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2 juin 2019 7 02 /06 /juin /2019 17:54

Gance, je pense, a vu les films de Cecil B. DeMille qui seront distribués en France, avant l'entrée en guerre des Etats-Unis, je pense bien sûr à The cheat, connu ici sous le nom de Forfaiture. ce qui a du tant plaire à Gance, c'est d'une part le jeu épatant des lumières réduites le plus souvent à l'essentiel, des petites plages éclatantes dans la nuit noire, permettant justement au spectateur de se concentrer sur l'essentiel, un visage, voire une ombre... La révélation des années 10, c'est qu'on n'avait même pas besoin de montrer, et ça c'est à DeMille qu'on le doit! L'autre aspect qui a du intéresser le cinéaste Français dans le film, c'est à n'en pas douter le fait de pouvoir explorer la pensée, l'une des obsessions du jeune Gance. 

Mater Dolorosa est donc l'un des premiers films avec lesquels Gance va explorer ces possibilités, et il partage avec La dixième symphonie le fait d'être en effet parvenu partiellement à ses fins. Je dis partiellement, car ces deux films de Gance, comme souvent, reposent sur une exploitation du mélodrame éprouvé, et de valeurs hautement bourgeoises. La femme y est, en particulier assujettie, et c'est bien le point de départ de ce film:

Marthe (Emmy Lynn), l'épouse d'un grand chirurgien (Firmin Gémier), est amoureuse... de son beau frère, qui le lui rend bien. Mais si la jeune femme est prête à partir et à abandonner son ménage, en dépit du fait qu'elle attend un enfant de son mari, le frère lui ne peut s'y résoudre. Découvrant une arme avec laquelle son beau-frère (Armand Tellier) est prêt à se tuer, elle s'en saisit, mais dans la confusion, Marthe le blesse mortellement. Il lui fait promettre de ne jamais révéler la vérité à son mari... mais celui-ci, des années plus tard, découvre une lettre qui incrimine la jeune femme, sans nommer son "amant". Persuadé qu'elle lui a menti, et qu'il n'est pas le père de leur fils, le médecin va imposer à son épouse la torture du silence et du mépris, jusqu'à ce qu'elle donne le nom du coupable...

On le voit, tout cela n'est pas des plus légers... Mais Abel Gance se résout à le raconter par le biais d'une série de séquences formidables, toutes tournées dans la pénombre. les acteurs, Emmy Lynn en tête (elle est extraordinaire) ne jouent qu'avec une partie de leur éventail, ici la silhouette, là les yeux... Le drame très pesant avance, mais les scènes sont vivaces, innovantes... On regrettera deux choses toutefois: d'une part, le metteur en scène se sort un peu facilement de certaines situations en demandant à ses acteurs d'écrire une lettre; d'autre part, comme toujours, Gance a recours a des raccourcis douteux, ici il se rend coupable d'exploitation pure et simple en sortant de son chapeau un tableau (ou une photo?) représentant la maternité, dévoilant le visage grave un sein bien charnu): il va s'efforcer de faire rejouer à Marthe, une mère qu'on éloigne de plus en plus de son enfant, la même scène, revue et corrigée par un peu de pudeur. dans La Dixième Symphonie, c'est la victoire de Samothrace qui servira de transfiguration à la même actrice, d'une façon un peu gratuite!

Mais ce que Mater dolorosa (au fait, le titre renvoie à une conception très chrétienne, et très traditionnelle, de la maternité, comme étant le versant d'une famille qui doit endosser la douleur) apporte vaut bien mieux que ses scories: Gance, en suivant un maître Américain, se saisit du matériau cinématographique et le fait progresser de manière insoupçonnée, avec une science du clair-obscur qui le place au-dessus des autres cinéastes. Bien sûr, Perret et Tourneur avaient déjà beaucoup expérimenté avec la lumière, mais Gance lui explore avec la pénombre, la disparition du corps au profit de la pensée. 

 

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Published by François Massarelli - dans 1917 Abel Gance Muet