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  • : Quelques articles et réflexions sur le cinéma, et sur d'autres choses lorsque le temps et l'envie le permettront...
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9 janvier 2017 1 09 /01 /janvier /2017 14:29

Denis Villeneuve, ou l’homme qui monte… Depuis une vingtaine d’années, ce Québecois tourne des films qui sont de plus en plus dominés par l’énigme, avec une certaine prédilection pour le spectaculaire psychologique: Incendies et sa quête du passé pour des gens qui tentent de vivre au présent, Prisoners dans lequel le présent est pollué par le passé, Sicario et son suspense coup de poing, etc… A la vision de ce film intériorisé, mais très visuel, aux images-fantasmes sises dans un Toronto cauchemardesque et poisseux, mais si réel, on comprend un peu pourquoi Villeneuve est l’homme idéal pour donner une suite à Blade Runner. Notez qu’on ne lui donne pas le bon dieu sans confession, on jugera sur pièces. Mais venons-à ce film étonnant s’il en est, adapté d'un roman de l'écrivain Portugais Jose Saramago paru en Anglais sous le titre The double, un titre auquel Villeneuve et le scénariste Javier Gullon ont substitué le plus ambigu Enemy. Pour information, le titre Français du livre est L'autre comme moi.


On aime toujours les films qui posent des énigmes sans pour autant y répondre, mais plus ça va, et plus on est à la merci d’un public qui réclame à corps et à cris une explication, qui doit être aussi unique que satisfaisante, aussi adéquate par rapport à la vision personnelle du spectateur, qui par essence est multiple, qu’étanche. C’est la raison pour laquelle j’ai personnellement été confronté à des gens qui réclament « la fin perdue » de The birds d’Hitchcock: privé de toute explication, le film ne peut être de leur point de vue qu’incomplet. Ce qu’on accepte d’un livre, d’une nouvelle, n’est pas suffisant bien souvent dans un film car la conception la plus courante du cinéma est celle d’un art populaire, donc simple, auquel on demande d’être transparent. Un peu d’énigme, certes, mais faites simple. C’est la raison pour laquelle je vais ici parler du film en son entier, y compris sa fin, y compris certaines surprises et autres moments importants que normalement seul un visionnage en bonne et due forme est supposé vous révéler… Notez que je ne prétends pas avoir mieux compris le film que qui que ce soit, et que si ça se trouve mon interprétation… est stupide, infondée, injustifiable. Mais c’est la mienne…


Du reste, « une interprétation », c’est difficile à soutenir: le film le montre bien, et l’œuvre de Villeneuve toute entière (Voir Incendies à ce sujet) insiste sur un point : unique, ça n’existe pas. Donc le film n’a pas un, mais deux héros… Comme avant lui, en 1991, La double vie de Véronique de Krzysztof Kieslovski, mais en beaucoup moins simple… On commence par voir la routine d’Adam Bell (Jake Gyllenhall), professeur d’histoire à l’université de Toronto. Célibataire, désordonné et angoissé, le personnage a une relation charnelle avec une jeune femme, Mary (Mélanie Laurent), qui va et vient chez lui, mais n’y habite pas. On sent, dans ces images qui se répètent sur quelques minutes, que le cœur n’y est pas, que quelque chose ne va pas. C’est à ce moment qu’un grain de sable se glisse dans cette mécanique sans âme: on conseille un film à Adam, il le loue, le regarde, et va y revenir parce qu’un détail a retenu son attention: un acteur dans une scène, plus précisément, et pas un acteur de premier plan, un de ces seconds rôles à peine perceptibles qui font une micro-apparition, bref un élément du décor: c’est lui. Un sosie parfait, absolu, dont il recherche très vite la présence dans d’autres films, en allant sur Wikipedia ou tout autre site du genre: il va très vite découvrir que son sosie a une petite carrière ayant interprété des tout petits rôles dans d’autres films. Ce sosie, sûr de lui, bien habillé là où Adam a tendance à se négliger, marié et qui décidément fait un métier bien plus intéressant, s’appelle Daniel St Claire, de son vrai nom Anthony Claire. Il est marié, son épouse Helen  (Sarah Gadon) est d’ailleurs enceinte de six mois… et il a une vie nettement moins rangée qu’Adam: il a trompé son épouse, celle-ci est d’ailleurs à l’affût d’une récidive, et il participe parfois à d’étranges réunions de voyeurisme érotique…


