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12 novembre 2019 2 12 /11 /novembre /2019 12:21

Fritz Lang offre à Spencer Tracy et Sylvia Sidney une véritable porte de sortie en forme d’authentique happy end à la fin de Fury, une démarche qu'il désapprouvait, et supposée avoir été imposée par le studio. Mais après les rapports notoirement houleux avec le front office de la MGM qui ont sérieusement entaché la confection de son premier film Américain, le metteur en scène travaille donc avec Walter Wanger, qui lui est totalement indépendant. Le résultat est un film parmi les plus personnels de son auteur, dans lequel il va non seulement imposer une fin des plus tragiques, mais il va aussi y révéler son éducation catholique, plus sans doute que dans n’importe quel autre film…

L’intrigue est une fois de plus marquée par les thèmes de la justice et de la morale. Eddie Taylor (Henry Fonda) sort de prison, aidé par un avocat progressiste, qui est lui-même conseillé par son assistante Joan (Sylvia Sidney). Et pour cause: celle-ci est, justement, la fiancée d’Eddie… C’est ce lien qui est peut-être le truc le plus artificiel du film, et la façon dont les deux tourtereaux égrènent leurs souvenirs communs fait à peine passer la pilule… Eddie est en prison pour une troisième condamnation, il lui est signifié qu’il n’aura pas d’autre chance, la prochaine fois qu’il va en prison, ce sera pour une peine de perpétuité. Mais le jeune homme, qui va se marier au plus vite, entend bien se réinsérer…

Il est le seul à y croire, pourtant: quand ils sont en pleine lune de miel, les gérants de leur hôtel reconnaissent Eddie (son portrait figure dans un article d’un magazine crapuleux, à la rubrique «méfiez-vous de ces truands qui vont être libérés»!) et les expulsent. Le couple s’entête, trouve un nid d’amour, une maison rien qu’à eux, et Eddie trouve un travail. Pendant que Joan s’occupe de l’aménagement de la maison, Eddie transporte des marchandises en camion… Mais il est licencié au premier prétexte. Eddie hésite à en parler à Joan, mais il tombe dans un piège: des truands qui lui ont volé un chapeau à ses initiales commettent un casse spectaculaire, et le seul indice est le chapeau. Voulant se réfugier auprès de Joan, le jeune homme ne se défend pas quand on vient l’arrêter, et… est condamné à mort puisque le casse auquel il n’a pas participé tourne mal… Il refuse désormais de communiquer avec son épouse, qui elle est enceinte.

Comme on peut le voir, ici l’influence des romans de gare tient surtout dans l’accumulation de péripéties, le fait que Joan étant enceinte étant la cerise sur le gâteau… Le choix de Fonda, encore pas très connu, en jeune repris de justice, est une formidable idée, et il apporte avec une incroyable adresse une richesse impressionnante à son personnage : après Tracy, personnage optimiste et positif qui dispensait des leçons de morale à ses deux jeunes frères, Eddie m’apparaît comme un personnage plus pragmatique, moins idéaliste: son choix de marcher dans le droit chemin au début du film est marqué par la peur de la prison plus que par la morale. De façon intéressante, d’ailleurs, le film prend souvent le parti de montrer la morale ambiante et les braves gens, comme autant d’obstacles au bonheur: les gérants de l’hôtel, la sœur de Joan qui passe son temps à dire à sa sœur de laisser tomber son fiancé, le patron d’Eddie qui le licencie avec une certaine gourmandise, jusqu’à un brave homme impatient de faire sa bonne action de citoyen et de dénoncer Joan en fuite… Car quand Joan rejoint son mari dans sa fuite en avant, elle embrasse aussi intégralement sa cause de fuite, aggravée de vols et braquages.

