tentative des années 20 de sortir l'actrice de son rôle d'éternelle petite fille, et Lubitsch a pris cette mission à coeur: tout ce qui tourne autour du personnage de Rosita permet à Pickford de jouer d'une façon surprenante, qu'on n'avait que peu vue jusqu'alors: un rôle d'adulte, de femme aimante, et lors d'une scène, il n'est pas très difficile de comprendre que Rosita a passé une nuit d'amour avec Don Diego (pour information, ils se sont mariés entre-temps, rassurez-vous)... Mary Pickford se joue avec génie de la façon dont Lubitsch fait exploser les frontières du drame et de la comédie autour d'elle, comme dans la scène célèbre du panier de fruits...

Autour d'elle, Holbrook Blinn interprète un roi qui est une insatiable fripouille, donc un rôle fort rigolo à jouer. Il est très Lubitschien, aussi, versant Emil Jannings: pas très éloigné du Henry VIII du film Ann Boleyn (1920), soit un type capable d'aimer avec tendresse la même personne qu'il exécutera deux années plus tard... un rôle de fieffé coquin sympathique, qui va quand même commettre deux trois exactions malfaisantes sans se départir de sa bonne humeur. Ceux qui verront Irene Rich en mère-la-pudeur un peu sèche en seront pour leurs frais à la fin du film, et... George Walsh n'est pas formidable, par contre... C'est amusant quand on apprend que Pickford voulait travailler avec Ramon Novarro, quand on sait que ce dernier a remplacé Walsh dans le rôle de Ben Hur...

Le film n'est pas un chef d'oeuvre, mais un cas intéressant, une sorte de ballon d'essai pour Mary Pickford comme pour Ersnt Lubitsch, qui mélange ici les genres avec maestria, mais se retrouve quand même avec une intrigue finalement assez anecdotique. Restent de belles scènes qui permettent au talent exceptionnel de Mary Pickford de s'exprimer. Mais l'expérience a été de courte durée: l'actrice a vu le succès mitigé du film comme un signe qu'il aurait mieux fallu s'abstenir, et a eu tendance à la fin de sa vie à en blâmer Lubitsch, ce qui est inélégant au possible: je répète que ce n'est pas son plus grand film, mais ce Rosita permet au moins au réalisateur de donner un film qui possède une grande classe. Quant a crédit de Walsh (Raoul, pas George) répété à l'envi par tous les journalistes sous-informés, je pense qu'il faudrait en tracer la source dans le fait qu'en 1923, Walsh était un visiteur fréquent du couple Pickford-Fairbanks, alors qu'il préparait The Thief Of Bagdad avec l'acteur (et incidemment avec William Cameron menzies). Peut-être a-t-il été consulté ça et là, peut-être était-il plus facile de dialoguer avec lui qu'avec Lubitsch, qui ne maîtrisait pas l'Anglais. Peut-être une Mary Pickford âgée a-t-elle souhaité arranger l'histoire en choisissant de donner le beau rôle à un Irlandais, comme elle? ...Ou peut-être que le whisky... Bref. On a enfin une restauration décente de Rosita, et ça, c'est formidable!

 

 

 

 

 

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Published by François Massarelli - dans 1923 Muet Ernst Lubitsch Mary Pickford