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  • : Allen John's attic
  • : Quelques articles et réflexions sur le cinéma, et sur d'autres choses lorsque le temps et l'envie le permettront...
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23 février 2011 3 23 /02 /février /2011 13:54

Il est des films de Keaton qui savent avantageusement se contenter d'être un spectacle. Certains ne vont pas très loin, voire sont dispensables, tant parmi les courts que parmi les longs métrages: on ne fera pas grand cas de College, par exemple. D'autres films brillent d'un exceptionnel éclat comique... Mais il y a eu, à une certaine époque, chez Benayoun par exemple, une tendance à vouloir faire de Keaton un homme aux vertus abstraites et philosophiques d'une phénoménale profondeur. Certaines critiques renvoient à Beckett, et d'autres font du comédien un intellectuel qu'il n'était pas, et se défendait bien de vouloir être. Il était parfois amusé, parfois agacé par de telles assertions, mettant l'étrange vision du monde que ses films présentaient sur le seul compte de son humour et de son envie de gags: promis, juré, il n'y avait dans ses films que du burlesque pur... D'une part, ils disent tous ça, comme Ford qui jurait ses grands dieux que My darling clementine n'est qu'une histoire au premier degré. Et pourtant compte tenu de l'éducation tronquée de Buster, qui s'est entièrement située sur les planches, enfant de la balle à 200%, on ne peut qu'être d'accord avec lui. D'autre part, si Buster Keaton n'aurait jamais accepté qu'on le soupçonne d'être un humoriste à vocation philosophique, ses films dépassent parfois de façon troublante le manque de prétention affiché: Hard luck traitait ouvertement de suicide. De nombreux films offrent un commentaire sardonique sur le mariage (One week, The boat, mais aussi l'étrange final de College, du pur Keaton dans un film hybride). Et puis il y a Cops, un film mûrement réfléchi, radical, assumé et parfait.

Buster derrière les barreaux, Virginia Fox de l'autre côté: le plan tire parti d'une façon nouvelle du beau visage de pierre de Buster Keaton, auquel pour une fois on se doit d'attribuer un sens émotionnel... C'est en fait un plan en trompe-l'oeil qui ouvre le film, puisque la caméra nous révèle ensuite que le jeune homme est en réalité à la grille de la propriété des parents de la jeune femme; celle-ci vient, afin de pouvoir lui promettre d'accepter un jour ses avances, de le mettre en demeure de devenir un grand businessman... C'est peu de dire que Keaton a souvent donné à Virginia Fox des rôles désagréables, contrairement à Sybil Seely dont il faisait souvent sa complice (One Week, The boat, dans lequel ils ont même des enfants!!). Fox, ici, représente un idéal impossible, et elle se place d'ailleurs même en accusatrice dans les scènes ultérieures... quoi qu'il en soit, Buster aveuglé par l'amour décide de donner vie à son rêve, en subtilisant une somme d'argent trouvée par terre (Et qui appartient à l'origine à Joe Roberts, pour une courte mais incisive apparition) et en l'utilisant à bon escient. Un escroc qui a flairé l'innocence naïve lui vend des meubles placés sur le trottoir par une famille qui déménage et attend un transporteur. Buster ajoute à ces meubles une carriole tirée par un cheval récalcitrant, et se met en route, persuadé que sa bonne affaire va lui permettre de conquérir le coeur de Virginia...

Quelques gags bien sentis colorent de burlesque cette équipée étrange; l'un d'entre eux est très annonciateur: doté d'un bras amovible (un ressort auquel est attaché un gant de boxe) afin d'indiquer aux véhicules derrière lui qu'il tourne, Buster met un policier K. O. C'est justement, dans la ville dont le père de Virginia est le maire, le jour de la parade des forces de police: des dizaines, des centaines de représentants des forces de l'ordre sont rassemblés; tout le monde les acclame, et au milieu, Buster prend brièvement les applaudissements pour lui. Les officiels qui l'ont aperçu, parmi lesquels le maire et sa fille, le pointent du doigt: il n'a rien à faire là! Pourtant, à ce stade, il n'a encore pas fait grand chose, à part peut-être perturber la parade... Non, le rejet de sa personne s'effectue a priori, comme si Keaton voulait nous prouver qu'il n'avait, auprès de Virginia comme de la bonne société, aucune chance dès le départ...