J’ai triché: le film commence en réalité par une scène durant laquelle deux hommes, dont Anthony, se rendent à une pièce mystérieuse, avec une clé énigmatique, et vont assister à des jeux érotiques, dont un impliquant… une araignée géante, monstrueuse. Une scène impossible à comprendre dans les premières quinze minutes sans avoir vu la suite, mais surtout elle pose deux éléments importants du film: l’obsession érotique d’Anthony, d’une part, qui participe à des réunions crapuleuses et secrètes; et surtout les araignées, fil rouge du film, présent de multiples façons.


Pour revenir à l’intrigue, le film adopte dans un premier temps le point de vue d’Adam qui mène son enquête et cherche à entrer en contact avec Anthony, qui dans un premier temps fait mine de ne pas souhaiter donner suite… avant qu’un soudain changement de point de vue ne nous montre, justement, le contraire. Par la grâce d’un coup de téléphone, nous passons de Adam à Anthony, de l’un qui cherche avec beaucoup d’hésitation à provoquer le contact, à l’autre qui fait tout ce qui est en son pouvoir pour que la rencontre ait lieu, mais ceci à l’insu de son épouse. Celle-ci, très jalouse, va d’ailleurs mener sa propre enquête et essayer d’en savoir plus sur ce double.


Et là… j’ai encore triché : le film nous a bien posé deux personnes différentes, l’un étant un sosie de l’autre, mais à aucun moment, si ce n’est lorsqu’ils sont seuls l’un avec l’autre, les deux hommes ne seront objectivement deux; et toute tentative de raisonner cette dualité est dynamitée, de multiples façons: Helen entend Adam au téléphone, et forcément le prend pour Anthony; quand elle se rend à l’école et voit Adam, elle doute que ce soit quelqu’un d’autre que son mari, même s’il semble en effet totalement étranger à elle. Et quand Adam s’ouvre à sa mère de sa découverte, ou en tout cas de  l’existence d’Anthony, elle répond énigmatiquement d’une part qu’il est fils unique, de même qu’elle est son unique mère (Et on apprend incidemment qu’Anthony,  lui aussi a une mère avec laquelle il ne parle pas souvent), puis elle répond de façon plus directe à Adam qu’il ferait bien d’oublier ses petites lubies d’acteur. De plus  Adam semble, sans pour autant les comprendre, avoir des réminiscences des étranges soirées érotiques d’Anthony. Et surtout la présence de l’un exclut généralement l’autre: quand elle va « trouver » Adam, pour vérifier si son mari lui a menti ou pas, Helen échange quelques mots avec le professeur, et quand celui-ci disparaît elle téléphone à son mari… qui lui répond aussitôt. Rien ne prouve que ce ne soit pas l’autre. Donc…


Anthony et Adam ne font qu’un. La seule chose qui puisse être dite afin de donner une connotation fantastique à ce film, c’est qu’il est possible (mais pas obligatoire, car après tout Adam/Anthony peut aussi bien se mener en bateau lui-même) que « les deux hommes » ne le sachent pas.


Mais peu importe, car il est impossible de pouvoir garder ce film dans une acceptation «physique», tout ceci est, du propre aveu de Villeneuve, dans le subconscient: celui d’Adam, ou d’Anthony, celui de Villeneuve, ou même celui de Gyllenhall… Et toute l’intrigue liée à la découverte d’Adam qu’il aurait un sosie semble ne provoquer que des doutes chez les autres. Pire: on peut avoir deux lectures de la façon dont Helen semble prendre cette histoire : sa visite à l’université peut aussi bien être interprétée comme une réalisation du fait qu’il y a bien un sosie de son mari, qu’une vérification du fait que celui-ci la mène en bateau ! Et à la fin, lorsque « Adam » a échangé sa vie avec Anthony, on ne sait si elle lui parle de son métier de professeur pour lui indiquer qu’elle sait qu’il a participé à cet échange et que ça ne la dérange pas plus que ça, ou afin de l’aider à revenir à la réalité.


