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  • : Quelques articles et réflexions sur le cinéma, et sur d'autres choses lorsque le temps et l'envie le permettront...
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1 mai 2013 3 01 /05 /mai /2013 19:23

La "version longue" de la version longue de ce film dont l'histoire de la confection est riche en rebondissements, est désormais disponible. Elle contient une vingtaine de minutes supplémentaires par rapport à la version auparavant disponible, dont certaines sont mythiques; par contre, certaines voix se sont élevées pour rappeler que Leone lui-même se serait opposé à la réinsertion de certaines scènes. On n'est donc sans doute pas devant une version idéale. Au moins la vision de ces quatre heures et onze minutes nous permettent-elles de revoir le film, avec toujours plus de bonheur...

C'est vers 1968, au moment de la sortie de Once upon a time in the west que Leone a commencé à vouloir monter ce projet, y voyant la possibilité de continuer une nouvelle trilogie. L'histoire est célèbre: le cinéaste a tenté par plusieurs fois de monter ce film, trouvant à plusieurs époques les acteurs idéaux, avant de voir le projet capoter plusieurs fois. Tel qu'il est le film propose des solutions idéales avec ses acteurs Américains, qui s'expriment tous en anglais du début à la fin, permettant au film d'échapper à cette malédiction de post-synchronisation mal fichue qui reste embarrassante en particulier sur Il était une fois la révolution. Mais de toutes façons, l'intérêt de ce film vaste et riche est ailleurs: il conte une vision du siècle, par la lorgnette du banditisme, à travers l'amitié entre Noodles (David Aaronson, interprété par Robert de Niro) et son ami Max, joué par le grand James Woods. Les deux sont au départ des garçons débrouillards de Brooklyn, où ils apprennent à devenir des caïds, selon le précepte de Max (On ne veut pas de patron). Ils subissent une rupture brutale, lorsque Noodles est envoyé en prison pour avoir brutalement tué un gangster qui avait abattu l'un des leurs, le petit Dominic, alors que tout semblait baigner dans l'huile... après le retour de Noodles à la vie active et aux affaires, en plein age du jazz (les années 20), les deux hommes semblent de plus en plus éloignés l'un de l'autre, et une trahison se profile alors, qui va avoir sur les personnages des répercussions graves, tant psychologiques qu'historiques...

Noodles, parallèlement, est hanté par le souvenir de son amour d'enfance, Deborah (Elizabeth McGovern), dont il était fou, mais qui l'a constamment à la fois repoussé et encouragé de façon très ambiguë. Comme avec son film précédent, Leone le provocateur choisit de raconter à sa façon l'histoire du 20e siècle en en faisant l'histoire de gangsters et de leurs méthodes... Le motif qui sert de fil rouge au film est le temps, avec sa structure étonnante, faite de flash-backs ou de flash-forwards (Il y a un aspect polémique de la structure temporelle, sur lequel je reviendrai), le temps qui fait d'un garçon un homme et d'un homme un vieillard. Les acteurs ont été sélectionnés pour leur capacité à interpréter les personnages vieillis, et De Niro s'en sort bien, comme James Woods.  

Le rêve Américain est ici vu par le biais du gangstérisme, mais aussi de l'antagonisme, à moins que ce ne soit l'amitié, de deux hommes. Max, celui qui va réussir, y compris en passant par l'ultime manipulation, et qui va mener, arrivant toujours avant son ami Noodles, et celui-ci, éternel second, en tout: leur rencontre est exemplaire; Noodles a prévu un coup avec ses amis, et compte sur un attelage qui va passer pour cacher des yeux de la police ce qu'ils envisagent de faire: se saisir d'un ivrogne, lui violer son argent... Mais Max, installé sur la carriole, qui a tout compris, se saisit de l'ivrogne pour lui faire traverser la route, eu au passage lui piquer sa montre. Leur deniaisage se passe également d'une façon qui tourne à l'avantage de Max, puis Noodles sera toujours celui qui a failli, celui qui a aidé. Toutes ses initiatives seront généralement mal venues... Et même sa trahison sera pilotée par Max. L'un des fils rouges du film est le temps, symbolisé dès la première rencontre de Noodles et Max par la montre volée au vieil homme saoul; Noodles va ensuite la voler à max dans une chamaillerie, mais un policier va la confisquer. elle sera ensuite récupérée lors d'un coup d'éclat, scellant une fois pour toutes le lien des deux hommes au temps qui passe, qui fait, ou défait les rêves. Il les voit devenir maîtres de la rue, de la ville... et se confronter l'un à l'autre, jusqu'en 1968. 

