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16 janvier 2011 7 16 /01 /janvier /2011 16:07

 

Noir comme le charbon... A la base de Black fury, plusieurs choses: d'une part, la mort en 1929 d'un mineur en grève, battu à mort par la milice; un roman, qui partait de ce faits-divers;  ensuite, la volonté affichée par la Warner de coller au plus près de son époque, en rendant compte des problèmes de la crise, et des éventuels progrès sociaux observés: la réputation du studio durant les années 30 était d'être plus Rooseveltien que le gouvernement. Enfin, l'émergence d'un cinéma de plus en plus ambitieux, malgré le frein à toutes les audaces qu'était la désormais stricte observation du code de production, les années sulfureuses ayant pris fin avec l'arrivée du deuxième semestre 1934. A ces titres, Black fury est de toute façon un film exceptionnel, participant évidemment de la tendance sociale et progressiste du studio, au même titre que les sensationnels Three on a match (1932), I was a fugitive from chain gang (1932) ou They won't forget (1937) de Mervyn Le Roy, Cabin in the cotton (1932) et 20,000 years in Sing-sing (1932) de Michael Curtiz, ou encore Heroes for sale (1933) de William Wellman, sans oublier l'omniprésence des thèmes sociaux (crise, chômage, vétérans qui meurent de faim, etc) dans les comédies musicales du studio. Mais cette oeuvre essentielle d'une major est aussi un très grand film de Michael Curtiz, portant de façon spectaculaire sa marque.

 

Pennsylvanie dans les mines de charbon, années 30. Joe Radek, un mineur d'origine Est-Européenne (Paul Muni) est un ouvrier modèle, peu attiré par le syndicalisme. Son seul souhait: continuer à faire de l'argent afin de se marier au plus vite avec Anna (Karen Morley), acheter une ferme, élever des cochons, et avoir des enfants (L'ordre est celui dans lequel il fait lui-même cette énumération). Jusqu'au jour ou Anna s'enfuit avec un policier qui a eu une aventure facile avec elle et a cru la fuir en se faisant transférer à Pittsburgh. Saoul, dégouté de tout, Radek se fait manipuler par Croner, un agitateur louche (J. Carroll Naish) qui souhaite entrainer les mineurs syndiqués, jusqu'ici modérés, dans une lutte plus radicale. Contre l'avis de son meilleur ami, Mike (John Qualen), radek devient vite le président unanimement acclamé de la grève, qui conduit un beau jour les patrons de la mine à fermer l'accès de celle-ci aux ouvriers, et à faire appel à une milice d'une part, et des ouvriers fournis par une entreprise extérieure, celle qui a justement payé Croner pour fomenter cette agitation... Tout le monde rejette la faute sur Radek, et celui-ci réalise l'étendue de sa faute quand la milice assassine froidement son meilleur ami Mike Shemanski...

 

Curtiz a donc pris la décision de mettre son immense talent au service d'un réalisme lyrique, sui doit finalement autant à son style baroque, son sens du cadrage et de la composition, qu'à la présence de décors exceptionnels. On se rappelle de 20,000 years in Sing-sing et de sa prison suggérée, mais si noire et effrayante. Dans ces décors qui sont ici plus réalistes, le metteur en scène nous rappelle quel directeur de foules il peut être, avec des armées de figurants, tous typés, et tous plausibles. La force du film est de ne reculer devant aucune possibilité, et nous montre une Amérique contemporaine et tangible, dans laquelle les immigrants, reconnaissables parfois à leurs accents, leurs différences, se mélangent avec d'autres personnes; on voit des noirs et des blancs travailler côte à côte. Le racisme n'existe pas, et les fêtes du samedi soir sentent le vin, la bière et la sueur, en plus de la fumée, et de la suie qui ne semble pas devoir se décoller aussi facilement que ça des visages... le lyrisme de Curtiz est au plus fort dans ce film aux moments de grève, de trouble, durant lesquels il se place, systématiquement du côté des obscurs et des sans-grade.

 

Le message du film peut apparaitre ambigu au début, avec ce syndicat modéré qui tente d'empêcher les ouvriers les plus impétueux de se mettre en grève, une impression momentanément confirmée par la présence du pousse-au-crime Croner qui agit en véritable Bolshevik avec couteau entre les dents. Mais celui-ci, on l'apprend bien vite, est payé par une entreprise qui vise à s'enrichir sur le dos d'une grève à briser. Lorsque la seule solution pour se sortir de la crise sans que les ouvriers perdent la partie est de se radicaliser encore plus, afin d'alerter l'opinion, on se rappelle tous ces films micro-utopistes qui pronent un arrêt du système, quel qu'il soit, afin de repartir à zéro, et les titres de grands films défilent: Mr Smith goes to washington (Capra, 1939), Our daily bread (vidor, 1934) ou encore Gabriel over the white house (La Cava, 1932)... Black Fury est donc en bonne compagnie. Et le film se paie le luxe, par des voies détournées, de dire du mal d'un texte pourtant sacro-saint: Le deuxième amendement à la constitution, celui par lequel jurent tous les fous de la gâchette aux Etats-Unis, n'est pas que l'autorisation a priori d'utiliser les armes pour se défendre: une partie de cette proposition des amis de Jefferson prend appui sur l'expérience des Révolutionnaires de 1776, qui se seont soulevés, pour affirmer haut et fort l'importance de la notion de milice aux Etats-Unis, dans le but de maintenir l'ordre. Le film nour montre coment la police privée recrute des malfrats afin d'assurer la bonne tenue des opérations de retour au travail. Pire encore, les miliciens sont des brutes épaisses, et se livrent à des actes criminels, en groupe, dont un meurtre. Au deuxième amendement, qui nous dit qu'une "milice est nécessaire à la securité d'un état", Curtiz et la Warner nous rapellent qu'en 1929, un ouvrier mineur, John Barkoski est mort tué par des miliciens.

 

Dans ce film très très noir, donc, à tous les sens du terme, puisqu'il se pase le plus souvent dans le milieiu de la mine de charbon, la nuit, curtiz a trouvé un sujet qui lui permet d'épancher son lyrisme particulier, avec des acteurs qui sont en phase avec lui. On peut trouver (C'est mon cas) Muni excessif, mais son excès d'enthousiasme est à mettre sur le même plan que le volontarisme enfantin d'un Victor McLaglen dans The Informer, de Ford, un film sorti la même année, d'ailleurs. Ce n'est là que l'un de leurs nombreux points communs, mais Curtiz, contrairement à Ford, n'a pas choisi la voie du symbolisme, pour faire avaler la pilule amère de son film, même s'il se termine par un happy ending, il a préféré recréer à sa façon un univers cohérent, qu'il a ensuite contrôlé avec sa poigne de fer. Et les acteurs autour de Muni, de Qualen à Tully Marshall en syndicaliste modéré qui en a vu d'autres, sont tous admirables, et en plus, on reconnait de ci-de là de nombreux acteurs: Qualen, enfin privé de son faux accent Suédois, Ward Bond, en flic, bien sur, ou encore Mae Marsh qui joue la mère d'Anna. (Tiens? Ils étaient tous des acteurs en contrat avec Ford.)

 

...L'un des meilleurs Curtiz, un très grand film, trop rare.

 

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Published by François Massarelli - dans Michael Curtiz