Maintenant, les questions qui posent problème  à ceux qu’Hitchcock appelaient « messieurs les vraisemblants », ceux pour qui un film se doit d’avoir une interprétation aussi linéaire que possible et limitée par une explication intégrale, sont les suivantes : si Adam et Anthony ne font qu’une seule et même personne, le quel est-il, et que se passe-t-il dans sa tête ? Mais pour commencer, que veulent dire les araignées disséminées un peu partout dans le film ? Je me refuse évidemment à parler de celle que Gyllenhall, ou Villeneuve aurait au plafond ! Mais de fait, le motif est insistant, et ne cadre pas totalement avec la rigueur du film…
Et à partir de là, il nous faut aussi parler de l’étrange scène finale, qui semble donner un sens à toute l’histoire, mais se termine sur une énigme apportée par un plan gros, fulgurant, absurde et en théorie inexplicable… en voici une description : Jake Gyllenhall/Adam/Anthony (A ce stade, l’attribution de l’une ou l’autre des identités est possible, comme je le mentionnai plus haut puisqu’ils ne font qu’un) semble avoir résolu tous ses problèmes, et s’apprête à reprendre le fil de ses activités douteuses. Il voit tout à coup son épouse transformée en gigantesque araignée… Décidément, cet animal est au centre de tout.


Pour preuve, outre la scène inaugurale, qui voit une femme dénudée poser au sol un plateau, en enlever le couvercle et dévoiler une araignée, qu’elle s’apprête à écraser d’un coup de talon, on constate qu’Adam a un rêve troublant : il rêve qu’il croise une jeune femme nue dans un couloir, dont la tête est remplacée par celle d’une araignée… Sinon, une araignée gigantesque est aperçue, comme flottant au-dessus de la ville de Toronto, dans deux plans qui suivent d’ailleurs une importante conversation entre Adam (Ou Anthony ?) et sa mère interprétée par Isabella Rossellini. De nombreux plans du film, du décor d’une part, mais aussi lors d’un accident qui montre un pare-brise en miettes,  renvoient à l’image de l’araignée : les fils électrique du tramway dessinent en l’air comme un écheveau de toiles dans lesquelles Adam serait pris ; de même le pare-brise présente une trace d’impact dont la forme renvoie évidemment à une toile d’araignée. Enfin, j’ai déjà mentionné la scène finale… Si l’araignée est systématiquement renvoyée à la femme (Participantes aux joutes érotiques, femme nue croisée dans le couloir, mère  et enfin épouse dans la scène finale), la toile d’araignée renvoie quant à elle à un sentiment de perte de la liberté, qui est probablement liée  au mariage. Du reste, dans la partie de l’intrigue liée à « Anthony », celui-ci jalouse le fait qu’Adam n’est pas marié, pas lié pieds et poings liés ; ce qui va motiver sa décision d’imposer un « échange » à Adam, qui va in fine permettre à ce dernier de revenir à la réalité avec l’aide d’Helen…


J’ai d’ailleurs, à ce sujet, encore triché : le tout premier plan du film, avant la séquence érotique dont il était question plus haut, est en réalité une vision fugitive du corps nu d’Helen, enceinte. Ce qui nous permet de confirmer son importance si ce n’est son emprise sur le personnage principal. Que cette emprise soit vécue comme une forme de dictature avec privation de liberté est donc l’interprétation du personnage… Mais durant les séquences qui nous montrent des bribes de cours d’Adam, celui-ci parle justement de la dictature et de l’efficacité de la décision de donner aux citoyens panem et circenses, du pain et des jeux. En son for intérieur, cet homme s’est donc donné panem et circenses… Et bonne conscience par la même occasion.


