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11 juillet 2019 4 11 /07 /juillet /2019 15:39

Quand on aime le cinéma, il faut parfois savoir laisser de côté tout raisonnable et tout sens de la mesure... Et faire des arrangements avec l'idéologie aussi. Comment par exemple accepter de se vautrer aujourd'hui en spectateur conquis, devant Gone with the wind, devant The birth of a nation, voire devant M de Fritz Lang? Je m'explique: l'époque dans laquelle nous vivons, où le spectre du racisme, de l'intolérance et des extrémismes de tout poil n'incite pas à l'indulgence devant le romantisme d'un film qui semble proclamer l'importance de l'idée romantique du Sud à n'importe quel prix, ou même comme le fait le film de Griffith, désigner le Ku-Klux-Klan comme une sorte de sauveur de la cause Sudiste. Et que dire d'un film comme l'admirable oeuvre de Lang, peut être aussi bien interprété contre que pour la peine de mort? S'imagine-t-on dire "c'est un chef d'oeuvre mais"?

Je me pose ces questions sans les poser, c'est juste l'enseignant en moi qui s'interroge. Et ces questions , il est probable que Raoul Walsh, qui rappelons-le, était non seulement acteur mais aussi assistant réalisateur sur The birth of a nation, n'a pas pu ne pas se les poser, tout comme il a du se rendre compte du fait que le film qu'il réalisait ici allait forcément être comparé avec Gone with the wind, et allait forcément être un jour regardé sous toutes les coutures pour lui délivrer, ou non, un certificat de viabilité... Car ce dont parle Band of angels, c'est une fois de plus le coeur du vieux Sud, et je ne parle pas seulement des beaux paysages... C'est bien de cette fascinante identité construite sur les mensonges et l'ignominie de l'esclavage...

Et puis, si le cinéma st souvent basé sur la suspension de l'incrédulité, ici on est plus que servi: à l'instar d'un personnage de la nouvelle de Kate Chopin, Désirée's baby, Amantha Starr doit affronter une quête identitaire sérieuse: elle est, elle ne le sait pas, la fille d'une esclave, et lorsqu'elle l'apprend elle est vendue dans la minute, un peu en bonus gratuit d'un paquet de viande humaine: elle est presque un porte-clés. Mais l'actrice qui l'interprète, c'est Yvonne de Carlo, donc il nous faut accepter, pas d'autre choix si on veut que le film fonctionne... Il nous raconte les péripéties de la vie d'Amantha, la jeune femme élevée comme la fine fleur du Sud par un papa aimant, mais trahie par ses origines, et qui va dans sa "vie d'esclave" passer par beaucoup d'aventures en raison du paradoxe de son apparence. Vendue, achetée, convoitée, quasiment violée, et toujours sauvée in extremis, ou par des gens avec des idées derrière la tête...

Car le film, qui ressemble dans sa structure épisodique à une sorte de nouveau Gone with the wind avec réactualisation, est aussi et surtout une formidable galerie de personnages: outre Amantha Starr, qui a été élevée non seulement dans un certain raffinement, mais aussi avec une grande tolérance à l'égard des esclaves, nous faisons la connaissance de Seth Parton, le pasteur passionné qui milite pour l'abolition de l'esclavage, mais qui est prêt à coucher avec Amantha puisqu'elle est noire et que ça n'a pas d'importance; de Rau-Ru, l'esclave élevé par son patron comme un blanc, qui a des fonctions élevées auprès de son propriétaire, mais qui hait sa condition à plus forte raison parce qu'on a fait de lui un secrétaire rigoureux et efficace; et puis bien sûr il y a Hamish Bond, le vieux planteur, ancien trafiquant d'esclaves mais capable de se remettre en question comme il l'a fait un jour en Afrique devant le massacre d'une tribu. Au fait, c'est Clark Gable...

Et tous ces personnages tournent autour de la jeune Amantha, révélant dans une anecdote qui flirte avec les codes du roman initiatique, les véritables valeurs d'une société basée sur l'esclavage, mais aussi de ceux qui comme Seth la combattent. On a parfois l'impression que Walsh s'est donné comme mission de faire une sorte de Gone with the wind, mais à l'envers, car le souhait ardent de Manty Starr devient une sorte de préservation de son univers, quelle soit blanche ou noire. Et derrière Rau-ru, interprété avec sensibilité par Sidney Poitier, se cache une sorte de lutte interne pour le sens de la vie, car Rau-Ru apprend au terme d'une bataille avec lui-même qu'il n'est pas vraiment un esclave, à l'inverse de Manty Starr: derrière le souffle épique, la beauté plastique ébouriffante de ce film, le vieux renard qu'est Walsh ne peut s'empêcher de diffuser une cruelle ironie, accomplissant avec Band of angels un film que les historiens auront beau jeu de trouver louche, ça ne le rendra pas moins magnifique.

 

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Published by François Massarelli - dans Raoul Walsh