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  • : Allen John's attic
  • : Quelques articles et réflexions sur le cinéma, et sur d'autres choses lorsque le temps et l'envie le permettront...
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1 juillet 2011 5 01 /07 /juillet /2011 09:48

Au sein de la petite oeuvre de Clouzot, Les diaboliques m'est toujours apparu comme un diamant assez particulier; sous la gangue apparente d'un polar de forme classique autant que rigoureuse, se dissimule en effet un de ces réquisitoires sardoniques et glaçants sur l'âme humaine, la manipulation, le crime, la vie enfin. La monstruosité y éclate comme dans les autres chefs d'oeuvres que sont Le corbeau ou Quai des orfèvres. Pour bien traiter de ce film, il convient de rappeler qu'il possède une fin qu'on n'a pas le droit de révéler aux gens qui ne l'ont pas vu, c'est la raison pour laquelle je le traiterai en deux temps, réservant mes allusions à la dite fin pour la dernière partie de cet exposé...

 

Au commencement, il y a une école, une petite institution privée dont on ne sait pas si elle est un caprice de gens fortunés en mal d'enfants (Les Delassalle, mariés depuis huit ans: Madame est une riche héritière, et Monsieur, un ancien champion de tennis, tient la boutique), ou une réelle nécessité pour les enfants qui y reçoivent une éducation. Sous la direction de M. Delassalle (Paul Meurisse), l'institution est dans une mauvaise passe: peu d'enseignants, peu d'élèves, des moyens pas à la hauteur pour l'intendance... Ca sent la fin. De plus, M. Delassalle est un tyran domestique, non seulement pour Mme Delassalle (Véra Clouzot), mais aussi pour sa maitresse, l'enseignante Nicole Horner, interprétée par Simone Signoret. Les deux femmes se liguent et projettent de tuer Michel Delassalle. mais un certain nombre d'obstacles se dressent devant elles; en particulier le fait que Cristina Delassalle est très malade du coeur, mais aussi la disparition du cadavre une fois le crime accompli; enfin, un policier à la retraite (Charles Vanel) a repéré les agissements pour le moins étranges de ces deux femmes et semble un peu trop perspicace...

 

Dans cette histoire criminelle, il est fascinant de voir comment deux femmes qui en sont venues à fomenter un meurtre se sont liguées contre leur bourreau; on peut toujours s'interroger sur la finalité de ce meurtre projeté pour les deux femmes elles-mêmes, ce n'est en aucun cas le propos. Même si Clouzot nous donne beaucoup d'arguments pour soutenir et même vouloir ce crime (je reviendrai sur la personnalité particulière de Michel Delassalle une peu plus loin), il ne souhaite pas tant nous montrer comment commettre un meurtre, je pense qu'il s'en amuse beaucoup, jouant avec les nerfs du spectateur lorsque les deux jeunes femmes mettent enfin leur plan à éxécution, mais il y a deux aspects du film qui me semblent ici plus intéressants: d'une part, la matérialisation de la culpabilité sous la forme de la disparition inexplicable du cadavre, mort noyé dans une baignoire, laissé à tremper sous une statue de bronze, installé dans une malle en osier sur le trajet Niort-Paris, puis mis à macérer dans la piscine la plus dégoûtante du monde. Une fois le cadavre disparu, les deux jeunes femmes se tournent l'une contre l'autre, sont prètes à dénoncer l'autre, et paniquent. Finalement, Cristina devient plus religieuse encore (c'est une catholique maniaque) et Nicole prend la fuite... un autre aspect fascinant tient dans le défi à la morale ambiante représenté par les deux femmes, qui sont effectivement l'épouse légitime d'une part et la maitresse de l'autre. Clouzot, ambivalent en matière de morale, s'amuse à afficher leur complicité en montrant de nombreux indices qui pourraient nous donner à reconnaître un couple homosexuel dans l'association entre les deux (Clouzot a déjà révolutionné l'image d'une lesbienne au cinéma en montrant en Dora une femme amoureuse d'une autre qui n'a pourtant rien d'une criminelle ni d'une dépravée, dans Quai des orfèvres); leur complémentarité d'une part: la brune et la blonde, la catholique et l'athée, la douce et la forte... De nombreux indices ensuite, depuis la réflexion de M. Drain (Pierre Larquey), le vieil enseignant, sur la "légitime épouse qui sèche les larmes de la favorite", jusqu'au vocabulaire de Signoret à l'égard de Véra Clouzot ("ma chérie"), et bien sûr le fait que les deux femmes partagent un lit à Niort (Fort chastement, en apparence, mais bon...) de toute façon les deux femmes se connaissent fort bien. De là à imaginer qu'elles se connaissent bibliquement...