Quoique… Certains vols et braquages ne sont en fait qu’attribués au jeune couple, qui devient un prétexte pour se servir dans la caisse, notamment lors d’un passage du film situé dans une station-service. L’équipée sauvage de Fonda et Sidney devient ainsi un exutoire et un prétexte à l’anarchie des gens bien, nous dit Lang en substance…

Un personnage-clé du film est le Père Dolan (William Gargan), aumônier catholique de la prison dont part Eddie au début, et dans laquelle il sera incarcéré en attendant son exécution. Dolan est la bonne conscience des prisonniers, celui qui joue au base-ball avec eux dans la cour, et qui encourage le héros à se réformer. Surtout, il va être une chance perdue et sa perte lors d’une évasion spectaculaire. Rappelons le contexte: Eddie a été arrêté suite à un casse auquel il n’a pas participé, et la presse attend l’issue de son procès. On voit d’ailleurs une salle d’imprimerie dans laquelle les petites mains attendent le feu vert, ils ont donc trois modèles parmi lesquels choisir pour la première page: «Eddie Taylor est innocent», «Eddie Taylor est coupable mais obtient la prison à vie», et «Eddie Taylor est coupable et va à la chaise»… C’est finalement la troisième solution qui sera prise à l’annonce du verdict. La condamnation à mort d’Eddie, dans ces circonstances, nous est présentée comme une sorte de loterie… Le jour de son exécution, Joan vient apporter une arme à Eddie, mais elle est interceptée en douceur par le père Dolan. De son côté, Eddie va bénéficier de l’aide d’un copain, et va réussir son évasion… alors que l’annonce de sa libération (son innocence ayant été prouvée in extremis) vient d’être publiée! C’est donc le Père Dolan qui choisit de parlementer avec Eddie qui a pris un médecin de la prison en otage, et il essaie de lui faire comprendre qu’il est libre, mais Eddie choisit de ne pas le croire, et tire… Cette scène est baignée d’une intensité qui renvoie aux pans fantastiques de l’œuvre de Lang, les Liliom et Der müde Tod en tête: Dolan apparaît dans une brume surnaturelle, et indique à Eddie qu’il est libre, une dimension religieuse que les spectateurs captent… mais pas le personnage, motivé par sa rage.

Dans la séquence suivante, il apprend par les conversations des clients d’un bar, qu’il avait effectivement été gracié, et qu’il vient de tuer son ami. Mais les paroles de celui-ci se feront de nouveau entendre dans la conclusion du film, quand les amoureux en fuite sont abattus par la police (qui ressemble dangereusement à une milice, d’ailleurs): Eddie est donc invité, au terme d’une vie de crimes et de cavale, à rejoindre le paradis, une fin qui sonne a priori ridicule, mais qui est totalement intégrée, d’autant qu’elle vient comme un écho à la scène de l’évasion…

Le film est passionnant, et sans concessions, ce qui implique d’ailleurs quelques scories. Le nombre de coïncidences troublantes et de coups de théâtre tous plus extravagants les uns que les autres sont parfaitement à leur place dans l’œuvre de Lang, qui ne s’est jamais caché à ce titre de ses influences populaires… La mise en scène est située entre une efficacité narrative directe et limpide, et un style largement hérité des grands moments de la carrière Allemande de Lang: l'accent toutefois est ici plus sur la diffusion de la lumière elle-même, dans de nombreuses scènes (notamment la fameuse évasion dans la brume) que sur l'utilisation concertée du clair-obscur. Cette palette technique s'exprime avec moins de confort toutefois que les conditions royales dont le maître d’œuvre de Metropolis et des Nibelungen bénéficiait généralement dans les années 20. Mais avec son air de petit film de série B, ce beau et triste film est tout sauf un film à jeter… Une oeuvre dans laquelle le cinéaste du destin nous montre celui de deux jeunes gens s'accomplir, dans le sacrifice cher au catholicisme, et trouver la rédemption dans la mort... Il n’aura pas le succès escompté, bien sûr, mais ce n’est pas nécessairement ce qui motivait l’auteur et son producteur. Et il est intéressant de voir, en deux films essentiels, comment le très paternaliste cinéaste un peu conservateur Lang est passé fermement à l'avant-garde des franc-tireurs progressistes des studios Américains, ce qu'il restera jusqu'au bout!

 

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Published by François Massarelli - dans Fritz Lang Noir