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  • : Quelques articles et réflexions sur le cinéma, et sur d'autres choses lorsque le temps et l'envie le permettront...
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24 avril 2013 3 24 /04 /avril /2013 09:54

A l'époque de la sortie de Schindler's list, beaucoup de gens se sont publiquement étonnés (Sans parler des polémiques autour du fait de faire ou non le film, encore vivaces aujourd'hui) de ce que Spielberg puisse s'attaquer à des sujets sérieux. C'était surprenant, puisque le débat remontait déjà à la sortie de The color purple, et à la volée de bois vert reçue par Spielberg de toutes parts: les tenants d'un cinéma lyrique et épique qui semblaient ne pas vouloir admettre qu'un homme comme lui fasse des films ambitieux (Car dans leur esprit Close encounters of the third kind ne pouvait être autre chose qu'un divertissement!); les fans du réalisateur qui ne se reconnaissaient pas dans le film; une partie de la population Américaine, notamment les Afro-Américains qui ne se reconnaissaient pas dans les maladresses du film... Après Empire of the Sun, puis les oeuvres ambitieuses (Et parfois ratées, voir Amistad) qui ont suivi, on sait enfin qu'il y a du David Lean chez Spielberg, et que cette caractéristique du réalisateur, qu'on aime les films concernés ou non, est indissociable des autres films de son oeuvre. Lincoln est pour moi le film le plus abouti de cette veine, celui qui nous permet au mieux de voir l'humanisme du réalisateur à l'oeuvre.  

Ce n'est pas un biopic, ce genre d'exercice étant désormais réservé à la télévision. Le film se concentre sur la toute dernière période de la vie du Président entre janvier et avril 1865: il a été brillamment réélu (Alors que son élection en 1860 était surtout due à la présence de quatre "gros" candidats, dont deux dissidents, témoins d'une période de rupture imminente entre les états du Nord et ceux du Sud); le président a déjà fait son discours le plus fameux (The Gettysburg Address, que beaucoup connaissent déjà par coeur, la première scène en atteste). Il est déjà statufié, et le film comme en écho, le montre souvent au travers de dispositifs qui apportent une nécessaire distance entre lui et nous, spectateurs: lumières, vitres, objets font déformation ou obstacles, nous empêchent de nous approcher de trop près. Pourtant, l'intrigue se déroule dans une situation politique très identifiée: le Président a une majorité confortable au Sénat et relative à la Chambre des Représentants dont les membres Démocrates entendent bien faire la poche de résistance à celui qu'ils considèrent comme un dictateur. Il sait la fin de la guerre proche, et compte malgré tout faire passer un amendement révolutionnaire à la constitution, le 13e: un décret qui reconnaîtrait l'égalité entre les Noirs et les Blancs et abolirait l'esclavage pour toujours. Son problème: il a certes fait ratifier le projet sans aucun problèmes au Sénat, mais il a besoin d'une majorité des deux-tiers à la Chambre des Représentants, et ce n'est pas gagné; il lui faut donc non seulement concilier les voix des Conservateurs Républicains de Preston Blair, partisans d'une paix rapide, quitte à abandonner l'émancipation des esclaves, et les Républicains radicaux rangés autour du bouillonnant Thaddeus Stevens, partisans d'une égalité totale, légale comme raciale; il lui faut aussi convaincre un certain nombre de Représentants Démocrates, en particulier ceux qui n'ont pas été réélus et sont donc en train de finir un mandat plus libres que s'ils avaient à adhérer à une stricte discipline de parti. A coté de ces péripéties, deux sous-intrigues viennent s'ajouter: d'une part, la volonté de Robert Lincoln, l'aîné des enfants, de s'engager à son tour (Son frère a été tué) embarrasse ses parents, en particulier Molly qui ne s'est jamais remise de la mort de son fils, et d'autre part, Preston Blair a été en douce négocier une tentative de paix avec les Confédérés, ce qui va embarrasser Lincoln puisqu'il sait que toute chance de paix à l'amiable sera saisie par ses adversaires comme une opportunité de se débarrasser du 13e amendement, un texte impopulaire que la plupart des Représentants s'apprêtent à voter la mort dans l'âme, comme un moyen de finir la guerre plus que comme une occasion d'abolir l'esclavage...

Le film de Spielberg, tout en tractations politiques comme captées par une caméra qui aurait su remonter le temps, montre bien la situation en cet hiver 1864-1865 dans sa complexité, et fait le deuil de l'image d'Epinal d'une Amérique divisée en bons Abolitionnistes et en méchants Esclavagistes: la plupart des gens du Nord ne veulent pas, y compris d'ailleurs après avoir voté le texte, qu'on les considère comme des égaux des Noirs. Les "braves gens" adhèrent au texte uniquement parce qu'on leur a dit que ce serait un moyen de finir la guerre, sinon ils admettent qu'ils n'en veulent pas. La perspective pour eux de voir débarquer dans le nord des hordes d'esclaves libérés leur fait tout simplement peur! Le passage de l'amendement au Congrès fait donc d'autant plus figure de progrès tangible que la situation n'y est pas favorable. A cette situation vient s'ajouter un dilemme passionnant: alors que les émissaires (trois politiciens du sud, dont rien moins que le Vice-Président des Etats confédérés) sont là, Lincoln doit-il les rencontrer et négocier la paix, qui ne pourrait que résulter de l'entrevue, privilégiant l'intérêt général sur le passage du 13e amendement qui serait de fait sacrifié sur le socle d'une entente commune entre le Nord et le Sud, ou doit-il ignorer ces possibilités de paix, et continuer une guerre meurtrière parce qu'il sait que la possibilité d'établir une véritable égalité est nécessaire, et doit être opérée séance tenante. Son choix s'explique de multiples façons, il en donne pour sa part plusieurs lectures: la version officielle, à savoir que l'égalité est la raison d'être de la guerre (Même si d'autres considérations plus économiques et inavouables sont alors passées sous silence); il serait absurde de tout effacer pour recommencer exactement comme avant. Mais la raison plus complexe qui nous est donnée par le président est la suivante: il a déjà proclamé l'émancipation des esclaves, sans passer par la case du Congrès. Il lui faut donner une légitimité à un acte pour lequel il a été vivement (Et, si on se réfère aux codes en vigueur, justement) critiqué, il lui faut donner une véritable dimension politique à un processus qui doit être aussi inéluctable que possible...

