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14 avril 2020 2 14 /04 /avril /2020 09:47

Un cinéaste (Antonio Banderas) vieillit: il a mal partout, et d'ailleurs nous présente l'historique de ses afflictions par le menu, dans un séquence d'animation d'une grande classe, qui sert surtout à noyer le poisson, car il veut nous faire croire qu'il ne souffre pas... Mais c'est raté. Salvador Mallo parvient donc à l'âge où tout ce qui compte, tout ce qui motive les gestes d'une journée, et tout ce qui nous tient paradoxalement debout, c'est la douleur et la souffrance...

Et furtivement, du coup, les souvenirs remontent à la surface, se parent de nouvelles beauté. Les rencontres étant essentiellement l'occasion de faire remonter les regrets, on a le sentiment que Mallo les évite (des bonjour bonsoir de ce, de là, pas plus) mais il va néanmoins suivre une piste: celle d'Alberto (Asier Etxeandia), un acteur avec lequel il a tourné plusieurs films, mais ils se sont brouillés à mort après le tournage d'un film, Sabor, qui a laissé un goût amer à Salvador. Prenant prétexte d'une restauration du film qui va être présentée à la cinémathèque, Salvador Mallo reprend contact avec celui avec lequel il s'est fâché à mort, ne sachant pas que ce sera le premier pas d'un retour au cinéma, qui sera long, difficile et dépendra autant des souvenirs, que du hasard, que des rencontres...

Autobiographie: évidemment, on n'y échappera pas, Antonio Bandera s'est littéralement fait la tête d'Almodovar, et le cinéaste a placé tellement de petites anecdotes personnelles dans le film qu'on est tenté d'y voir un miroir de sa propre vie. Mais je ne pense pas que ce soit plus qu'une commodité: les petits détails sont en effet très largement tributaires d'un exposé de sa vie, mais le plus gros du film est pour sa part une fiction savamment matinée d'indices. On pourrait argumenter que ce film est plus une anticipation, tant Mallo paraît lessivé au début. Mais tant de films d'Almodovar contiennent déjà ces éléments qui informent son cinéma, et ancrent avec délicatesse son univers filmique dans un monde reconnaissable, de La mauvaise éducation à Etreintes brisées...

Souvenirs, regrets et nouveau départ: c'est l'une des clés les plus importantes du film; de quelle manière les souvenirs qui se re-manifestent (et que Salvador va essayer de déclencher avec l'héroïne à laquelle il commence à s'adonner pour échapper à la douleur) lui permettent de trouver la voie vers la guérison. Parfois ils sont juste un souvenir, justement, comme ce jour où il accompagnait sa mère qui lavait son linge à la rivière, en plein soleil... Le souvenir de sa mère sera un élément crucial du film liant une bonnne fois pour toutes l'oeuvre d'Almodovar, 'oeuvre de Mallo, et son oeuvre future qui ne demande qu'à sortir des limbes. Pas étonnant donc qu'elle prenne la forme de la "muse", Penelope Cruz. Mais si d'autres femmes (Cecilia Roth, en actrice aperçue de façon rapide, Nora Navas dans le rôle de l'assistante dévouée corps et âme, Mercedes) apparaissent ça et là dans le film, ce sont surtout les rencontres cruciales avec les hommes qui ont fait avancer les choses: d'Alberto, l'ami traître ou l'ami trahi, ça dépend du point de vue, à Federico, l'amant-clé d'une histoire amoureuse compliquée, en passant parle souvenir d'Eduardo (Cesar Vicente), un ouvrier auquel le petit Salvador avait appris à lire et écrire, ce sont les hommes qui vont être les jalons essentiel d'une vie amoureuse et amicale (Alberto n'est a priori pas un ancien amant, mais un acteur important des films historiques Salvador).

Style: fidèle à son maître Douglas Sirk, Almodovar situe ses films dans des intérieurs; c'est que Salvador n'est pas un homme public, il fuit les festivals, et même après avoir persuadé Alberto de lui parler puis de présenter une oeuvre ancienne à ses côtés, Salvador ne s'y rendra pas. Tout le contenu contemporain du film semble se passer dans l'arrière-boutique: chambre et appartement, piscine éventuellement, de Salvador; la maison d'Alberto et son jardin; les cabinets médicaux et centres d'examen... Partout où il peut, Almodovar transcende la réalité de ces lieux avec ses couleurs primaires, le rouge d'abord et avant tout; mais la palette est cette fois contenue; l'à-plat de rouge le plus spectaculaire est situé dans une scène où Alberto interprète un texte écrit par Salvador, une tentative de renaissance par procuration pour le cinéaste. A l'opposé, il se paie le luxe de montrer (en numérique on peut aussi) la nature vibrante et ensoleillée de ses souvenirs telle qu'elle est, et sa vie dans la jeunesse, qui tournait autour d'une maison troglodyte, taillée dans du calcaire: blanc, sans l'ombre d'une décoration le jour où sa mère Jacinta et lui l'ont visitée: un tableau blanc à remplir, ce que symboliquement Jacinta et le petit Salvador vont demander à Eduardo, justement, le jeune ouvrier qui revient de façon insistante dans les souvenirs du cinéaste.

Cheminement: on comprend à la fin où mènent tous ces souvenirs, tous ces épisodes et faux départs, et c'est une fois de plus vers un autre souvenir, simple et douloureux. Mais la douleur comme son souvenir, mène à la création, et le film nous fait comprendre que la création mène à la renaissance, à travers le fait d'affronter la mort des autres, puis le titre nous informe que tout ça mène, finalement, à la gloire.

 

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Published by François Massarelli - dans Pedro Almodovar