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1 novembre 2021 1 01 /11 /novembre /2021 09:08

Le troisième film de Billy Wilder prend, en terme de genre, le contrepied du film précédent ; il inaugure une série de films « sérieux », dont bien sûr aujourd’hui il nous sera aisé de juger de leur apport à divers thèmes chers à Wilder : la fascination engendrée par certains êtres exceptionnels, qu’on retrouvera dans Sunset Bd, Fedora, voire dans Double indemnity et The private life of Sherlock Holmes également. La dissimulation, le déguisement sont ici encore présents, avec en plus de ce qui était exploré dans The major and the minor une situation plus complexe : tout le monde ou presque ment, et tout le monde ou presque va se brûler à ce petit jeu. Mais l’un des intérêts principaux du film est de présenter les premières armes de Wilder dans le film noir.

Oui, je sais ce n’est pas un film noir à la base; on le rangera plutôt dans la vaste catégorie des films de guerre, sous-genre « Après Casablanca »: J.J. Bramble (Franchot Tone), tankiste seul rescapé d’une bataille, se retrouve en plein désert, survivant de justesse. Il se réfugie à demi-inconscient dans un petit hôtel tenu par Farid (Akim Tamiroff) et la bonne française Mouche (Anne Baxter), lorsque l’avant-garde d'une colonne Allemande s’introduit dans l’hôtel et commence à s’installer ; Farid et Mouche font passer Bramble pour leur maitre d’hôtel, Davos, qui est mort dans un éboulement : on apprend très vite que Davos était en fait un espion, ce qui va obliger Bramble à jouer un jeu dangereux auprès d’un officier Allemand bien dans la tradition, le lieutenant Schwegler (Peter Van Eyck), mais surtout auprès de Erwin Rommel (Erich Von Stroheim).
 
Une fois définis ces cinq personnages, il suffit d’ajouter un général Italien, et on a tous les acteurs du film : le cœur de l'intrigue est un huis-clos, ce que l’exposition, qui montre le lent périple de Bramble dans les sables du désert rehausse d’ailleurs : il y a un petit coté voyage au bout de soi-même dans ces huit minutes, qui servent d’introduction à un passage de l’autre coté du miroir pour le soldat Britannique : il se rend, sans le savoir, à Rommel-Land… Et il partira à la recherche d’un McGuffin d’importance (pour lui et ses supérieurs), les fameuses « cinq tombes » du titre Anglais…

Rommel: la fascination exercée sur tout ce petit monde par le Maréchal est un écho de celle ressentie durant cette époque dans le monde, qui aurait aimé faire de Rommel un adversaire à Hitler. Voir à ce sujet le film intéressant de Henry Hathaway, qui avec l’aide de James Mason fait de Rommel un martyr. Ici, guerre oblige, on a un Rommel plus menaçant, mais toujours aussi exceptionnel, d’autant qu’il est copieusement servi par l’une des rares incursions de Stroheim dans un studio Américain prestigieux en ces années de vaches maigres: il s’en donne à cœur joie. Rommel fascine donc, depuis Farid qui est un lâche de carnaval, jusqu’à Mouche qui croit voir en le maréchal une porte de sortie pour « son » problème : son petit frère, prisonnier des Allemands. Schwegler n’est pas comme Rommel, mais il le craint, comme en témoignent ses efforts pour tenir secrètes ses tractations avec Mouche. Le Général Sebastiano, histrion qui menace pour un oui ou pour un nom de se plaindre à Mussolini, se tait dès qu’on prononce le nom de Rommel… Enfin, Bramble, comme Mouche, identifie Rommel à une porte de sortie, mais d’une façon plus militaire : dans un premier temps, il envisage (il n’est pas officier…) de le tuer, puis se ravise après avoir conversé avec un prisonnier Britannique, qui lui conseille de jouer à fond la carte Davos pour fournir des renseignements. Mais approcher Rommel, du coup, devient son objectif… Qu’il atteindra sans coup férir, lorsqu’il se rendra compte que le Maréchal, imbu de lui-même, n’aime rien tant qu’à se répandre en détails sur sa vie, et son œuvre… Il suffira à Bramble de recoller les morceaux. On le voit, ici, tous les protagonistes principaux du huis clos, sauf Rommel, poursuivent un but : Schwegler, on le comprend rapidement, cherche à coucher avec Mouche; Mouche cherche à utiliser les Allemands afin de faire libérer son frère, et Bramble cherche à utiliser Rommel contre lui-même, en court-circuitant les plans de Mouche s’il le faut… Dans cet hôtel qu’on ne quitte jamais, tous ces gens qui s’observent, toutes ces occasions de développer du suspense, comment s’étonner que Wilder se soit fait la main sur les ficelles du film noir, en compagnie de John Seitz ? La stylisation est déjà partout, et la scène ironique la plus gonflée voit une scène de bagarre se résoudre hors champ, pendant que la caméra immobile cadre en gros plan une lampe allumée, tombée des mains d’un des protagonistes: Défense d’y voir…

Si Wilder et Stroheim font de Rommel un « méchant » fascinant, ils n’oublient pas de l’humaniser, en le faisant notamment prendre la défense de Schwegler après sa mort (« Il avait 23 ans ! ») et en le faisant refuser le marché de Mouche, afin de ne pas profiter d’elle. C’est un homme régi par une ligne de conduite, un code d’honneur, plus que par des passions, mais sa rigidité le condamne à rester en dehors de l’affection franche et nette qu’on ressentira par exemple pour James Mason, ou bien sur pour le Capitaine Renaud dans Casablanca. Il y a malgré tout une scène après 30 minutes de film, durant laquelle Wilder tarde volontiers à nous révéler le visage de celui autour duquel tourne le film, et il permet à Stroheim de jouer avec sa nuque… Cette fascination qui fait de Rommel le centre du film se ressent d'autant plus qu'aucun des trois autres personnages principaux n'est foncièrement sympathique, même si tous leurs motifs s'expliquent, ils sont tous très petits face à Rommel, au-dessus des mortels, comme Holmes, voire comme Lindbergh, mais d'une façon littérale pour ce dernier!

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La Paramount se devait, comme tous les studios, de donner un nouveau visage au film de propagande. Mais Five Graves to Cairo (Adapté d’une piève de Lajos Biro) n’est en rien assimilable au film de Curtiz: les moyens ont peut-être manqué, et les agendas différents du studio et des deux co-scénaristes, le manque d’acteurs de premiers plans (si on se place, hélas, en terme de box-office, s’entend, ils sont en effet tous très bons), tout concourt à faire de ce film une œuvre mineurs, mais souvent stimulante; Wilder ne s’y trompe pas, qui continue à affuter ses crayons : le dialogue est constamment brillant, et certaines situations résonneront jusqu’à la fin de sa carrière : comment ne pas penser à Gabrielle Valladon (The private life of Sherlock Holmes), en voyant Mouche, et surtout en apprenant après les faits son cruel destin? Le petit monde de Wilder, avec ses petites gens en marge de l’intrigue, s’accommode bien de la présence de deux personnages qui vont égayer de leurs petites clowneries le film, plutôt sombre : Sebastiano et Farid servent ici surtout à ça… Ses petits cailloux narratifs servent le suspense, et sont notamment incarnés par la plaque d’identité de Bramble (vue en gros plan à la cinquième minute) et surtout le pied-bot de Davos, qui se révèlera un indice pour Schwegler, et non pour Bramble.
Voilà, en attendant une œuvre magistrale, comment le grand Billy Wilder se faisait les dents en 1942. On peut imaginer bien pire exercice, en vérité…
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Published by François Massarelli - dans Billy Wilder