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28 mai 2011 6 28 /05 /mai /2011 08:45

Somewhere in the night avait beau être, dans l'intention de Mankiewicz, un film noir destiné à lui faire apprendre les ficelles du métier, il véhiculait d'intéressants prototypes, notamment dans le fait d'utiliser l'intrigue pour construire un puzzle avec narration comme il aime tant les faire. Celui-ci aborde d'autres thèmes, qui sont passionnants, et qui renvoient aussi bien à la Bible, à Shakespeare, qu'à des valeurs Américaines: on parle ici de rêve Américain, de meurtre symbolique du père et de partage de la dépouille (Quatre ans avant Julius caesar) et d'ascension suivie de chute. Le film a la réputation d'être mineur, un exercice imposé. C'est sur qu'entre A letter to three wives et All about Eve, on sent bien qu'il n'est pas à la même hauteur, mais il vaut bien plus que ce qu'on en a parfois dit.

 

Max Monetti, plus que le héros de ce film, est l'ancrage. Interprété par Richard Conte qui lui confère son aspect rugueux, brutal dans ses mots et sa manière d'être, il est un avocat, l'un des quatre fils de Gino Monetti, un immigrant Sicilien qui a construit une banque à partir de petits prèts de voisinage. dans l'introduction du film, il sort de prison (Ou il a passé sept années), et vient rêgler ses comptes auprès de ses frères. On ne sait pas encore pourquoi, mais on apprend que le père est mort, et que la banque appartient désormais aux trois autres Monetti: tous les fils, moins Max... La fin de l'introduction voit Max se rendre à la maison familiale, ou il entame un flashback, qui va prendre les trois-quarts du film.

 

Gino Monetti, on le sent très vite, est le héros du film. Edward G. Robinson prète sa bonhomie à un personnage très ambigu, insaisissable, dont le caractère profond semble varier sur un certain nombre de critères, comme selon le point de vue: philantrope, il prète à ses voisins comme on donne à ses amis. Riche, il règne sur le quartier, mais estime ne pas enfreindre la loi. Pris en faute, il se défend par le bon sens. Finalement, il apparait coomme un rapace, qui a fait sa fortune sur le dos des petites gens, qui lui versent des intérêtes exorbitants... Pour Max, il est un père exigeant mais qui le soutient; tous les autres fils souffrent, et Mrs Moneti estime que la richesse a fait perdre son humanité à son mari. voilà, c'est all about Gino Monetti, dont Robinson fait un sans faute, si ce n'était l'accent Italien forcé.

 

Le flash-back possède un plan, lent et solennel, durant lequel alors que retentit de la musique (Gino Monetti est comme Little Napoleon, dans Some like it hot; il est un fan d'opéra), on monte un escalier, et on franchit le temps... Max est seul à la maison et se souvient. cet escalier reviendra, encore et encore, dans le film. Bien sur, il est associé à Gino et son ascension, et par contrecoups à la frustration des trois fils ratés. Il semble venir en écho à l'omniprésence de Gino Monetti, il est un symbole à la fois du rêve Américain, incarné par l'indéniable réussite de Monetti, mais aussi du ratage: le père n'a construit d'empire que pour lui-même, et refuse aux trois fils la moindre largesse; par ailleurs, au bout de cet escalier, le père sera rattrappé par une machine judiciare qu'il a trop longtemps ignoré. il a voulu se saisir de l'opportunité du rêve Américain, mais l'a fait à la Sicilienne... Plus dure sera la chute: L'escalier mène aussi le père à la trahison, indirecte, qui scelle son propre sort en envoyant Max, le chouchou,  en prison. Basse vengeance, qui fait d'une pierre deux coups, de la part des trois frères ligués.  Cet escalier, on le voit une dernière fois au terme d'un rêglement de comptes: Max vient de voir ses frères une dernière fois, leur abandonne toute part et toute vélléité de revanche. Il emprunte une dernière fois l'escalier, filmé pour une fois depuis l'étage, et on le voit disparaitre...

 

Une scène du film voit vers la fin du flashback, Max sortir de prison le temps de visiter sa famille, à la mort de son père. Dominée par le prétentieux portrait géant de Gino, fantôme très concret, la scène renvoie bien sur à Shakespeare, et Max est très sarcastique, contre ses frères qu'il sait responsables de la chute de son père, de sa présence en prison. C'est leur mère qui se fait l'interprète de la scène, renvoyant dos à dos la dépouille du père mort, le fils écarté, et les trois comploteurs. Une scène dure, dans laquelle la présence symbolique de Robinson est donc assumée par le portrait, et qui anticipe sur le traitement très partagé du Julius Caesar de mankiewicz, dans lequel la faute de la mort de César sera certes assumée par Brutus, mais aussi renvoyée à la faute de César lui-même, qui n'aurait pas du détruire la république, et aux complices de Brutus qui l'ont manipulé... dans cette maison des étrangers, que dénonce la mère, on vise donc assez haut, pour tomber très bas.

 

Les dialogues sont une fois de plus du pur Mankiewicz, qui s'amuse à donner cette étrange fausse bonhomie à son Gino Monetti, qui bien que banquier anticipe sur d'autres patriarches plus douteux. Le père sait comment distribuer en trois mots les bons points (max) et les tartes (Le pauvre pietro, qualidfié de Dumbhead, "andouille", dans toutes les phrases utilisées par son père pour s'adresser à lui), le tout enrobé dans un accent Italien et de constants appels au bon sens. La scène du repas montre parfaitement les mécanismes familiaux, avec le père qui impose à tout le monde le silence en écoutant des disques, pendant que les convives ont faim, et doivent se retenir de manger. La conversation qui suit, qui montre à la fois la frustration de certains des enfants de Gino, et la méchanceté aveugle du père, est un grand moment. Max, de son côté, est caractérisé par un tic de langage qui fait de lui non seulement un homme pressé et direct, mais aussi quelqu'un de foncièrement irritant, ce que ne manque pas de faire remarquer la petite amie (Susan Hayward) qui reprend son mot ("Period", point final) pour se moquer de lui à plusieurs reprises.

 

Même dans un film "mineur", la classe de Mankiewicz est là, et ce film dont les premières images ont été tournées à New York, sur un marché de Little Italy, avec la présence de Richard Conte, par Mankiewicz lui-même, ne sont que le début d'un film qui est bien supérieur à de nombreux films noirs de la Fox de Zanuck, avec cette obsession du naturalisme. Ici, Mankiewicz a pulvérisé ce réalisme pour imposer sa vision du monde, baroque, et bien sur, très très noire.

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Published by François Massarelli - dans Joseph L. Mankiewicz