Overblog
Editer l'article Suivre ce blog Administration + Créer mon blog

Présentation

  • : Allen John's attic
  • : Quelques articles et réflexions sur le cinéma, et sur d'autres choses lorsque le temps et l'envie le permettront...
  • Contact

Recherche

Catégories

4 juillet 2011 1 04 /07 /juillet /2011 07:59

Cinq religieuses sont mises à l'épreuve: il s'agit pour Soeur Clodagh, Soeur Ruth, Soeur Briony, Soeur Blanche dite "Honey" (miel, ou "chéri") et soeur Philippa de construire un couvent à partir d'un bâtiment à l'histoire singulière, situé dans les contreforts de l'Himalaya. Elles appartiennent à un ordre spécifique qui leur propose de renouveller leurs voeux tous les ans, faisant d'elles de véritables volontaires dans leur sacerdoce. Le bâtiment mis à leur disposition par le potentat local est un ancien bordel, qui a servi un temps de monastère, mais les moines n'ont pas tenu longtemps: quelques mois... Les gens du coin, d'origine locale (le "général", dirigeant la région) ou Britannique (Mr Dean, l'agent de liaison du "général") vont assister à la tentative des religieuses, et Michael Powell et Emeric Pressburger vont déchaîner les passions dans ce cadre qui s'y prète de façon si spectaculaire...

 

Le Narcisse noir du titre se réfère à un parfum, brandi lors d'une scène par le jeune "général", interprété par Sabu. Le parfum, ou comment une sollicitation des sens est évoquée lors de ce film qui nous conte la difficile tentative de cinq femmes de s'exiler de leurs sens, justement. Par extension, le "Narcisse noir" est assimilé à ce jeune général, soucieux de se cultiver et de "suivre l'exemeple de Jésus" mais qui va surtout participer à l'éveil général et baroque des sens. Outre le parfum, un grand nombre de motifs et d'objets seront liés à la sensualité, la féminité, depuis des bijoux jusqu'à des fleurs en passant par une délicieuse robe rouge vif, le film se déroulant bien sur dans un luxe de couleurs du à la maitrise exceptionnelle du chef-opérateur Jack Cardiff en matière de Technicolor....

 

Il y a mise à l'épreuve, donc, mais pas officielle: à la base, il s'agit pour l'église d'assurer une présence en même temps que l'éducation des populations locales. Mais cette mission est à l'origine confiée à l'Irlandaise Soeur Clodagh (Deborah Kerr) par une vieille soeur toute ridée. On ne verra pas cette dernière au-delà de l'exposition du film, mais la scène dans laquelle elle apparait est frappante par l'ironie sous-jacente de l'inévitable comparaison entre son visage marqué par l'age et celui de Soeur Clodagh; Celle-ci est pendant quelques plans volontairement cachée au spectateur afin que la différence entre elles soit encore plus évidente. La vieille soeur au visage ridé trouve un relais avec deux autres personnages agés: une Indienne, Ayah, sceptique et très ironique à l'égard des soeurs, et un 'saint homme', ermite anonyme et silencieux, qui médite en permanence face à l'himalaya. Les deux reflètent des philosophie différentes, Ayah étant très terrienne (apprenant la venue de religieuses, elle fait le rapprochement avec les prostituées et se réjouit, imaginant qu'elle allait pouvoir s'amuser...), et le saint homme visant en permanence les hauteurs, ayant renoncé à toute attache basse; bien sur, si les soeurs vont essayer de rester le moins proche du fond symbolisé par Ayah, il ne leur sera jamais possible d'atteindre l'état de grâce du vieil ermite... Ainsi passé par le filtre de ces témoins, le succès de leur mise à l'épreuve en devient plus impossible encore...

Il est question de passions dans ce film, mais on a un peu trop limité les interprétations à l'érotisme voulu par Powell et Pressburger. D'autres passions sont ainsi évoquées, du soudain abandon du potager au profit d'une jardin fleuri de mille fleurs par Soeur Philippa, au coeur d'or de Soeur Honey qui devient vaine, préférant conserver sa popularité auprès des populations et se rendant indirectement responsable aux yeux des Indiens de la mort d'un enfant. Clodagh, avant de ressentir les effets de la sensualité des lieux, pêchera le plus souvent par orgueil, ce qui est souligné par l'éclair de satisfaction qui passe sur son visage lors des fameux gros plans qui nous la présentent au début, lors de l'annonce de sa mission; cet ego n'est d'ailleurs pas passé inaperçu, comme le prouve la remarque acerbe de la soeur agée. Mais tout de même, les soeurs, une fois arrivées, se laisseront emporter par la particularité du lieu, et vont toutes écorner leur vocation. Soeur Clodagh, la supérieure, aura à l'arrivée à subir la résurgence d'un passé affectif enfoui, qui la prendra par surprise: elle a failli se marier, et y a renoncé plus par vanité qu'autre chose; mais le regret est bien là, et cela ne s'améliore pas devant la personnalité de Dean, le très sensuel agent Britannique, dont les tenues (Chemises ouvertes, shorts, sandales...) vont faire surgir chez elle le trouble, mettant à mal ses résolutions. De son côté, Ruth, déja sceptique quant à ses voeux, va aller jusqu'à confesser son amour pour Dean, et tenter de le rejoindre dans une équipée à la fois sublime et ridicule, découvrant trop tard que celui-ci en pince bien pour une religieuse, certes, mais ce n'est pas elle... Les deux femmes sont souvent rapprochées, montrées comme rivales, en particulier par le point de vue de Ruth: Michael Powell continue à jouer sur les points de vue avec virtuosité, montrant Ruth qui espionne les conversations entre Clodagh et Dean, nous permettant à la fois de sentir la jalousie de Ruth qui monte, et la menace sur l'héroïne: toujours chez le cinéaste, le point de vue de l'ennemi est souligné, adopté parfois, toujours avec un excellent résultat. de même sont elles confrontées dans une scène superbe, lorrsque Clodagh qui a surpris la jeune femme habillée en civil, prête à partir voir Dean, reste avec Ruth. Assises de part et d'autre d'une table, elles s'affrontent en silence, l'une cramponnée à sa bible, l'autre à son miroir de poche et son rouge à lèvres. Le gros plan qui nous montre Ruth passer le petit bâton sur ses lèvres nous montre aussi son regard empreint de provocation, qui ne laisse aucun doute sur le peu d'affection qu'elle ressent alors sur sa supérieure.

