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  • : Quelques articles et réflexions sur le cinéma, et sur d'autres choses lorsque le temps et l'envie le permettront...
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9 octobre 2019 3 09 /10 /octobre /2019 14:54

J'ai failli commencer cette chronique par une citation de Lang à propos de l'écran large, citation bien connue du reste, mais la chose étant extraite d'un film de Godard, je vais la traiter par le mépris. Non, c'est sûr que Lang était méfiant vis-à-vis du Cinemascope, et qu'il préférait le format plus traditionnel, y compris sous la forme du compromis du 1:66:1 qu'il allait adopter pour ses derniers films... Pourtant Moonfleet, oeuvre qui est tournée en Cinemascope, est un bien bel objet, un film d'aventures comme on n'en fait plus, avec toute la panoplie du conteur: couleurs, émotions, retournement de situation, et bien sûr un héros naïf...

A la fin du XVIIIe siècle, John Mohune (John Whiteley), un petit garçon, arrive dans l'inquiétante bourgade côtière de Moonfleet. Il vient retrouver Jeremy Fox (Stewart Granger), un ami de sa mère qui vient de décéder, afin qu'il prenne en charge son éducation. Mais ce que le gamin ne veut pas savoir, c'est que Fox, chef d'une troupe de contrebandiers locaux sans foi ni loi, n'est finalement qu'une fripouille, acoquiné avec la noblesse locale (et surtout le redoutable Lord Ashwood, interprété par George Sanders) pour se faire de l'argent des façons les plus malhonnêtes qui soient. Mais la présence du jeune Mohune ravive des appétits, notamment quand elle permet de retrouver la trace d'un trésor mythique et à jamais perdu... Et John Mohune, plus naïf que jamais, de s'attacher aux pas de celui auquel il pourrait bien amener la fortune, mais dont il faut bien dire qu'il donnerait cher pour se débarrasser de lui...

Une histoire de trésors cachés, de souterrains et de puits, de cache-cache dans les cimetières et de pirates assoiffés de sang, c'est toujours d'autant plus intéressant que le point de vue présenté les rend aussi mystérieux et inquiétants les uns que les autres. Le choix de suivre le petit garçon n'est donc pas un choix hasardeux car ce qui donne son sel à cette aventure, c'est bien sûr qu'elle soit vécue par un être aussi naïf. Mais Lang ne nous cache pourtant jamais les turpitudes de ceux qui entourent le jeune Mohune, et prend un malin plaisir à nous montrer, en particulier, l'atmosphère de relâchement des moeurs dans laquelle Fox (et Ashwood, ainsi que lady Ashwood occasionnellement) se vautrent. Mais le passage de John Mohune va pourtant être bénéfique, permettant à Moonfleet de faire le vide dans la piraterie, et ce malgré Fox lui-même!

Lang nous raconte deux histoires, d'un coup: d'un côté le récit initiatique vécu ou imaginé par John, avec ses visions de pirates nettement plus inquiétants qu'ils ne sont en réalité (un plan célèbre, voir ci-dessus, où Lang montre qu'il a compris quand même qu'on pouvait utiliser ce fameux Cinemascope avec intelligence!), et les statues sinistres ressemblent à des passages entre le monde des vivants et celui des morts... De l'autre, le réalisme goguenard des bandits et autres traîtres, qui mentent, se battent et finiront bien par s'entre-tuer... Un monde ont Fox est le maître, flamboyant et dangereux... Et la surprise c'est que ces deux histoires et ces deux univers sont plus que compatibles. ...On ne va bien évidemment pas se livrer à un test AN, mais il est évident que "le vieil ami de sa mère", Fox, pourrait bien ne pas avoir été choisi par hasard par Olivia Mohune avant de mourir pour prendre soin de son fils... celui d'Olivia, je veux dire.

Et cette histoire devient une méditation un brin ironique sur le passage du temps et le progrès du monde, qui fait qu'à la fin c'est grâce à Jeremy Fox, qui s'apprêtait pourtant à abandonner et doubler Mohune, qu'on doit le triomphe du bon droit à Moonfleet. Quant à John Mohune, s'il est lui aussi un acteur de ce changement, il n'a rien, mais alors rien compris du tout!! Tout ça pour dire qu'avec son Technicolor de toute beauté, son Cinemascope soigné, son temps de projection limité (il ne fait que 87 minutes) et ses retournements de situation en cascade dans des demeures qui grincent et des souterrains humides, Moonfleet est un film d'une insondable richesse.

 

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Published by François Massarelli - dans Fritz Lang