 

Comme tout film de Clouzot, l'univers représenté possède sa cohérence, et ressemble peu ou prou à une vision de la société, mais ici, la lorgnette est éducative: beaucoup de professeurs en effet dans ce film situé principalement dans une école: Cristina, l'âme de l'école, y enseigne l'Espagnol, l'Anglais et les maths; Nicole (Dont on apprend qu'elle a démissionné dans des circonstances douteuses de son poste en lycée) les sciences; M. Drain et un autre enseignant interprété par Michel Serrault (Souvent crédité comme surveillant seulement) devant se partager les autres matières. M. Delassalle lui-même ne doit pas enseigner (Même s'il a une tirade cruelle de la part de Clouzot sur Le petit Larousse illustré, "mon instrument de travail"...). L'éducation est déjà bien malmenée dans cette école ou les enseignants sont soumis à un despote, mendiant pour un verre de vin (Larquey), comme punis pour rester à surveiller l'internat pendant le week-end (Serrault), lorsqu'un imprévu arrive; enfin, ils se détestent tous, Drain ayant en particulier une animosité très morale contre Nicole Horner... Au-delà de l'institution, Nicole loue l'étage de sa maison de Niort à un couple d'enseignants, les Herboux (Thérèse Dorny et surtout Noël Roquevert): ceux-ci sont bien des professeurs en activité mais leur mesquinerie est comique, leurs vieilles habitudes navrantes (Ils écoutent d'insupportables fadaises à la radio, on entend distinctement un présentateur dire Vous avez entendu "on ne badine pas avec l'amour d'Alfred", de Musset; ça ne fait pas réagir les Herboux...) et ils sont l'une des rares chances du film de présenter la vie à l'extérieur de l'institution Delassalle... Un autre personnage extérieur à l'enseignement est représenté par Vanel et son flic retraité, mais j'y reviendrai plus bas.

 

Non, le plus marquant dans ce film, c'est bien sur la victime qui disparaît post-mortem, interprété par Paul Meurisse, c'est peut-être son plus beau rôle, et il est ici un monstre absolu, jouant de sa prestance athlétique, de sa classe naturelle, de sa voix autoritaire et cassante; on a tous en mémoire, une fois le film vu, cette scène ou il impose à tous les gens qui dinent à l'institution un poisson trop vieux pour être consommé (Que lui même ne mange pas, prétextant une raison de santé), et ce moment durant lequel il fait le silence dans la cantine, suivi d'un sonore "Avale!" à destination de Cristina qui n'arrive pas à manger son poisson. L'humiliation dans toute sa splendeur... l'avantage, avec cette scène magnifique de méchanceté au vitriol, et avec un acteur comme Meurisse, c'est que Clouzot n'a pas besoin de grand chose pour en faire un monstre. On comprend ces deux femmes qui veulent le tuer.

 

Enfin, le film fait la part belle à une terreur sourde, inexplicable, devant la disparition magnifiquement orchestrée de ce cadavre, qui devrait être au fond de la picine, mais n'y est pas. Le suspense autour de cette disparition et les nombreuses anecdotes et petits mystères, jeux de pistes autour de l'absence-présence de Michel Delassalle, maintiennent l'illusion de la présence du grand comédien, jusqu'à jouer sur le cadre, en faisant passer des figurants habillés en Paul Meurisse pour mieux troubler le spectateur. Le plaisir cinématographique de ces moments de suspense et de terreur est intact même lorsqu'on connait le pot-aux-roses... et c'est là que les gens qui ne connaissent pas le film doivent s'arrêter de lire.

 

RESERVE donc A UN PUBLIC AVERTI...

 

Au-delà de cette petite recommandation qui rappelle que Les diabioliques n'est pas un film à mettre entre toutes les mains (interdit aux moins de seize ans en 1955) , on sait donc que ce que l'on ne doit pas savoir la première fois qu'on voit le film, c'est que si meurtre il y a, ce n'est pas celui qu'on croit... Cristina est donc la victime de la manipulation de Nicole et Michel, dont les scènes finales nous présentent le caractère de metteurs en scène dans une séquence grand-guignol magnifiquement orchestrée. Et c'est là que le film prend tout son sens. Bien sur, l'univers dépeint est une fois de plus cette médiocre vision de l'humanité chère à Clouzot, le méchant auteur du Corbeau, film moral sur les turpitudes de l'homme. Mais son propos est bien plus de nous montrer les mécanismes d'une manipulation, de nous faire nous dire, lorsque Nicole Horner fait accidentellement tomber une malle en osier sur la pauvre Cristina, qu'elle le fait sans doute exprès; que lorsqu'elle lui demande une statue en bronze, elle veut l'achever. Que quand elle la console, elle lui plante en fait un couteau dans le dos. de même, Michel Delassalle, le coureur, sait qu'il pousse sa femme à le haïr et à vouloir sa mort à chaque fois qu'il commet une monstruosité, il les cherche donc sciemment, il y prend même un certain plaisir...

 

Mais il y a pire. Bien sur, l'arrivée de Vanel en vieux flic rassurant agit sur le film comme une bouffée d'air frais, et on croit rêver quand ce vieux bonhomme bourru semble accepter de bonne grâce l'aveu de Cristina. On se dit qu'elle a un appui, un homme revenu de tout qui la comprend. Eh bien pas du tout; il semblerait que le vieux flic sache effectivement additionner, et il a tout compris. Plutôt que de dévoiler le pot-aux roses, il attend sagement l'accomplissement du crime, entraînant ainsi un coup de théâtre qui pour s'effectuer devait passer par la mort (Réaliste, glaciale, et prémonitoire de la propre mort de Véra Clouzot, c'est effrayant!) de Madame Delassalle. Son arrivée, tranquille, résonne comme un triomphe pour le vieux limier, elle fait de lui un manipulateur encore plus retors que les deux amants... Un esthète du crime, qui ne peut arrêter les deux assassins qu'en les laissant d'abord accomplir le meurtre jusqu'au bout. Tout ça ne fait décidément pas une humanité très jolie...

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Published by François Massarelli - dans Henri-Georges Clouzot