  .

Avec Ruth, l'importance du vêtement dans le drame prend tout son sens. Powell ménage son apparition, plus que celle de Clodagh, cachée mais finalement vue durant l'entretien initial avec la soeur ridée, et aux autres, aperçues en préambule à leur déplacement vers l'Himalaya. Mais Ruth, à ce moment, est malade; on la voit donc, pour la première fois, dans sa fonction, sonnant l'heure à la cloche située à l'endroit même ou le drame final va se jouer, avec sa robe blanche qui ne le restera pas longtemps. Elle soignera quelqu'un qui lui saignera dessus, et le rouge maculé sur la robe annoncera d'autres salissures, jusqu'à cette scène qui verra la soeur soudainement habillée d'une robe rouge qu'elle a fait venir en contrebande, se fardant avec passion de façon provocante devant Clodagh armée de sa seule bible; l'intention? Se donner à Dean, qui est si sensuel; en plus de la robe, elle emporte des petits escarpins rouges eux aussi, et elle laisse libre sa superbe chevelure rousse. Powell serre la jeune femme au plus près, et comment ne pas voir tous les détails de la transformation physique à la fois diabolique et désespérée? Les bottes mises par dessus le pied nu, afin de na pas abimer les escarpins dans la jungle, la chair exposée du mollet, visible lors de la lutte avec Clodagh pour la confrontation finale, et le visage de plus en plus marqué par la haine suite au refus de Dean... Des images qui restent longtemps après la vision du film: on se souvient de Kathleen Byron après avoir vu ce film... elle reviendra aux cotés de David Farrar (Dean) dans le très beau The small Black room de Powell et Pressburger en 1949.

Comme en écho à ce terrible érotisme, le général tombe amoureux d'une petite Indienne, qu'on sait expérimentée, et tous les efforts du jeune homme pour paraitre raffiné sont donc à l'eau. Il faut dire que la jeune Indienne est jouée par Jean Simmons, et que leur première rencontre s'effectue dans une salle décorée de dessins suggestifs, qui renvoient au passé de la maison... Et qui renvoie au laisser aller général: la constatation qui s'impose, après un début durant lequel les soeurs essaient de maintenir la loi de leur ordre, c'est que tout tombe très vite à l'eau, sans jeu de mot puisque Dean leur avait prédit qu'elles ne tiendraient pas jusqu'à la mousson... Le rôle muet mais ô combien explicite de Jean Simmons n'est pas sans ajouter une dose d'ironie rigolarde, et le naturel confondant de naïveté du renoncement du jeune général à la fin du film pourrait presque servir de morale au film, eu détriment des soeurs toutefois: il explique tout bonnement qu'il a fauté, qu'il n'est donc pas possible pour lui de suivre l'exemple de Jésus, il va donc faire comme ses ancêtres, être un fameux général, combattant et inflexible... Et puis c'est tout. Les soeurs, elles, repartiront vers d'autres missions.

 

L'ironie manifestée par Powell et Pressburger devant ces pauvres religieuses cache en fait un constat simple: on ne peut pas faire abstraction ni de ce qu'on est (C'est pourquoi Clodagh, qui a au moins la reconnaissance de ses pairs, ne succombe pas aux charmes de Dean, et que Ruth, qui en a bien besoin, s'y perd) ni de son propre passé (Ainsi nous le révèlent les très beaux flash-backs de Clodagh, qui révèlent une femme sensuelle et attirée par la vie, qu'on n'imaginerait pas un seul instant s'enfermer dans un couvent...), encore moins de ce qui nous entoure (l'"Inde mystérieuse", qui fait la pige à ce bon vieux flegme britannique) et du passé de ce qui nous entoure (Le monastère était donc un bordel, et ce n'est pas près de changer...) . Une fois les religieuses parties, peu de choses auront été finalement modifiées dans ce magnifique endroit, dont on rappelle au passage qu'il a été entièrement créé en studio, mais il est tellement plus vrai que nature... L'extravagant poême sensuel de Powell et Pressburger, ses couleurs folles et ses passages musicaux baroques, dégage bien un parfum irrésistible de perfection cinématographique.

Partager cet article
Repost0
Published by François Massarelli - dans Michael Powell