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17 juin 2012 7 17 /06 /juin /2012 08:54

Premier film sonore de Dreyer, Vampyr a bien failli être aussi son dernier, tout court. J'ai utilisé à dessein le terme de "sonore", qui primait sur "parlant" à l'époque, parce qu'on ne peut pas vraiment dire que le film brille par son dialogue, d'autant qu'il utilise un certain nombre d'intertitres, et qu'il repose essentiellement sur le pouvoir des images. Mais le son y est aussi présent, au-delà des sacro-saints dialogues, (Réduits à quelques minutes sur les 72 que dure le film), grâce à une utilisation précise des bruits ambiants. D'une certaine manière, ce premier film sonore prend le contrepied de La Passion de Jeanne d'Arc, film muet dans lequel le metteur en scène s'était efforcé de demander à ses acteurs de prononcer un dialogue à la virgule près. Film marqué par une caméra mobile, Vampyr ne parle pas beaucoup non plus dans la mesure ou c'était une collaboration internationale. A ce sujet, d'ailleurs, comme d'autres films de la même époque (On est encore dans ce que Michel Chion qualifie d'interrêgne, entre le muet et le parlant), il n'a pas été établi une version précise, les acteurs (Français, comme Maurice Schutz, Allemands comme Sybille Schmitz, Polonais comme Jan Hieronimko, voire de pedigree joyeusement erratique comme le baron Nicolas de Günzburg qui non seulement produisit le film, mais en fut aussi l'interprète principal) parlant tous des langues différentes. On compte aujourd'hui deux versions faisant office de maître-étalon, la Française et l'Allemande, privilégiée puisqu'elle a fait l'objet d'une restauration... Afin d'obtenir le maximum d'effet réaliste, Dreyer a fait répéter et prononcer le texte de chaque langue à ses acteurs, malgré un tournage intégralement muet. La post-synchronisation en a été facilitée... Même si l'examen du script montre un certain nombre de scènes dialoguées mises au rebut dans la version définitive!

Le sous-titre du film est L'étrange aventure de David Gray, et dans certains pays l'étrange aventure devient simplement un rêve (Der Traum des Allan Grey en Allemand) Si rêve il y a effectivement dans le film, il serait trop facile de considérer l'aventure en question sur l'angle d'une imagination trop fertile. David Gray n'a pas rêvé tout ceci, il suffit de voir le film pour s'en convaincre. Reprenant le flambeau de Nosferatu, avec lequel il a plus d'un point commun, Vampyr est à nouveau un film fantastique cohérent et ...réaliste. Il ne s'agit pas de s'embarquer ici à la suite de l'expressionnisme Allemand, ou comme aux Etats-Unis à la même époque de codifier un genre à la suite du théâtre en y implantant toute une batterie de tendances, de style et de procédés qui allaient devenir des balises sûres, comme le fait en 1931 le Dracula de Tod Browning. Non, soyons-en sûrs: ce film ne ressemble à rien d'autre qu'à lui-même. Et comme c'est un film de Dreyer, le conte fantastique se pare d'une réflexion (Bien discrète) sur la foi, et le héros du film saura se sacrifier, sauvant les autres par une mort symbolique...

David Gray (Allan en Allemand) se rend à Courtempierre, un petit village Français. Il passe la nuit dans une auberge, ou il reçoit la visite fantomatique d'un châtelain local. Celui-ci lui confie un vieux livre consacré aux vampires, et un message énigmatique. Le lendemain, Gray visite le château, et y fera face à une série d'événements pour le moins troublants: un docteur étrange, une vieille femme sinistre, la mort du châtelain, et la possession de la fille de celui-ci, et aussi un garde-chasse dont l'ombre est dotée d'une vie propre. Mais surtout, David Gray va être confronté au vampirisme...

