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  • : Quelques articles et réflexions sur le cinéma, et sur d'autres choses lorsque le temps et l'envie le permettront...
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13 janvier 2022 4 13 /01 /janvier /2022 09:19

Alger: la police s'arrache les cheveux, à cause d'un truand, un caïd comme on dit là-bas: Pépé le Moko (Jean Gabin), qui fascine tout le monde, et règne plus ou moins sur la Casbah, où tout et tout le monde gravite autour de lui. Les inspecteurs venus de la métropole sont sceptiques mais s'en remettent à l'inspecteur Slimane (Lucas Gridoux) qui lui, connaît non seulement la Casbah sur le bout des doigts, mais en prime a gagné la confiance, voire l'amitié, du gangster... Pendant ce temps, des gens venus de France s'encanaillent dans les ruelles étroites de la Casbah: parmi eux, une femme (Mireille Balin) ornée des plus beaux bijoux et désireuse d'expérimenter le grand frisson... elle va faire perdre la tête au héros...

C'est un énorme classique, l'un de ces films dont on peut se demander à quoi il pourrait bien servir d'en discuter, finalement: comme Casablanca, qui lui doit beaucoup, ou d'autres, il est là, au milieu de l'histoire du cinéma. Il pourrait être, d'une certaine manière, le résumé de tout ce qui faisait la richesse de Duvivier, par sa visibilité... Mais pas plus que Casablanca ne résume Michael Curtiz, on ne peut réduire Duvivier à ce film prestigieux, adroit, souvent jouissif (les dialogues sont de Henri Jeanson, et la distribution est formidable), mais qui emprunte à sa façon les chemins d'un genre qui subsistait plus ou moins à l'époque, le mélodrame colonial... Un genre qui avait d'ailleurs été exploré par Duvivier, mais sur place, pour Maman Colibri ou Les cinq gentlemen maudits. Pas ici.

Car le film a été tourné en studio, et la Casbah, dont Duvivier a pu au moins mettre la main sur des images authentiques qui la représentent, est intégrée à ces scènes d'une manière fort adroite... Mais elle devient aussi une prison aussi bien pour le film, claustrophobe et étouffant, que pour le personnage. Car Pépé le Moko, qui conte la fin d'un truand magnifique, commence justement avec le débit de cette fin, les quelques jours qui précipitent la chute de Pépé, à la suite du plan ourdi de longue date par le décidément très patient inspecteur Slimane. Et justement on est en plein mythe: cet inspecteur qui vit au milieu des gangsters, sans aucune dissimulation d'identité, et qui dit à son ami gangster qu'il l'arrêtera demain, ces truands qui semble avoir pignon sur rue, cet impressionnant dédale et sa faune, tout ça n'est pas réaliste et on le sait bien: c'est du romantisme pur.

Mais il y a plus: ici ou là, chez Duvivier, on a des traces d'une curiosité marquée pour l'amitié masculine. C'est évident dans L'affaire Maurizius, et même un peu trop, parce que la fascination d'Anton Walbrook pour son partenaire vire à la description obscène d'un vieux cochon libidineux aux mains baladeuses! C'est assez clair dans le caractère mythique (décidément) de Pierre Vaneck dans Marianne, où il joue le garçon qui fascine les garçons. Dans Pépé le Moko, bien sûr les femmes jouent un rôle essentiel: d'un côté, la Parisienne Gaby qui est fascinée par l'interdit que représente le gangster, de l'autre la gitane Inès (Line Noro) qui vit avec Pépé et le voit inexorablement glisser vers la sortie. Mais leur rôle est assez conventionnel, alors qu'on verra Pépé plus enclin à prendre les armes pour défendre son amitié masculine pour son copain Pierrot, son petit protégé (Gilbert Gil). Et il y a entre Slimane et Pépé une fascination, celle qui est exercée par le truand sur celui qui a décidé qu'il l'arrêtera un jour. Mais pour Slimane, il faut, clairement, que cette arrestation se fasse en douceur: et d'ailleurs, ça a bien failli marcher...

On est donc dans un cinéma techniquement sûr (la technique narrative de Duvivier, que voulez-vous, on ne peut pas lutter: montage, compositions, gros plans, rythme, ambiances chargées...) qui se nourrit d'un genre sans y adhérer complètement, et qui se repose sur une tradition exceptionnelle de personnages forts: Fernand Charpin en Régis, l'indicateur coiffé en permanence d'un turban, mais qui parle avec un -authentique- accent Marseillais); les apparitions de Dalio en autre indicateur sont savoureuses (et un peu douloureuses aussi, c'était les années 30, et son personnage reste bien ambigu); parmi les gangsters on reconnaîtra les grands Gabriel Gabrio et Gaston Modot, voire Renée Carl, Damia, et surtout l'admirable Saturnin Fabre... Bref, ici, le cinéma de Duvivier participe de la naissance d'un nouveau style dans le grand cinéma français, à l'instar des films de Carné et Feyder. Un style dans lequel le destin tragique d'un Gabin, héros mythique, a toute sa place, quelles que soient les incohérences de la situation. Un style qui pour ce film en particulier, débouchera sur un succès phénoménal, durable et fécond. Ce ne sont pas les frères Warner qui pouvaient dire le contraire...

 

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Published by François Massarelli - dans Julien Duvivier