Le sexe, relativement absent des films précédents, prend ici une place très importante, d'abord dans les rapports entre les gens: la première vision de Deborah dans le film est celle ou la jeune Deborah (Jennifer Connelly) se déshabille sous le regard de Noodles qui se croit caché; puis, le dépucelage des jeunes gangsters devient un rite de passage qui se confond avec leur prise de pouvoir, puisqu'il coïncide avec le moment ou ils prennent le contrôle du flic local... Lors de sa sortie de prison, Noodles reçoit une fille nue en cadeau de la part de Max, et de nombreuses scènes de casse ou de coups se résolvent dans une anecdote sexuelle (le viol de Tuesday Weld par De Niro, à moins que ce ne soit le contraire...). Le sexe et la vie, le tout vu par un vieillard (De Niro en 1968), quoi de plus naturel, pour quelqu'un qui vit planqué et seul depuis 35 ans? Bien sur, cette débauche allègre a rejailli sur le devenir du film, qui a connu de multiples coupes et versions... et cette débauche (sans jeu de mot) culmine à mon sens dans une scène qui donne à tous ces souvenirs un gout amer, scène de viol parmi les plus insupportables de l'histoire...

A moins que... Leone l'a souvent dit, et la structure du film telle qu'elle est le confirmerait: le début du film voit des raids de police, et des gangsters à la recherche de quelqu'un, alors que Noodles est dans une fumerie d'opium... Plus tard dans le film, on le voit y arriver, une fois la trahison qu'il a commise effectuée, et les derniers plans du film le voient exhaler la fumée, ce même jour, le regard hagard et hilare... les parties situées en 1968 sont-elles issues de sa rêverie, ou sont elles chronologiques? Sont-elles le résultat d'une vie de regrets et de bonheur foutu en l'air, ou le rêve que sa trahison ne soit qu'une manipulation de quelqu'un d'autre, afin de se dédouaner de ce geste qu'il n'assume pas? Les deux font du sens, même si les rebondissements mélodramatiques de la partie "moderne" sont particulièrement exagérés...

Une autre lecture serait celle d'un Noodles qui se serait résigné une fois pour toutes à regarder sa vie sous le signe du regret, découvrant à la fin que son ratage à lui n'est finalement rien à coté de la réussite d'un autre, le 'secrétaire' Bailey dont l'identité reste longtemps supposée inconnue, mais il ne faut pas beaucoup réfléchir avant de trouver la vraie identité de cet homme venu de nulle part, riche depuis le moment ou Max a été retrouvé mort, calciné, qui vit avec celle que Noodles a tant aimé mais qu'il a laissée partir... Ce secrétaire Bailey pris dans un scandale tel qu'il a décidé de payer Noodles pour le tuer lui; car Leone nous le dit, au rêve Américain incarné par Max et Bailey, correspond un irrépressible instinct de mort. L'éternel second, tout en faisant défiler le déroulement de sa vie ratée, s'en tire finalement plutôt pas mal.

Quoi qu'il en soit, ce film à la structure rêveuse, est fait comme on en a l'habitude chez Leone de scènes toutes entières dévolues au présent, dont les détails inoubliables sont liés au regard, et aux sens du personnage principal joué par de Niro ou le jeune acteur (Scott Tiler) qui interprète le jeune "Noodles", ou d'autres personnages. Le sens du détail parfois très trivial (Le corps de Deborah vu depuis un trou dans le mur, ou dans la scène d'ouverture, un tueur qui cherche Noodles prend le temps de voir qu'une jeune femme a un sein à l'air, et il pose le bout de son arme sur l'aréole. Une scène coupée dans de nombreux pays, et pourtant c'est un détail important: un moment d'humanité dans lequel la terre s'arrête de tourner) renvoie un peu à Stroheim et son talent pour donner de la substance et de la richesse à toutes les scènes... La musique de Morricone, qui est moins paroxystique que d'habitude, joue pour sa part la carte du jazz des années 25-35, renvoyant à l'idée d'un temps qui se serait arrêté pour les personnages à ces derniers événements: trahison, tuerie, viol, et fin de la prohibition... Comment vieillir en paix après une telle crise? Tout cela ne serait donc qu'un rêve?

Un rêve de cinéma, en tout cas... Leone réalise son film le plus désiré de sa carrière, et le plaisir de filmer, en compagnie de son complice chef-opérateur Tonino Delli Colli, est plus que jamais palpable... La version longue, sortie miraculeusement de plusieurs années de purgatoire, n'apporte rien à la thématique du film, mais le complète parfois avantageusement, parfois moins. Certaines scènes ajoutées y sont trop explicites ou bavardes, d'autres sous-tendent la thématique de la réussite vécue comme un échec: la pièce que joue Deborah lorsque Noodles vient la voir en 1968 est Anthony & Cleopatra, de Shakespeare, et on assiste donc au suicide d'une femme, qui est la maîtresse d'un homme illustre, que tous veulent mort... Le dernier film de Leone est peut-être bardé de défauts (Beaucoup le disent) mais il est aussi très beau, dans son mystérieux déroulement, avec ses zones d'ombre, sa mise en valeur de l'amitié et du fait qu'entre la marche du temps et le plaisir de partager une amitié, un amour, un moment même, le choix est parfois trop dur. On y perd la tête, la vie, ou le bonheur...

Once upon a time in America (Sergio Leone, 1983)
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Published by François Massarelli - dans Sergio Leone