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13 janvier 2013 7 13 /01 /janvier /2013 11:22

La France, la Belgique, la Suisse, les Etats-Unis... Réalisateur expatrié par excellence, le Belge Jacques Frederix, dit Feyder est aujourd'hui oublié, et c'est une profonde injustice. On connait mieux la grande Françoise Rosay qui après avoir été son interprète dès les années 10, est devenu son épouse, et sa compagne de tous les instants, de toutes les errances aussi, l'ayant suivi dans toutes ses pérégrinations même les plus hasardeuses, comme ce séjour mi-figue, mi-raisin à Hollywood pour un contrat à la MGM, qui résultat en peu de films et beaucoup d'ennui...

Visages d'enfants est un film apatride, réalisé par une équipe française en Suisse, à la demande de producteurs de Lausanne. L'auteur fêté de L'Atlantide (1921) et Crainquebille (1922) y réalisait son seul et unique film muet dont il serait aussi le scénariste, et a réussi à tourner un film sur l'enfance qui s'attache à un enfant sans jamais sombrer dans la facilité, le sucre, ou l'excès de pathos, un regard juste et émouvant sur les recoins sombres d'une enfance soudainement marqué par l'ignominie du deuil... Jean (Jean Forest) a perdu sa maman, et a d'autant plus de mal à l'admettre, qu'il ressent le remariage de son père (Victor Vina) comme une abandon, une trahison du lien avec la chère disparue. il va donc presque naturellement se réfugier dans une posture de défi à l'égard des deux nouvelles venues, Jeanne, la nouvelle épouse, mais surtout Arlette, sa fille, qu'il va être amené à haïr, ce qui va engendrer des situations compliquées et de nombreuses chicaneries... Ainsi que des drames.

Ce film, le deuxième de ses grands muets à faire l'objet d'une édition DVD (Après L'Atlantide), est assurément son chef d'oeuvre. Il y est question, comme pour Crainquebille et Gribiche, d'enfance, vue non pas du versant pittoresque, mais du coté de la cruauté: cruauté du sort qui prive l'enfant de sa mère, intransigeance de l'enfant qui refuse la nouvelle épouse de son père; sur ce canevas, Feyder fait dire à ses interprètes, petits et grands, la douleur et la jalousie, le désespoir et l'injustice, se refusant systématiquement le confort du manichéisme: pas de marâtre à la Folcoche, mais une belle-mère attendrissante. Pas de héros à la Dickens, mais un jeune garçon en révolte, qui refuse les nouvelles venues, sa belle-mère et la fille de celle-ci, dont il manquera provoquer la mort. Dans le rôle principal, Jean Forest est génial, et ceci n'est pas son premier travail avec Feyder: la grande complicité qui les unit est fructueuse. Il était déjà le garçon qui accompagnait Crainquebille, et on le reverra dans Gribiche. Le petit parisien a su s'adapter à la merveilleuse nature Suisse... et conserver son talent naturel. 
Si le film, bien que mélodramatique, se termine bien, c'est aussi parce que c'est l'ordre des choses; Feyder, qui a ancré ses personnages dans un paysage montagnard, dans lequel la neige rythme le passage immuable des saisons, a su nous montrer le passage d'une tempête sous le crane d'un enfant, qui saura grandir mieux, et plus fort. Ce souci de mettre en relation les personnages et le décor est une des marques distinctives du cinéaste, qui sait tisser des liens entre le drame de St Avit et le Sahara (L'Atlantide), entre Dom José et l'Andalousie (Carmen), entre Crainquebille et les marchés et le pavé Parisiens... Jusqu'aux Bourgeois inquiets de La Kermesse Héroïque qui évoluent dans un village Flamand plus vrai que nature. La photo de Léonce-Henri burel, qui avait accompagné Feyder déjà dans les expériences formelles audacieuses de Crainquebille, retrouve ici un style lyrique plus classique, en mettant en perspective la magnifique nature des Alpes dans les compositions superbes de Feyder. Au-delà de ce travail splendide, peu d'audaces formelles ici, ce n'est pas le sujet... Mais le point de vue, systématiquement celui des enfants est d'une rare justesse.

Une autre constante du cinéma du metteur en scène, le thème du choix d'un destin, prend ici une tournure plus dramatique encore, lorsqu'un enfant se place de lui-même en lutte contre toute sa famille, afin de laisser éclater sa colère et sa tristesse. Comme St-Avit dans L'Atlantide, Jose dans Carmen, l'enfant a choisi son destin, et aurait peut-être pu l'assumer jusqu'au bout, jusqu'à la mort, afin de ne pas avoir tort. en s'autorisant deux recours à la tension dramatique et au suspense, feyder concrétise de façon troublante le drame intérieur de Jean, et finit de capter son public... Voila un film indispensable a toute personne intéressée par le muet, et admirablement restauré.

 

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Published by François Massarelli - dans Muet Jacques Feyder 1923