J’y ai fait allusion, le film est donc l’histoire d’un homme dont le dédoublement n’est symboliquement qu’une réaction de défense devant une situation qu’il identifie comme une perte de sa liberté. Anthony/Adam marié, bientôt papa, se rêve en homme meilleur qu’il n’est, d’une part (Adam voit en Anthony un homme bien plus sophistiqué que lui), mais il a aussi une obsession, celle de revivre les expériences sexuelles un peu limite qui lui donnaient le frisson. D’où une tentation très forte, à laquelle le personnage a déjà  cédé, de l’adultère. La scène de l’échange, qui se conclut par la mort figurée de Anthony et mary, permet au héros de revenir sur terre comme on l’a déjà dit, mais aussi brièvement accepter sa condition. Brièvement, car lorsque Jake Gyllenhall ouvre une enveloppe qu’il a possédée pendant un certain temps mais qu’il n’a jamais déchirée, il y trouve une clé, un objet dont il sait qu’il est un message codé, qui lui ouvre la porte, soit de ces étranges soirées érotiques, soit si celles-ci sont fantasmées dans le film, d’un probable adultère. Toujours ce sentiment d’être pris au piège… confirmé par la vision finale de son épouse-araignée, grotesque et horrible. Mais ce piège est aussi la tentation de l’instabilité : l’ennemi du titre est sans doute plus la personnalité même de l’homme qui le rend si allergique à la réussite de son mariage et de la vie en commun, que la femme ou les femmes (Mère, épouse, maîtresse). Le film est donc aussi la description d’une visite dans le subconscient d’un homme qui se refuse à laisser une seule femme envahir son intimité. Dans ce cas de toute façon, la femme légitime est là encore le principal ennemi, comme peut l’être la mère qui reproche cette instabilité à son fils, et la maîtresse qui menace de vouloir elle aussi devenir permanente.


Tout le film fait sens bien sûr, vu sous cet angle, mais il restera toujours des zones d’ombre, des éléments qui ne cadrent pas totalement avec cette vision. Ainsi des contradictions : Isabella Rossellini qui affirme dans un message téléphonique détester l’appartement de son fils, et dans une autre scène elle dira le contraire. Le personnage est-il un professeur qui se rêve acteur, ou un professeur qui fait des petits boulots de figuration, ou un acteur qui joue au professeur, comme on étudie un rôle ? D’ailleurs, les cours (chaotiques) du professeur Adam sont un éclairage de plus, puisque le professeur enseigne l’histoire et consacre un chapitre de son cours à la vision philosophique de l’histoire : il avance que Hegel a dit que tous les grands événements du monde arrivent deux fois, mais que Karl Marx a ajouté que la première fois était une tragédie, et la deuxième une farce…  Nous voilà donc armés pour comprendre que des deux hommes, l’un est bien la caricature de l’autre. Mais lequel ? Et d’autres éléments de son cours vont dans le sens d’une histoire qui se répèterait sans cesse, ce que font les dix premières minutes, de façon désordonnée ; une manière comme une autre de donner du sens à la citation de José Saramago qui ouvre le film : Le chaos, c’est l’ordre attendant d’être déchiffré. Une description du film, où… de son effet sur le spectateur ?   D’autres interprétations laissent entendre que le film n’est pas chronologique : ce que permet d’avancer là encore la litanie d’extraits des cours d’Adam, qui répète dans cinq ou six plans différents les mêmes idées. Impression de répétition, ou compilation de moments tirés de plusieurs années ? Voilà, on en est finalement à poser toujours plus de questions sur le film, auxquelles on répondra peut-être un jour.


En attendant on peut toujours se pencher sur ce stimulant objet, construction dynamique menée par une mise en scène très rigoureuse, dans laquelle tout a un sens, voire plusieurs, et qui se promène dans notre propre perception, avec un humour jamais vraiment apparent mais qui me semble découler de toute cette situation, et qui a l’amabilité de ne pas nous imposer une vision. C’est louable, c’est très constructif, et c’est un film qui s’enrichit à chaque vision. La marque des grands films.
 

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Published by François Massarelli - dans Denis Villeneuve