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7 janvier 2012 6 07 /01 /janvier /2012 21:09

Les bureaux de détectives enfumés du film noir, les immeubles futuristes de la Science fiction. Aucun film ne ressemble à Blade runner, étrange objet vite addictif, logique pour une adaptation de Phil K. Dick! "Les androïdes rêvent-ils de moutons électriques?", roman majeur de Dick, se situait dans un futur plus ou moins lointain, et posait la question de l'avenir de l'humanité: pas tant de la race humaine en tant que telle, plutôt de la survie du concept d'humanité. Dans la foulée de son merveilleux et si noir Alien, Ridley Scott a sauté sur l'occasion d'adapter le roman, qui lui permettait de se livrer à son jeu favori: la création d'un monde aussi cohérent que possible. Et pour commencer, le Los Angeles de Blade runner est un endroit à la fois effrayant, clautstrophobe, brumeux, sombre et ruisselant, mais pour toutes ces raisons, fascinant. La publicité y est partout, sous la forme d'écran géants qui diffusent des spots d'autant plus crédibles pour le spectateur que les marques représentées existent ou ont existé: Coca-Cola, TDK, Atari... Ces écrans sont visibles aussi bien sur les murs et façades que sur des véhicules géants qui survolent lentement la ville. Les repères sont difficiles pour le spectateur, la plupart des scènes se déroulant de nuit, dans un quartier occupé par des Asiatiques, et le Chinois y semble une langue plus parlée que l'Anglais. On devine, bien que ce ne soit jamais dit dans le film (Contrairement au roman) que les animaux n'existent plus ou presque, et le film se déroule intégralement en ville; toutefois, un personnage fait allusion à un "nord" mythique, un lieu loin de tout dans lequel une partie de la nature serait préservée. C'est dans ces circonstances que des agents de la police, les Blade runners, se livrent à la chasse aux Replicants, des androïdes parfaits, aussi intelligents sinon plus que l'être humain, qui ont été interdits après quelques années d'expérimentation. Obligés de se contenter de quatre année d'expérance de vie, quatre de ces robots cherchent à prendre contact avec leur créateur, Tyrell, pour bénéficier d'une rallonge; le Blade Runner Deckard (est appelé à les retrouver, et va être amené à en savoir plus sur les Réplicants d'une part, mais également à faire quelques rencontres et découvertes assez désagréables.

 

 

Scott a, on le sait, beaucoup modifié son film entre la première sortie d'un montage qui ne le satisfaisait que partiellement, et le final cut, sorti en DVD en 2007. C'est sur une vision de ce final cut, la version la plus courante à l'heure actuelle, et celle dont Scott dit être le plus satisfait, que je me suis basé. Le film, dès le départ, renvoie à Metropolis, non pas par son histoire ou sa thématique, mais dans la mesure ou il y est montré la recréation d'un monde. De plus, le Los Angeles de Scott, fait de grands immeubles fascinants et de bas-fonds sordides renvoie aussi à Metropolis par certains plans clairement inspirés par l'oeuvre de Fritz Lang. De toute façon, la possibilité de modeler un univers propre au film, en partant de notre monde en 1982 pour imaginer ce qu'il serait quarante ans plus tard de façon cohérente tout en laissant une bonne part de poésie envahir le tout, c'est bien sur la marque de fabrique de Ridley Scott, qui venait de triompher à juste titre avec son film précédent.

 

L'ouverture est déroutante: un plan de Los Angeles, qui renvoie l'impression d'un endroit apocalyptique (Suis je le seul à avoir pensé à chaque visionnage de cette ouverture à la terre inhumaine de l'épisode consacré au sacre du printemps dans Fantasia?) ou post-bigbangesque, dans lequel on n'ose plonger tant il parait invivable, avec ces panaches de fumées menaçants, ces flammes... Des vaisseaux spaciaux s'y rendent pourtant, qui parcoureront le film à égalité avec des voitures étranges, mélanges incongrus entre futurisme et design carré des années 80. Un plan vient perturber la lenteur de l'ouverture, qui ne s'explique pas par une quelconque présence humaine explicitée: un oeil, qui d'ailleurs reflèter l'une de ces explosions intempestives. Il n'a pour l'instant aucun sens, mais l'oeil est un motif important, l'une des clés de la mise en scène de ce film, basée sur la notion que tous les personnages sont, explicitement (Les quatre Replicants) ou implicitement (Deckard, la jeune Rachael) des androïdes: l'un des indices laissés par Scott est une pupille jaunâtre, un indice que partagent beaucoup de personnages. La première fois qu'on voit cet oeil, c'est un hibou (Ou plutôt une réplique) qui en est doté. Un autre indice est lié à une scène cruciale, et pourtant absente du film en 1982 dans la première version montée, alors que la Warner pressait Scott au point de sortir un film qu'il estimait inachevé (La même mésaventure avec la Columbia aurait conduit Spielberg à presser son montage de Close encounters of the third kind): La licorne.

 

La licorne, c'est cet animal mythique vu en rêverie par Deckard, dans un moment d'abandon. Il est au piano (Un autre indice d'humanité dans le film, d'ailleurs), il joue quelques notes, et nous gratifie d'une vision d'une licorne au ralenti. Cette apparition n'aurait aucun sens sans quelques autres pièces du puzzle: d'une part un personnage énigmatique de détective passe son temps à faire presque machinalement des petits animaux en papier, emballages, aluminium etc, et les dépose partout ou il va. Une façon bien sur de rappeler la quasi-disparition des animaux, et leur élévation au rang du mythe; d'autre part, pour prouver à Rachael qu'elle est bien un Réplicant, Deckard lui cite les souvenirs qu'on lui a implantés, une façon cruelle de lui prouver qu'elle n'est pas sa propre maitresse, mais bien une créature à la merci des humains; seulement le dernier animal en papier laissé comme négligemment dans l'appartement de Deckard à la fin est une licorne, un petit message pour lui dire: "Je sais quels sont tes souvenirs.". Donc...

