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31 août 2021 2 31 /08 /août /2021 18:12

The apartment est l’apogée d’un style, d’un auteur d’abord, dont la plupart des films antérieurs combinés semblent naturellement converger vers celui-ci, d’une équipe ensuite, sciemment assemblée par Wilder qui retrouve ici, bien sûr son compère Izzy Diamond, producteur et scénariste, deuxième moitié d’un duo qui décidément renvoie par bien des aspects de leur collaboration à Michael Powell et Emeric Pressburger; également présents, Alexandre Trauner et Jack Lemmon, deux preuves s’il en est besoin que Wilder sait s’entourer et reconnaît le travail excellemment fait, mais aussi deux collaborateurs de choix qui reviendront encore et encore. Le premier n’a pas son pareil pour recréer de toutes pièces un monde cohérent, semble-t-il ultra-réaliste, mais totalement adapté aux exigences de la photographie (ici dans un cinémascope et un noir et blanc sublimes) et du studio. Le deuxième est la victime principale des évènements dans Some like it hot, un Monsieur-Tout-le-monde dont le génie a transformé le rôle de Gerry le contrebassiste de faire-valoir de Joe le sax en un héros burlesque doté de parole, pas éloigné d’un Stan Laurel doté de la réactivité et de la poisse d’un Hardy (d’ailleurs cités dans un gag muet dans Some like it hot)… Bref, Wilder avait une idée en tête, et manifestement elle impliquait de créer un film mémorable.

The apartment, il convient peut-être de le rappeler , n’est pas strictement une « production de Billy Wilder », mais une production de la Mirisch Company. Bien que les Mirisch soient trois frères, il s’agit principalement d’une boite de production qui sous la direction de Walter Mirisch avait des relations privilégiées avec des metteurs en scène auxquels on donnait une indépendance enviable sur leurs projets (Ford: The horse soldiers; Edwards: The pink Panther, A shot in the dark; Sturges: The magnificent seven, The great escape; Wise: West Side Story, et bien sûr Wilder: Some like it hot). A bien des égards, Mirisch est une sorte de chaînon manquant, à l’époque ou l’on mute des grands studios vers les acteurs-producteurs (Glenn Ford, Kirk Douglas, John Wayne occupent à cette époque le haut du pavé), un producteur à l’ancienne, trop petit et volatil pour être compté parmi les grands studios, mais doté malgré tout d’une personnalité, d’un style reconnaissable, et d’une tradition de qualité. Il y a des limites, comme Wilder ne tardera pas à s’en apercevoir lorsque le succès ne sera plus au rendez-vous, mais pour l’heure, il est chez lui et l’avenir semble rose ; Mirisch faisait d’ailleurs, à l’orée de sa carrière de producteur indépendant, partie des généreux donateurs d’Allied Artists, éphémère expérience qui produira entre autres … Love in the afternoon, eh oui. Donc tous ces gens là se connaissent, s’estiment, et veulent faire des grandes choses ensemble, à commencer par, pourquoi pas, gagner l’oscar du meilleur film 1960.

«The apartment», c’est l’appartement de C.C. Baxter (Lemmon), surnommé Bud, voire "Buddy Boy" par ses patrons et divers cadres d’une compagnie d’assurances, dont il est un modeste employé, titulaire anonyme d’un modeste bureau, semblable à tant d’autres, dans une pièce remplie à l’infini de cases identiques. Ce surnom faussement appréciatif lui a été donné car il fournit occasionnellement ses clés et son appartement de célibataire solitaire à ses supérieurs, lorsqu’ils veulent y passer du temps avec une jeune femme, sans alarmer leurs épouses. Tous lui font bien sûr miroiter une promotion, et se comportent en butors, tant avec leurs conquêtes qu’avec Baxter, dont le double C cache en vérité deux prénoms hâtivement écartés par la voix off de Baxter au début du film: manque de personnalité? C’est ce qu’il pense de lui en effet, et c’est ce sur quoi repose l’arrangement qui lui est imposé par ses patrons. Ca va être d’ailleurs l’un des enjeux de ce film: peut-il, saura-t-il dire "non", le moment venu, et s’affirmer?

Bon, il y a autre chose: Baxter a repéré, comme la plupart des autres hommes, Fran Kubelik (Shirley McLaine), une jeune femme qui s’occupe de l’ascenseur, et qui est bien sûr très jolie, mais avec plus encore. Baxter est le seul à ne pas la convoiter sexuellement, mais à en être amoureux, a priori. Quand un cadre lui parle d’elle, cherchant à voir quel angle d’approche serait le bon pour la séduire, Baxter lui répond, tout simplement: c’est peut-être une fille bien. L’autre lui rit au nez, mais par ce simple échange, Wilder affirme une fois pour toutes sa position, pour Baxter, contre le reste de l’humanité. Mais cela passe quand même par un lot impressionnant d’humiliations, il faut dire que Wilder n’est pas un disciple de Stroheim pour rien: Baxter doit attendre sous la pluie que les orgies qui ont lieu dans son appartement se terminent, il doit parfois réveiller ses voisins pour entrer chez lui lorsqu’on oublie de lui rendre sa clé, et il doit aussi couvrir ses patrons et endosser la responsabilité de tous les bruits louches qui proviennent de son appartement: il a du coups une sacrée réputation de coureurs de jupons.

Tout ce qui précède n’est de toute façon que l’exposition, le quotidien de CC Baxter, qui se serait probablement perpétué, s’il n’y avait eu l’intervention de Jeff Sheldrake (Fred McMurray): celui-ci, l’un des gros directeurs de la compagnie, a eu vent du petit arrangement, et impose ses meilleures conditions à «Bud», afin d’y emmener sa conquête du moment. Baxter apprendra très vite que la conquête n’est autre que sa chère Fran, et aura la surprise un soir de rentrer chez lui et d’y retrouver Fran, seule et abandonnée par son amant, qui a tenté de se suicider en avalant des somnifères. Il va prendre soin d’elle, et… Etc.

