Partager l'article ! Peeping Tom (Michael Powell, 1959): On ne l'a pas vu venir, ce film: contemporain d'un autre choc plutôt extrême, à savoir Psycho d'Alfred ...
On ne l'a pas vu venir, ce film: contemporain d'un autre choc plutôt extrême, à savoir Psycho d'Alfred
Hitchcock, Peeping tom vient à la fin d'une décennie durant laquelle Powell et son complice Pressburger se sont tout à coup mis en retrait; après les splendeurs et le feu
d'artifice de couleurs des années 40, ils sont rentrés dans le rang
avec des films qui étaient indignes d'eux, et ont même mis fin à leur pourtant fructueuse collaboration.
Et le romantisme échevelé des années 40, les films de guerre passe-partout des années 50, les expérimentations flamboyantes et inclassables des Contes d'Hoffman ont fait place...
à un film d'horreur. Dès les début, Powell situe le débat en montrant un oeil: celui d'une femme, manifestement apeurée. Le plan suivant est une scène nocturne: une prostituée est seule
dans une rue, elle regarde la vitrine; la caméra s'approche, et un viseur nous infomre qu'on est devant un plan subjectif: la prostituée s'adresse à l'objectif, fixe un prix, le client la suit
jusqu'à sa chambre, ou on la voit commencer à se déshabiller, puis regarder l'objectif avec effroi, puis horreur, puis... la séquence suivante nous montre le héros du film, Mark Lewis (Carl
Boehm), qui regarde ce qui vient d'être filmé, ce qui l'identifie immédiatement comme le meurtrier. et dans ce film profondément culotté, on va donc suivre le tueur dans ses déplacements, et il
va se confier à sa voisine qui a manifestement le béguin pour lui, et ce malgré les étranges films qu'il regarde (Non seulement ses meurtres, mais aussi des films réalisés par son scientifique de
père, qui étudiait lorsque Mark était petit l'effet de la peur sur son gamin, quitte à la provoquer, quitte à le terroriser)... Helen, clairement, est fasciné par ce voyeur qui ne ressemble
à aucun autre, et qui cherche à trouver le moyen de fixer la peur...
Le cinéma, ici, joue un rôle prépondérant, sous plusieurs formes: bien sur, Mark a une caméra,
dont le trépied possède un petrit bricolage, puisque l'un des pieds est en fait une lame avec laquelle il égorge ses victimes, tout en les filmant. Il a maintenant une impressionnante collection,
dans laquelle sont fixées pour l'éternité les images de ses terreurs enfantines et de son traumatisme encore vivace. Ensuite, il travaille pour le métier, en étant photographe de plateau, mais
arrondit ses fins de mois en faisant des photos osées pour un buraliste qui les vend en toute discrétion. et surtout, comme le fait remarquer helen, il ne sort jamais sans sa caméra, qui devient
l'objet par lequel il considère le monde, et surtout le possède... Mais le père de Mark, qui lui a fait don de sa première caméra, est joué par Michael Powell lui-même, est un peu ici le cinéaste
primal de cet étrange film... L'image, Powell connait, et il se plait à varier les façons de montrer un homme qui voit, et les gens qui le regardent, en s'autorisant quelques symboles; la seule
personne, avant qu'Helen ne découvre qui il est réellement, qui ait compris que Mark a un problème sérieux, et qu'il représente un danger, est la maman de la jeune femme. Elle est
aveugle...
Depuis la première scène, Powell provoque: non seulement il nous montre une prostituée en plein travail, mais il lui fait
s'adresser au public via la caméra, et substitue au point de vue du spectateur celui du meurtrier. Il suit Mark dans ses tribulations dans le petit monde nauséeux des collectionneurs de photos de
fesse, ceux qui les leur vendent, des femmes qui posent pour lui, etc. Mais il a fait appel, symboliquement, à
Moira Shearer, sa vedette de
l'admirable The red shoes (A contre-emploi), dont il fait l'une des victimes, au terme d'une scène épuisante par sa lenteur, et l'implication du spectateur: nous savons
parfaiteent ce qui va arriver à cette ballerine-figurante qui croit saisir la chance de sa vie en restant avec ce photographe de plateau pour faire quelques essais de caméra... l'ironie est
qu'une fois que son corps est découvert, celle qui n'était utilisée que comme doublure est désormais mentionnée par les journaux comme ayant été promise à un bel avenir! mais la présence de Moira
Shearer, et sa ressemblance vague avec la frêle Anna Massey (Helen), joue un rôle d'intertextualité important, dressant ainsi un parallèle troublant avec The red shoes, dans lequel l'art menait
immanquablement à la mort...
Tout en effectuant un voyage magistral au pays du regard, de la représentation cinématographique, Michael Powell ausculte la répression et le sexe à la mode Anglaise: le traitement subi par Mark dans son enfance devient ainsi la tradition familiale sur laquelle il construit son rapport au plaisir... Et quant aux vérités que le cinéma Anglais, un peu à la façon des Victoriens du reste, ne peut ni ne doit mentionner, il les met à jour aussi brutalement que possible... Il ne faut, je suppose, pas s'étonner que dans un pays aussi prude que la Grande-Bretagne, le film ait écopé d'un certificat X, le condamnant à être vu dans les cinéma de quartier mal famés, et de fait le public visé ne lui a pas fait un triomphe. Mais l'écart trop grand entre ce film et les autres de Powell était décidément un handicap pour un public Britannique qui n'avait rien de très ouvert cinématographiquement parlant. Powell, poussé à l'exil vers l'Australie, a fini par y trouver des sujets, parfois indignes de lui (They're a weird mob), parfois à la hauteur (Age of consent). Quoi qu'il en soit, pour lui, la fête était finie.