Tourné dans de vraies habitations, presqu'en contrebande, le film possède une touche inimitable. Aucun film fantastique ne lui ressemble vraiment. Il bénéficie aussi d'une lumière étonnante, obtenue par une sous-exposition accidentelle des premiers rushes, dont Dreyer et son chef-opérateur Rudolph Maté ont décidé qu'il s'agissait de la méthode à suivre, d'où des commentaires acerbes de la presse Européenne sur le film qui avait l'air amateur selon eux. C'est d'autant plus ironique que le film a été influencé justement par une vision d'Un chien Andalou, de Bunuel et Dali, qui était à sa façon un film d'amateurs, aussi éclairés soient-ils. Mais Dreyer en a aimé la logique rêvée, et a adopté sinon le même type d'approche, en tout cas le stream of consciousness du cauchemar. On peut d'ailleurs se perdre dans la rêverie du film, c'est l'une des pistes de son pouvoir hypnotique. Mais il y a plus: une façon de laisser le héros traverser des paysages perturbants, truffés de signes jamais explicités, de crânes et de squelettes, d'ombres aussi. A ce titre, les déambulations de Gray dans un village hanté d'ombres sans corps, les tentatives de communiquer, avec le docteur en particulier, qui débouchent sur rien, et les rencontres avec des êtres extérieurs à l'intrigue (L'homme avec une faux au début, un autre homme au visage comme effacé par une effrayante cicatrice) contribuent à installer une atmosphère de mort. Les scènes, occupées par un grand nombre de plans-séquences, avec une caméra libérée de toute lourdeur qui tourne pour nous faire profiter du décor, y ajoutent une notion de tangibilité et de réalisme peu commune.

Et l'une des principales caractéristiques du film, apparemment perdu dans l'oeuvre austère et marquée par la présence de la religion de Dreyer, est que contrairement à Nosferatu, Dracula et d'autres films (The Wolf Man, par exemple, ou The Mummy) marqués par l'idée d'un vampirisme qui se manifesterait par une possession des corps, sexuelle bien entendu, Vampyr en revanche ne parle de rien d'autres que d'âmes, du vagabondage à l'écart du corps de David Gray, à la vision fantasmagorique des ombres de fantômes sans corps. L'abondance de squelettes rencontrés en chemin insistent sur ce point: Dreyer a séparé les âmes et les enveloppes corporelles dans son film, plaçant de fait son histoire sur un terrain pas souvent évoqué...

Et puis il y a bien sûr le rêve effectué par David Gray lors de la dernière bobine du film, qui se voit lui-même dans un cercueil, le point de vue passant ensuite du David de l'extérieur du cercueil vers celui de l'intérieur: cette scène justement célèbre n'est pas gratuite, elle vient s'ajouter à l'intrigue pour donner une véritable utilité à un héros qui reste sinon un témoin de l'histoire, de la mort du châtelain, des tribulations nocturnes d'une bande de vampires bien européens (Un vieux docteur, une vieillarde acariâtre, un garde-chasse unijambiste), de la possession de Léone, etc. son sacrifice amène ensuite la résolution, aussi classique que possible, au cours de laquelle on va se débarrasser de la vampire, puis de ses "assistants". Dreyer qui a joué avec les nuances de gris (Gray, donc, ça ne s'invente pas) tout au long du film, enveloppe ses personnages d'un blanc lumineux et salvateur pour sa dernière bobine: le docteur meurt étouffé sous la farine du moulin, et David Gray et la jeune Gisèle, la soeur de Léone, rentrent au château par un bois envahi à la fois de brume cotonneuse et de lumière matinale. C'est la fin du cauchemar...

Superbe poème à la rigueur époustouflante, Vampyr est privé de facilités, de passages obligés. L'absence de flamboyance des dialogues, rendus compliqués pour cause d'internationalité du médium cinématographique, joue pourtant en sa faveur, comme l'assemblage minutieux d'objets, de symboles et de signes dans les décors. Les images définitives du film, noyées dans un halo de lumière bizarre, sont autant de tableaux définitifs sur le crépuscule inquiétant d'une journée qui dégénère en cauchemar, et on n'a pas fini de se noyer dans ce beau film, aussi essentiel que son ancêtre Nosferatu, qui lui cède parfois à quelques conventions. Dans Vampyr, pour le meilleur ou pour le pire, Dreyer a tout inventé. Disons qu'il a obtenu, pour le pire, un échec retentissant suivi par onze années à l'écart des studios (13 si on considère que le film a été tourné en 1930), pour le meilleur parce que ce film, que beaucoup préfèrent à ses oeuvres plus religieuses, est un joyau qui n'a pas fini de fasciner.

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Published by François Massarelli - dans Carl Theodor Dreyer