L’homme est un loup pour l’homme, et Jeff Sheldrake est un loup même pour les loups: ce nom n’est pas étranger à qui a déjà vu les autres films de Wilder, et en particulier Sunset Boulevard: ici, c’est encore un salopard de première, un cadre au sang froid, opposé à un naïf. Mais il n’est pas le seul, et son ignominie est celle d’un système, qui n’est pas que cet arrangement afin de faciliter les adultères. S’ils se conduisent ainsi à l’égard de leur employé ‘Buddy Boy’, et comme des prédateurs sexuels à l’égard de leurs secrétaires, standardistes, et autres membres du personnel féminin de l’entreprise, alors il y beaucoup à dire sur le système en général. C’est d’ailleurs à Baxter d’incarner un certain esprit de résistance dans une scène magnifique, en faux semblants, lorsque sommé de donner sa clé à Sheldrake, qui menace de le virer, Baxter donne une clé. On croit qu’il a capitulé, mais c’est en fait la clé des toilettes des cadres. Sans un mot, Baxter est retourné faire place nette dans son bureau, et refuse désormais de collaborer. Il a enfin su dire non. En l’apprenant, Fran Kubelik a juste un petit rire, et elle aussi disparaît du restaurant où l’avait emportée Sheldrake…

L’immense réussite tient parfois à peu de choses, mais ici, les données rassemblées sont des garanties de qualité d’abord: on a déjà parlé de l’équipe, tout ce beau monde a fait un film d’une grande beauté plastique, dans lequel le noir et blanc est utilisé afin de déshumaniser le monde dépeint sur l’écran ; pour commencer, la plupart des scènes se passent la nuit ; privé de la liberté de son appartement, Baxter reste tard à travailler. Un rappel que même durant ces trente glorieuses, il convient de faire sa place, et l’homo Americanus est un bourreau de travail, quelqu’un qui travaille tard pour gagner autant. Certes, mais ici, il en fait trop, et cette aliénation est soulignée subtilement. Privé de vie, Baxter a réussi à maintenir une sorte de petite personnalité à son appartement, mais il y campe; il le reconnaît lui-même: il n'a aucune organisation, dit-il, et doit égoutter ses pâtes avec une raquette de tennis. Bien sûr, il n’a pas le temps de profiter de son logis, et tout ce qu’il achète profite à d’autres. Combien de héros de films peuvent rentrer chez eux, regarder le disque laissé sur la platine, et dire ‘Tiens? il n’est pas à moi, celui-ci'. D‘un autre coté, Baxter a de la ressource. Il ironise sur sa méthode «Système D» en cuisine, mais il ne manque pas de poésie. C’est cette poésie de la solitude, ou plutôt de l’union magique de deux solitudes, qui fait mouche et qui rend les scènes entre les deux héros absolument inoubliables, ainsi qu’une grande dose de pudeur.

L’appartement construit par Trauner est détaillé, ses strates apparaissent clairement, montrant qu’il est difficile pour l’un ou l’autre des deux héros d’être totalement seul ; ainsi, lorsque Baxter est au téléphone avec Sheldrake, Fran apparaît derrière, entendant forcément tout ou partie de la conversation. De même que lorsqu’un beau-frère (au nom à consonance Polonaise, petit cousin de ce rustre de Krahulik dans The seven year itch) vient chercher Fran, une porte au fond rappelle la promiscuité de la chambre ou Fran a toutes ses affaires, et dans laquelle le beau-frère va soupçonner qu’une orgie a eu lieu entre sa belle-sœur et ce parfait inconnu de Baxter.

Bien que le film aille plus loin dans le jeu autour de l’adultère que The seven year itch (après tout ce film-là n’évoquait que la possibilité de la tromperie; ici, on s’y vautre, on va même jusqu’à décrire, et tout tourne autour, d'autant que l'intention initiale était de décrire les coulisses de la chose, suite à un visionnage de Brief encounter), on retrouve quand même le vieux thème évoqué dès The major and the minor des contes de fées; Bien des héroïnes de Wilder attendent le prince charmant, certaines le disent (Audrey Hepburn dans Sabrina, Marilyn Monroe dans Some like it hot), et d’autres l’expriment autrement, comme Lorraine Minosa (Jan Sterling) dans Ace in the hole. La belle au bois dormant, c’est plus Baxter que Kubelik ici, et d’ailleurs à la fin c’est elle qui se joint à lui dans une scène qui reste un sommet du cinéma par ses non-dits:
Baxter: Miss Kubelik, I love you. Did you hear what I just said? I absolutely adore you.
Fran: Shut up and deal. (To deal, ici, dans le sens de "distribuer les cartes": officiellement, elle est venu pour terminer une partie de cartes)
Il fallait sans doute une réplique finale mémorable, afin de succéder à « Nobody’s perfect »… Mais ici, c’est toute la scène qui prend de la hauteur, culminant avec ce petit sourire adorable qu’envoie Shirley McLaine à Jack Lemmon, marque de tendresse, d’immense complicité, d’une femme qui a enfin trouvé l’homme de sa vie. Elle est fière de lui : elle peut, elle est responsable de son ultime déblocage, lui qui ne s’est rebellé parce qu’il désapprouvait le traitement subi par la femme qu’il aime… Ceux-là ont beaucoup de choses à se dire. Et Wilder clôt un film sublime sur un duo parfait!

 

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Published by François Massarelli - dans Billy Wilder