Un anarchiste qui souhaite manifestement s'en prendre aux forces de l'ordre, il est vrai rassemblées un peu opportunément, jette une bombe, celle-ci arrive entre les mains de Buster qui s'en sert pour allumer une cigarette, puis la jette négligemment sans se rendre compte de ce que c'était réellement: forcément, elle explose. L'enchaînement est logique, ce qui nous permet  a) de constater que Buster Keaton n'est absolument pour rien dans ce qui arrive et b) de comprendre qu'il est cuit, puisqu'il a effectivement jeté la bombe, et ce devant témoins.

Le reste du film est un déchaînement hilarant de gags, de poursuites, de plans subtilement composés de Buster poursuivi littéralement par des centaines de policiers en uniforme... Le goût pour les plans ultra-économiques, qui résument en une image et quelques secondes une situation (Voir par exemple cette utilisation d'un pâté de maisons en arête, dont les deux trottoirs situés de part et d'autre nous permettent de voir deux meutes de pandores à la poursuite de Keaton), un talent ici combiné avec des situations à la mécanique de précision diabolique, le plus souvent filmé à une distance parfaite (L'échelle en équilibre sur une palissade, Buster caché dans un coffre au milieu des décombres, cerné par des dizaines de flics...), bref, tout concourt à rendre ce film inoubliable.

La fin est célèbre, avec sa morale narquoise: réfugié... dans un poste de police, Buster a attiré derrière lui tout ce que la ville compte en matière de policiers, et sort du poste, déguisé avec le plus bel uniforme qu'il ait pu trouver, puis ferme la porte à clé afin de contenir les fauves; Symboliquement libéré de tout ennui, il voit Virginia, qui passe son chemin. le héros retourne à la porte, l'ouvre, et laisse les policiers se saisir de lui... Fondu au noir: le mot fin est écrit sur une pierre tombale sans aucune mention de l'identité de l'infortuné défunt, mais le chapeau reconnaissable qui y est accroché ne laisse aucun doute.

Bien sur, le plan en trompe-l'oeil du début était sans équivoque non plus: on pouvait bien le croire coupable, comme tout le reste de l'humanité semble-t-il dans The goat, le précédent film paranoïaque de Keaton. Lloyd reprendra d'ailleurs cette idée en l'adaptant, et en la poussant techniquement un peu plus loin, avec un travelling arrière comme révélateur de la supercherie, dans Safety last, en 1923. Mais ici, Buster Keaton a un message à faire passer, avec cette vision fugitive d'un homme potentiellement coupable, cet affreux concours de circonstances qui le rend ennemi public numéro 1, cette paranoïa galopante d'un homme poursuivi par des dizaines de policiers en uniforme, qui en veulent à sa peau, et qui d'ailleurs auront raison de lui dans un final glaçant. Hitchcock lui-même n'a jamais été aussi loin dans la paranoïa anti-policière...

En 1921, le mentor de Buster Keaton, et par ailleurs son meilleur ami, Roscoe Arbuckle, était l'un des rois de Hollywood; bon vivant, il avait l'habitude d'organiser de fêtes qui faisaient un peu jaser par leurs débordements. Au cours d'une de ces fêtes, Virginia Rappe, aspirante actrice, est morte. Immédiatement considéré comme le meurtrier, proclamé violeur, Arbuckle a été paré de tous les vices. William Randolph Hearst, propriétaire local de presse bien connu des cinéphiles, était semble-t-il décidé à exploiter l'affaire, tant qu'on croirait Arbuckle coupable. Le, ou plutôt les procès car il y aura des appels, ont tous conclu à l'innocence d'Arbuckle. Non seulement aucune excuse ne lui sera fournie de la part de ses détracteurs, mais cette affaire a signé l'arrêt de la carrière triomphale du comédien, jusqu'alors en contrat avec la prestigieuse Paramount. Il lui fallait désormais trouver un pseudonyme afin de pouvoir mettre ne scène des films pour le compte d'autres, et pas pour les plus grands studios; jusqu'au bout, à sa mort en 1933, Arbuckle était désormais un homme brisé, reconnu innocent, mais symboliquement coupable de la saleté qu'on s'est plu à lui attribuer. Keaton est resté, à ce sujet, en colère jusqu'à son dernier souffle.

Non, Cops, comédie sublime sur un destin horrible, n'est absolument pas un film gratuit. C'est aussi un chef d'oeuvre burlesque.

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Published by François Massarelli - dans Buster Keaton Muet