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5 mai 2019 7 05 /05 /mai /2019 13:29

Le deuxième film de Walsh pour la Warner est encore une fois une affaire d'hommes... Les deux frères Fabrini, Joe (George Raft) et Paul (Humphrey Bogart), sont routiers, et ils luttent pour s'en sortir dans une économie hostile: les patrons pour lesquels ils convoient des marchandises ne leur laissent que peu de chances de palper leur paie, et en prime, les conditions de travail sont terribles: comme l'indiquent le titre, ils doivent rouler de nuit, ils fréquentent des établissements où la nourriture n'est pas de première qualité, et ils s'éloignent parfois des semaines entières de leur famille, en dormant très peu. Si Paul, contrairement à Joe, est marié, c'est malgré tout ce dernier qui mène le duo: il est très prudent, mais aussi soucieux de leur avenir, et voit grand: c'est à son initiative qu'ils ont acheté un camion, dont ils doivent payer les traites, et c'est lui qui voit toujours grand pour deux...

La première partie du film est axée autour de cet inventaire, avec des aspects semi-documentaires. Certains éléments qui seront développés ensuite sont déjà là: le fait que Paul tient bien moins le choc, que son frère; l'idylle naissante de celui-ci avec une jeune serveuse, Cassie (Ann Sheridan), et la possibilité d'une planche de salut: travailler pour Ed (Alan Hale), un brave homme qui respecte ses employés. Mais Joe n'est pas prêt à le faire: il souhaiterait être son propre patron, d'une part. Et d'autre part, l'épouse d'Ed (Ida Lupino) est une garce, qui ne perd pas une occasion de tenter de séduire Joe...

Pour le reste, je le disais: un univers d'hommes, saisi dans une certaine vérité, dans les nuits sans fin et les petits matins blêmes, les risques et dangers (dont celui de l'accident nocturne, ce que Walsh connaissait bien lui qui avait perdu un oeil dans ce type de circonstances), et l'humour fraternel entre les hommes, comme dans un western. Un univers qui est définitivement celui de Raoul Walsh.

Dans la deuxième partie, il y a une certaine normalisation: les deux hommes ont eu un accident, Paul a perdu un bras, et Joe s'est résigné à accepter l'offre d'Ed. Il va se marier, il a pris son frère en charge en attendant de lui offrir une vraie position, et... Ida Lupino. Si ce n'était ce risque sérieux de femme fatale, on serait presque dans une comédie romantique. Mais le troisième tiers du film vire, enfin, au film noir... Joe se refusant toujours à la femme fatale, celle-ci va donc essayer de l'atteindre de la pire des façons possibles, en lui faisant endosser un meurtre.

Du coup, Joe, sans disparaître totalement du film, laisse la place à un personnage qui emporte tout sur son passage, et c'est à la fois la force et la faiblesse du film: une actrice qui vole les scènes à tout le monde, même quand elle a affaire à forte partie (Alan Hale, en brave type un peu lourdaud, est formidable)... au point de nous faire apparaître le héros intègre du film comme un pauvre type sans réel avenir.

Parce que si Raft est effectivement un type bien, intègre, un modèle, quoi, quelqu'un qui mérite notre estime, c'est aussi un personnage assez uni-dimensionnel. Et c'est là que le bât blesse: comment se fait-il qu'à la Warner, depuis son apparition remarquée dans Three on a match de Mervyn Le Roy (1932), personne ne se soit avisé que Humphrey Bogart pouvait mener ce genre de films? De le voir en sous-fifre (aussi sympathique soit-il, Paul est un peu le boulet de Joe dans la première demi-heure), après l'avoir vu en gangster lâche (The roaring Twenties, Angels with dirty faces), en gangster cynique (Three on a match, Kid Galahad) , en ennemi public numéro un, version cruelle (The petrified forest), en bandit de western (The Oklahoma kid, Virginia city) et même en savant fou (The return of Dr X), amène inévitablement la question: comment se fait-il qu'on ne se soit pas rendu compte de son potentiel? Certes, il a déjà joué un brave type victime des circonstances qui se jette dans les bras du KKK (The Black legion), mais je ne peux m'empêcher de penser qu'avec Bogart dans le rôle principal, ce film aurait été une toute autre affaire! Et la confrontation avec Ida Lupino aurait été fascinante.

Que cela ne nous enlève pas le plaisir d'un film très bon, après tout, qui possède ses bons moments, ses ruptures de ton et ses personnages intéressants. Mais malgré toutes ses qualités, They drive by night sera toujours un film déséquilibré. Maintenant, il est notable de voir que le film suivant dans la carrière de Walsh est, précisément, High Sierra. Avec Bogart... et Lupino.

 

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Published by François Massarelli - dans Raoul Walsh Noir Humphrey Bogart