 

Le souvenir, justement, est l'une des clés de ce film: Leon, l'un des Réplicants pourchassés, a un point faible: il souhaite récupérer des photos, qui sont les souvenirs qu'on lui a implantés, l'un des liens les plus forts à l'humanité qui lui soient accordés. Et chez Deckard, on a souvent l'occasion de voir justement la pléthore de photos, de vieilles gravures, qu'il observe de temps à autre; c'est donc l'expression d'un doute qui doit être celui de tout homme, finalement, car comme Rachael qui ne sait pas qu'elle est un androïde, mais commençait à s'en douter, combien d'autres? Et la notion de souvenir, mélangée dans le cas de la licorne au monde du rêve et de la mythologie, renvoie à un monde disparu, celui de l'humanité. Deckard, dans cette chasse au presqu'homme, finit d'ailleurs par être témoin de la "mort" d'un androïde, l'inquiétant Roy Batty, qui le sauve alors qu'ils sont en train de se battre, parce qu'il n'a pas envie de mourir seul: il est arrivé au bout de son espérance de vie, il le sait, et il a besoin de compagnie. A ce titre, les dernières paroles de Batty sont empreintes d'une humanité qui fait défaut à bien des personnages du film... Puis il s'arrête de parler, il incline doucement la tête, et un long silence clôt la scène sous une pluie battante... C'est magnifique.

 

 

Rachael: personnage-clé du film, elle porte donc en elle l'angoisse de découvrir qu'elle a raison d'avoir des doutes sur son humanité. Le personnage utilise alors la séduction, via la libération de son impressionnante masse de cheveux comme pour persuader Deckard de son humanité.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Deckard sait que Rachael est une Replicant. Mais la scène de séduction, partagée (Et réduite à une amorce par Scott, mais des chutes confirment qu'elle était torride) confirment l'ambiguité de la situation et du personnage du héros. Plus humaine que les humains eux-mêmes, Rachael? Du reste, à l'instar de Rachael, les Replicants utilisent beaucoup leurs armes de séduction: Zohra danse à demi-nue, Pris utilise ses charmes et sa fausse candeur, et Batty est doté d'un certain charisme et exhibe son corps avec fierté...

 

 

 

 

Des androïdes finalement supérieurs en force et en qualité humaine, transformés en monstres parce qu'on les traque, mais qui supplantent finalement leurs poursuivants, des hommes devenus experts dans la recréation robotique de la vie, des créateurs de jouets animés et poupées qui ne se distinguent plus des êtres vivants... Cette vision du futur est bien sur angoissante, c'est une vision post-apocalyptique chez Dick, c'est beaucoup plus une vision de la continuité du monde contemporain chez Scott. Celui-ci, d'ailleurs, traque les émotions, la peur, l'angoisse de l'enfermement comme dans Alien; les liens entre les deux films sont forts, depuis la traque de la bête inhumaine, jusqu'à lenfermement ici dans un vaisseau, là dansune ville tentaculaire; de plus, l'éloignememnt de la notion d'humanité est commun aux deux films, l'un est un éloignement par la distance, l'autre par le temps: le vaisseau Nostromo du premier film est parti à des années lumières, et le LA de Blade Runnner vit sur des souvenirs d'un passé de plus en plus lointain.

 

Devant une telle construction, on comprend les difficultés à finir un tel film, qui ont fini par devenir les difficultés de Scott lui-même dans bien des cas puisqu'il est un pourvoyeur de director's cuts particulièrement aguerri. Il s'agissait de doser, et surtout de ne pas en dire trop: fallait-il finir sur le départ de Deckard et rachael vers l'inconnu, via un ascenseur, ou fallait-il les suivre dans une voiture qui roule sur une route au milieu des arbres, comme le fait la happy ending imposée, qui a disparu heureusement de la final cut? Par ailleurs, fallait-il singer le film noir au point d'ajouter une abominable piste de voix off qui flanque le film par terre (Tout en insistant sur la notion de souvenir, bien sur), ou se contenter de suivre l'action au fur et à mesure de sa nonchalance, tant le film est volontairement lent? Ridley Scott, et le temps qui passe, ont heureusement tranché. Reste la licorne, qui divise encore aujourd'hui les fans, certains la croient échappée du tournage du film suivant de Scott, Legend, et la considèrent apocryphe. Scott et ses techniciens affirment qu'elle fait partie du projet depuis le tournage. En attendant, elle donne un sens au film; désespérant, mais un sens.

 

Pour finir, il convient d'ajouter que ce beau film, mal-aimé du public à sa sortie, mais qui a fini par devenir un vrai classique, a aussi une descendance innombrable, depuis les films d'anticipation sur l'avenir proche (Terminator) jusqu'aux séries (Dark angel, donc Cameron encore, mais aussi l'admirable Firefly de Joss Whedon). L'univers si loin et si proche (Dont s'inspirera de nouveau Scott pour Black rain, un film strictement contemporain celui-ci) a été repris, et même par d'autres metteurs en scène de premier plan, Spielberg en tête: il s'agissait de réaliser Minority report, une adaptation de... Philip K. Dick.

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Published by François Massarelli - dans Ridley Scott