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16 décembre 2012 7 16 /12 /décembre /2012 13:36

Que le troisième film de P.T. Anderson sacrifie à la mode du film dit "choral" est indéniable, mais il conviendrait de ne pas s'arrêter à ce qui généralement est un moyen finalement assez facile de fédérer le public à une oeuvre de longue haleine, en autorisant globalement les acteurs à faire des numéros à Oscars, à peu de frais. Non, ce serait décidément trop facile; si Magnolia partage avec Short Cuts (Altman) et disons Crash (Paul Haggis) le décor de Los Angeles et une structure à ramifications, Anderson choisit de lier ses histoires plus par un thème commun que par des liens dérisoires, et des ficelles de scénario, et de multiplier les fausses pistes: ainsi il joue avec le spectateur dans un prologue comique, ou il questionne le rôle du hasard dans des coïncidences un brin absurdes, avant de présenter ses personnages et ses situations; et là, pour Earl Partridge, dont la mort imminente est l'occasion pour lui de tenter de renouer avec son fils disparu, pour Jimmy Gator auquel sa fille refuse de parler, en préférant se détruire dans une orgie de drogue et de sexe, et pour le père du jeune Stanley, vedette d'un quiz show, exploité par sa famille pour engranger le plus d'argent possible, il est clair que les rapports son minés dès la base par la faute, ou le péché du père. C'est ce qui a poussé James Patrridge loin de son père, au point de changer de nom, de prétendre avoir perdu son géniteur, et de devenir un gourou d'une entreprise d'exploitation des bas instincts masculins; c'est ce qui a conduit Claudia Gator à sa propre ruine, suite à un inceste avec son père; c'est aussi ce qui pousse Stanley, en direct à la télévision à accuser l'émission d'exploiter les enfants d'une façon honteuse.

Les ramifications du film nous conduisent sur les pistes d'autres personnages, dans lesquels on reconnait d'autres éventuels comportements liés à d'éventuels pères excessifs: Jim, un flic intègre au point de tiquer devant le moindre gros mot, mais qui est prêt à se mettre en question lorsqu'il voit en Claudia la femme de sa vie; Phil, un infirmier dévoué à son patient mourant, au point de jouer à ses côtés le substitut d'un fils qui se refuse à venir; et enfin Linda, la femme d'Earl, qui souffre d'avoir tardé à aimer son vieux mari, et qui ne supporte pas de le voir mourir: quel a été le rapport à l'autorité paternelle de ces trois personnages?

Une autre personne qui croisera le chemin de Jim, est en rapport avec le petit Stanley, et éclaire l'histoire de ce dernier, en montrant ce que Stanley deviendrait s'il ne se rebellait pas: Donnie Smith, vainqueur du même jeu télévisé (Dont Jimmy Gator est le présentateur, et Earl Partridge le producteur, donc on le voit, tout se tient quand même), a été exploité par ses parents, n'a personnellement rien retiré de l'expérience, sinon un manque flagrant d'amour... Et il est, comme les autres, en crise. Mais il sera aussi l'un des premiers témoins d'un cataclysme d'un genre nouveau, par lequel Anderson a choisi de clore son film: une inexplicable pluie de grenouilles, une catastrophe dérisoire et risible, mais qui n'est pas sans rapport avec l'étrange et burlesque ouverture.

Le film possède aussi une séquence d'une grande beauté, qui en souligne la structure chorale comme la division en trois actes: à la fin de la deuxième partie, les personnages importants interprètent, accompagnés par la version de la chanteuse elle-même, la chanson Wise Up d'Aimee Mann. Celle-ci a fourni à Anderson un certain nombre d'enregistrements alors inédits (ils ont été publiés depuis, notamment sur le magnifique album Bachelor number 2, or the last remains of the dodo), que le metteur en scène a utilisés pour étayer son film, en faisant parfois de la musique un personnage du drame (Lorsque Jim intervient en pleine tournée chez Claudia, c'est parce que les voisins se sont plaint que la musique -une chanson d'Aimée Mann, Momentum- était trop forte), ou comme dans cet exemplaire scène décalée, pour créer un commentaire actif sur l'intrigue. C'est non seulement surprenant, c'est aussi superbe. Joss Whedon, admirateur déclaré du film, en a repris l'idée avec son fameux épisode musical de Buffy the vampire slayer. Il a aussi, comme d'autres, vu le talent particulier d'Anderson pour les plans-séquences, qui donnent à ce film une si étrange vérité. Comme le dit Phil, téléphonant au secrétariat de "Frank Mackey", le pseudonyme de James Partridge, cette anecdote du type qui téléphone pour demander à l'aide parce qu'un homme va mourir, ce n'est pas que du cinéma, c'est aussi de temps à autre une histoire vraie. C'est quasiment un résumé du film, qui approche la vérité des êtres, mais les sauve à la fin, d'une manière ou d'une autre. Les interprètes (Julianne Moore, Jason Robards, Melora Walters, le scientologue Tom Cruise dans un de ses bons rôles, Philip Seymour Hoffmann, William H. Macy...) sont tous à leur meilleur; et grâce à eux et au talent d'un metteur en scène inspiré, Magnolia est plus qu'un film, plus qu'une collection d'anecdotes reliées les unes aux autres, c'est une expérience à vivre.

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Published by François Massarelli - dans Paul Thomas Anderson