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11 novembre 2021 4 11 /11 /novembre /2021 12:10

Eté 1929: Irene Redfield (Tessa Thompson) vit à New York; il fait épouvantablement chaud, et en prenant un taxi, elle décide de se rendre au prestigieux hôtel Dayton pour y rendre le thé... Là, elle rencontre un couple, dont la femme semble s'intéresser à elle, mais elle ne la connaît pas. Ou plutôt elle ne la reconnaît pas: car 12 années auparavant, elles étaient en classe ensemble. Et c'était à Harlem car Irene et Clare (Ruth Negga) sont toutes deux Afro-Américaines, même si cette fois, pour la seule fois de sa vie, Irene a tenté un coup de poker en venant sans se faire repérer s'installer à une table du très select établissement, et même si Clare est mariée à un homme d'affaires, John Bellew (Alexander Skarsgaard), qui n'a pas la moindre idée que sa femme est une...

Ici aurait du se placer un terme péjoratif, utilisé à tort et à travers dans une courte mais très instructive conversation: car John Bellew est raciste, son épouse le mène en bateau et il n'a pas la moindre idée que cette femme qu'il a sous les yeux puisse être autre chose que blanche. La situation est suffisamment malsaine pour que Irene prenne la décision de ne jamais plus revoir son amie. Et pourtant, elle se reverront car Clare, lassée de mentir, se sent bien auprès de gens avec lesquels elle peut enfin être elle-même... Pour Irene, qui souhaite ne pas faire de vagues, et profiter d'un bonheur simple et fragile à l'écart de la ségrégation, mais qui est attirée de plus en plus inéluctablement par cette ancienne amie qui pourrait être beaucoup plus, le drame est inévitable.

Rebecca Hall a décidé d'adapter le roman de Nella Larsen en situant le style du film en 1929 également: ça passe donc par un cadre de 1929 (1:33:1), des lentilles typiques de ce qu'on utilisait à l'époque, et un noir et blanc d'une grande beauté. Elle ne se livre quasiment à aucun mouvement d'appareil, en tout cas aucun mouvement inutile (façon "il est beau mon paysage de Nouvelle-Zélande", suivez mon regard) Elle a aussi choisi de ne pas se livrer à la reconstitution entièrement faite des clichés en vigueur, a musique est donc utilisée avec beaucoup de soin, et un certain nombre de parti-pris dont elle ne déroge jamais. Il faut par exemple attendre d'arriver au bout d'une dizaine de minutes à Harlem pour entendre des instruments, et le jazz est utilisé en contexte: lors d'une soirée de fête d'un "negro circle" dont fait partie Irene. Enfin, le choix de situer l'action en 1929 est souligné par une lente introduction, dans laquelle le spectateur, en caméra subjective, se retrouve tout à coup en 1929 et a du mal à faire le point... Un moyen un peu naïf, complété par un final dans lequel la neige contribue à éloigner le public progressivement, pour permettre toutefois au spectateur de s'interroger sur l'actualité des comportements qui nous sont montrés...

En effet, nous ne sommes pas seulement confrontés à la ségrégation. L'attitude particulièrement hostile de John Bellew, dont je ne doute évidemment pas qu'à part son racisme ("I hate them", dit-il des noirs, avant de prétexter les stupidités habituelles, crime et délinquance), c'est probablement un brave type, est contrebalancée par le fait qu'un certain nombre d'excentriques blancs, et notamment des bourgeois, se font remarquer lors des fêtes organisées par le cercle d'Irene. Celle-ci, d'ailleurs, si elle n'ignore pas le racisme des blancs (il motive sa peur dans la première séquence), ne souhaite pas en rester là: elle demande à son mari de ne pas revenir constamment à la charge sur les lynchages dont il parle constamment à leurs deux garçons. Elle voudrait, semble-t-il, vivre en toute quiétude son bonheur fragile: mariée à un médecin, deux enfants, une bonne. A Harlem, ce sont, eux-mêmes, des représentants de la bourgeoisie. Donc d'un côté, le racisme et ses manifestations sont une occasion de mettre ce bonheur en danger, et de l'autre les revendications des Afro-Américains, soit d'avoir légalité, soit comme Clare de se faire passer pour blancs, sont absurdes et dangereuses...

A cette intrigue d'identité ethnique vient se mêler une autre quête, celle d'une identité sexuelle qui n'est pas développée jusqu'au bout, mais apparaît comme un contrepoint. Le fait que non seulement Irene désire Clare, mais qu'en prime elle soit jalouse des attentions de son propre mari envers son mari, complique en effet la donne et complique du même coup le film: ça l'alourdit. Non que ce ne soit pertinent, mais surtout ça n'agit que sous la forme d'un symbole: pas difficile de voir, derrière chaque personnage et chaque désir, un commentaire sur la difficile condition d'un Afro-Américain: derrière Clare, la tentation de "passer", soit se faire passer pour blanc, au risque de l'aliénation culturelle; derrière le mari médecin mais soucieux de transmettre la peur du racisme à ses enfants, une sorte de lucidité revendicatrice; derrière Irene, enfin, la tentation, soit de faire la sourde oreille à tout, soit de faire comme son amie...

Le film reste actuel, et a été motivé par la façon dont cette thématique semble survivre à tout: l'existence de ces cercles ou associations, déjà vivaces dans le Nord à cette époque, et qui vont trouver un écho favorable dans le mouvement pour les droits civiques; les revendications des années 50 et 60, qui vont porter leurs fruits; l'émergence de fait d'une classe moyenne noire, dans les années 60; l'obtention de l'égalité dans la loi, l'égalité des opportunités et même l'accession des noirs aux postes-clés: mairies, gouverneurs, sénateurs, ministres, président... Mais malgré toutes ces avancées, les noirs doivent encore et toujours se situer par rapport aux blancs, ce que l'Amérique de Trump a confirmé durant quatre ans, et que la nouvelle obsession inquiétante pour le racisme anti-blancs, ce mythe pour sous-développés du bulbe, souligne de façon plus forte encore.

Si le film, très austère malgré sa beauté, n'est pas la perfection incarnée, il est suffisamment troublant et intrigant, par son sens aigu du détail (vêtements, bruits, tout compte ici), son utilisation inventive du point de vue, et le jeu tout en passion de Tessa Thompson, et tout en excentricité de Ruth Negga. En attendant qu'on puisse le voir autrement, il est disponible sur Netflix...

 

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Published by François Massarelli - dans Noir