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1 juin 2019 6 01 /06 /juin /2019 08:54

Plus ou moins basée sur Washington Square de Henry James, la pièce originale avait tapé dans l'oeil de Olivia de Havilland, qui depuis son départ de Warner se lançait avec audace dans des projets de plus en plus personnels. De même, c'est elle qui a fait appel à William Wyler - en espérant qu'il dise oui! C'est dire si le film lui tenait à coeur...

Les Sloper vivent à Washington Square à New York, un quartier tout ce qu'il y a de convenable pour des gens "très biens". Le docteur (Ralph Richardson) fait son travail, hautement respecté de sa clientèle; il vit avec sa fille Catherine (Olivia de Havilland), accueille pour un petit temps sa soeur Lavinia, récemment devenue veuve (Miriam Hopkins), et tout va pour le mieux dans le meilleur des mondes... Austin Sloper, veuf inconsolable, souhaite bien entendu que sa fille trouve un jour un mari, mais... Il en doute, car il n'a pas le moindre doute: elle est irrémédiablement, définitivement, incontestablement médiocre. Le seul atout en sa faveur serait, probablement, son argent: et c'est bien là le problème, comme Catherine ne va pas tarder à le constater quand un prétendant, Morris Townsend (Montgomery Clift), va s'infiltrer avec insistance dans sa vie. Pour Catherine, peu habituée aux attentions, ce sera l'amour au premier regard. Pour son père, Morris n'est qu'un chasseur de dot. Pour Morris...

La cruauté: c'est bien sûr le mot clé de tous les commentaires sur le film, aussi bien la cruauté de James, que celle de la situation développée dans le film, celle du père également, qui a tant regretté le décès prématuré d'une épouse qu'il adorait qu'il en a en retour projeté sur sa fille unique l'image impossible à atteindre de la perfection. Et en retour, aussi des développements qui vont encore plus loin, le fait d'être cruel dans cet environnement devenant la solution à tous les problèmes, semble-t-il...

Wyler organise sa mise en scène autour d'un nombre limité de personnages. Aucun des domestiques ne partage son point de vue, et Lavinia est hors-jeu, y compris lors de quelques scènes où elle complote gentiment pour faciliter les affaires des amoureux, que le père empêche de se voir. Morris est quant à lui toujours cantonné dans le point de vue des uns (Austin, qui n'a pas le moindre doute quant à la duplicité du jeune homme, et qui a des arguments) ou des autres (Catherine, amoureuse, et qui a des arguments elle aussi, est persuadée que son affection est réelle). Et pour cause: il est l'enjeu même du film, et à travers lui, le destin d'une femme qui a tellement été étouffée par son père qu'elle en a acquis une certaine incapacité à vivre par elle-même...

Outre une utilisation parfaitement maîtrisée du cadre dans ces scènes généralement situées dans la maison des Sloper, le miroir est sans doute le "truc" le plus souvent utilisé dans le film par la mise en scène, dans ces pièces immenses où évoluent les personnages. Extension de l'action, raccourci génial quand l'image qui s'y reflète est celle de Lavinia (Miriam Hopkins vit le film entier comme une occasion pour son personnage de revivre sa vie amoureuse par procuration, elle est formidable) qui dévale l'escalier pour rejoindre sa nièce; occasionnellement le miroir est aussi un reflet de l'âme des personnages notamment dans deux plans, l'un où Austin aperçoit sa fille occupée à son unique passe-temps, la broderie, mais l'image qui se reflète d'elle montre un visage dur, voir impitoyable vis-à-vis de son père. Puis quelques instants plus tard, le père qui vient d'annoncer une mauvaise nouvelle se retire, aperçu dans le miroir comme assujetti à la volonté désormais bien affirmée de sa fille, multipliée par deux: la vraie Catherine et son reflet. mais cette fois-ci les deux ont exactement la même attitude...

Olivia de Havilland a joué ce rôle avec une gourmandise particulièrement visible, et n'a pas lésiné sur les effets pour se vieillir, et comme la réaction de toute la bonne société, à part Morris bien sûr, est de lever les yeux au ciel quand il s'agit d'elle, on notera aussi qu'elle évite le maquillage, sauf sur les paupières mais pour les enlaidir; elle joue en permanence dans le premier et le deuxième acte une jeune femme qui tient sa place et ne comprend pas grand chose... Avant de revenir transformée au troisième, légèrement maquillée, comme rajeunie: elle a pris son destin en main, car elle est livre: son père est mort...

Le film est d'une richesse inépuisable, une grande gorgée de venin et d'ironie vacharde, déguisée en drame romantique, avec ces décors et ses costumes si soignés... La vie de la pauvre Catherine n'est pas rose, certes, mais quel bonheur cinématographique! Quel film! Quelle actrice!

 

 

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Published by François Massarelli - dans William Wyler Olivia de Havilland