 

Les personnages qui comptent sont nombreux dans le film, et Spielberg a su éviter tout manichéisme facile; certes, Lee Pace (Représentant Wood, Démocrate) abuse des effets de manche dans ses réquisitoires anti-égalité, mais son style est en tous points semblable à celui des autres orateurs d'un age qui n'avait pas peur de l'emphase en politique, et la colère des Démocrates n'est pas loin d'être relayée par les bougonnements des Républicains qui ne veulent pas qu'on les assimile aux Noirs... Seul Thaddeus Stevens (Tommy Lee Jones, magistral), Représentant de Pennsylvanie, est pour l'égalité sans conditions; il lui faudra d'ailleurs manger une partie de son chapeau pour faire avancer les votes! A la fin du film, Spielberg éclaire d'un jour tendre la réalité historique: Stevens était de notoriété publique en concubinage avec sa gouvernante noire, ce qui a fait de lui, et de façon durable, un paria (Voir le portrait ignoble que Griffith fait de lui dans The Birth of a nation). Quant à Lincoln, une conversation avec la dame de compagnie de son épouse, une ancienne esclave (Lisa Bonet) éclaire une certaine ambiguïté: il admet après toute cette histoire qu'il va lui falloir lui même s'habituer à la présence future d'anciens esclaves dans la société... Il n'est pas un partisan de l'égalité totale, il est juste mû par deux sentiments: une certaine pitié à l'égard des esclaves dont les souffrances l'ont toujours ému, et le fait de se dire qu'il est des évolutions nécessaires de la société qui doivent parfois être opérées contre son gré. Kaspi dans son Histoire des Etats-Unis nous révèle un Président Lincoln pas si abolitionniste que l'on aurait pu le croire, et Spielberg et Daniel Day-Lewis sans trop pousser l'ambiguïté, le suivent: Lincoln incarne, avec le talent exceptionnel de l'acteur, une certaine figure du sacrifice politique, tout en étant dépeint comme un stratège génial, un manipulateur surdoué, un homme capable de raconter les anecdotes les plus inattendues quand il s'agit de temporiser. un politicien moderne donc...

Spielberg n'a jamais caché ses sympathies pour l'actuel Parti Démocrate, et son engagement bienveillant auprès de Barack Obama (Un autre Président progressiste/centriste issu du même état, L'Illinois). Il est impossible de ne pas y penser devant ce film rassembleur... La principale force de ce film intelligent, c'est de montrer avec un minimum de nécessaires raccourcis la complexité de la politique Américaine telle qu'elle naît de la guerre de Sécession, et telle qu'elle est encore; l'humanisme d'un Lincoln, qui fait en sorte que son héritage pour les Etats-Unis soit finalement de rassembler sur des idées qui ne sont pas que les siennes, et qui ne sont pas nécessairement ses idées du reste, et de faire bouger les lignes, les convictions, et de dépoussiérer un peu les conservatismes. Le Parti Républicain, bâti sur les ruines du vieux Parti Whig, était alors une force de progrès (Ce qu'il n'est bien sur plus, mais alors plus du tout!), qui nous est montrée de l'intérieur dans ce film. Le fait que Spielberg ait souvent recours à l'humour n'empêche pas la gravité de la situation d'être souvent palpable, et la guerre, bien que réduite à bien peu d'images, est bien là. On applaudira une superbe ellipse, le fait qu'on n'aura pas le passage obligé du théâtre Ford, déjà couvert par Griffith à deux reprises(Birth of a nation,1915, puis Abraham Lincoln, 1930). En lieu et place, on pense plutôt à John Ford devant une scène durant laquelle Lincoln se rend vers son destin, de dos, vu par un vieux domestique. La scène est poignante, non seulement parce que l'on sait qu'il va vers sa mort, mais aussi parce qu'il apparaît comme une personne profondément touchante, un homme qui a dédié sa vie à un idéal politique qui est en train de s'accomplir, et qui n'ira hélas pas au bout de ses désirs de légèreté et de rapprochement avec son épouse (Sally Fields): ils ont parlé de voyager pour s'aérer l'esprit et retrouver un peu de tranquillité après les quatre années de guerre; là encore, on pense à Ford et à The man who whot Liberty Valance lorsqu'il nous montre le vieux Sénateur Ransom Stoddard (James Stewart) qui retourne chez lui en train et parle de lever le pied une fois rentrés à Washington. Daniel Day-Lewis, pour sa part, n'est pas indigne du portrait de Henry Fonda en Young Mr Lincoln. Et franchement, ce n'est pas rien.

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Published by François Massarelli - dans Steven Spielberg