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  • : Allen John's attic
  • : Quelques articles et réflexions sur le cinéma, et sur d'autres choses lorsque le temps et l'envie le permettront...
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19 juillet 2019 5 19 /07 /juillet /2019 11:07

Beaucoup, beaucoup plus qu'une curiosité: ce film a beau être complètement assujetti à l'autre (le film d'animation de Clyde Geronimi, Hamilton Luske et Wilfred Jackson, en 1953), au point d'avoir été disponible un moment sous la forme d'un bonus de luxe dans l'édition DVD du classique Disney, mais je pense qu'il faut quand même le réévaluer: pour commencer, non seulement c'est la première version cinématographique du récit de Barrie, mais c'est aussi la seule à laquelle l'auteur ait participé...

D'ailleurs ça se sent un peu dans le prologue étiré, qui reprend non seulement toute l'action de la pièce, mais en prime essaie de jouer uniquement autour d'un seul décor: la chambre des enfants, le lieu de la maison des Darling qui reste évidemment le plus important. ON assiste donc aux préparatifs du coucher, l'arrivée de Nana l'étrange chien/gouvernante, la vision furtive d'un garçon à la fenêtre par Mme Darling (Esther Ralston), puis les différentes façons de temporiser utilisées par les enfants pour ne pas aller au lit.

Et puis une fois les parents (et le chien) parti, l'arrivée de Peter Pan (Betty Bronson) précédé de la fée Tinker Bell (Virginia Brown Faire): le reste de l'histoire on le connaît... sauf que cette fois, il y a à mon sens beaucoup plus d'ambiguïté dans la distribution. Je vais le dire de suite, afin qu'on ne se méprenne: non, je ne parle pas des rapports entre Wendy-Mary Brian et Peter-Betty Bronson. A aucun moment le spectre d'une quelconque romance entre les deux jeunes femmes n'a du traverser les esprits, ni du metteur en scène, ni des actrices. Le choix de Betty Bronson était dicté par un aspect pratique: ce serait beaucoup plus facile d'employer une actrice plus vieille que le rôle, afin de "détacher"Peter des autres "lost boys" de l'histoire, qu'un acteur plus vieux. Et c'est en garçon (et en lutin espiègle) que Betty Bronson joue le rôle...

Non ce qui est ambigu, c'est le décalage entre les volontés de Peter (rester jeune, et si possible pré-pubère, pour l'éternité) et Wendy (Dès le départ son attirance, même innocente, pour Peter, est évidente, et elle passe tout le film à essayer de lui faire dire qu'il est son petit ami... en vain). Tout le film semble être le rêve de quelqu'un (Wendy?) qui se voit plus ou moins obligé(e) de rester en enfance.

Ce qui date le plus le film, c'est sans doute son appartenance à ce genre qui embarrassait tant le cinéma Américain, le merveilleux. Peu représenté, c'est le moins qu'on puisse dire, le genre fantastique dans le cinéma muet Américain avait tout au plus les sagas d'Oz dans les années 10, certains films avec Anette Kellerman en sirène, l'étrange tentative The blue bird de Maurice Tourneur, (1918) assez séduisant dans l'ensemble, et sinon, The thief of Bagdad. C'est à peu près tout ce qui me vient à l'esprit. Et après? Pas grand chose en fait: en dépit du succès certain de ce Peter Pan, le film de 1925 A kiss for Cinderella serait le champ du cygne du genre, en même temps qu'un retour à la froide réalité d'un succès d'estime aussi bien pour Brenon (qui s'en relèverait) que pour Bronson (qui ne s'en relèvera pas)...

Le choix de coller à la pièce originale est un peu déroutant, et c'est d'ailleurs ce qui rend le prologue de près de 35 minutes assez pesant. Mais Brenon, quand il accède à Never Neverland, y trouve un second souffle, et on sent bien que tout le monde s'amuse. Outre Bronson qui est absolument parfaite pour le rôle, on a Ernest Torrence d'une part, qui fait exactement ce qu'on attend de lui en Capitaine Hook. Et en Tiger Lily, fille de chef indien, on a une nouvelle fois une occasion manquée pour Anna May Wong...

Si Peter Pan est réussi c'est en raison de l'adéquation de Brenon, de son équipe et de tous les acteurs au projet: jamais le film ne s'aventure trop loin dans les coulisses sombres de cette histoire, mais il n'y a pas non plus cette volonté de tout aseptiser d'une façon lisse, comme les choix de Disney dans la production de 1953 ont conduit l'équipe à le faire... Le film est donc un entre-deux particulièrement réussi, où les enfants volent, les crocodiles mangent, et les sirènes bronzent. Certes, ce n'est pas le Voleur de Bagdad; mais ce Peter Pan-ci me semble tellement plus tangible que l'autre, voire que celui, assez désastreux, de Joe Wright...

 

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Published by François Massarelli - dans 1924 Muet Herbert Brenon
9 juin 2019 7 09 /06 /juin /2019 13:33

Aucun rapport avec Tati, bien sûr! Sorti en 1925, ce film de cinq bobines est également connu sous le titre de Mon oncle de Passy. On a l'excellente surprise d'y retrouver le grand René Navarre, inoubliable interprète de Fantômas dans les cinq films de Louis Feuillade (1913 à 1914), un habitué des rôles inquiétants... Mais pas ici!

Le matin, dans un refuge pour miséreux à Paris, deux hommes parlent de leurs perspectives: Jean Bonnefous, dit "le père Jean" (René Navarre), est bien décidé à travailler parce qu'il a une morale, mais pas "la Bricole" (Paul Menant) qui lui attend de la vie qu'elle lui fournisse des combines. Jean se rend sur les quais de la Seine, où il a ses petites habitudes, travaillant auprès d'un toiletteur pour chiens. mais celui-ci n'a rien pour lui... si ce n'est un chien abandonné dont il souhaite se débarrasser. Quelques pas plus loin, Jean trouve au sol un paquet de vêtements, et des papiers. Une lettre, signée de Maurice de Champleux, annonce la couleur: l'homme, fatigué de vivre dans la solitude, a décidé de se jeter à l'eau. Il laisse une villa cossue, un coffre-fort et des clés. Le père Jean qui n'y croit à peine, se rend sur les lieux, et à sa grande surprise se retrouve le seul habitant d'une villa très confortable...

Mais "la Bricole", renseigné par un malfrat de ses amis, s'y rend cette nuit-là, et a la surprise d'y trouver le vieux Jean, qui le chasse sans ménagement. Le lendemain, conforté par une nuit passée dans la villa, Jean a la surprise d'y trouver une famille venue de nulle part: c'est la nièce du propriétaire (Francine Mussey, vue dans l'excellent La maison du mystère de Alexandre Volkoff) qui a décidé de reprendre le contact avec "son" oncle qu'elle ne connait pas, et dont elle ne peut pas savoir qu'il est décédé. Partagé entre l'affection d'une très mignonne nièce, et la menace du retour de "la Bricole", Jean s'enfonce dans le mensonge...

Certes toute cette histoire est impossible, et le ton est résolument à la comédie, mais derrière cette histoire structurée sur des besoins moraux (celui de Jean de ne pas aller trop loin dans un mensonge embarrassant, et celui du spectateur que la vérité éclate afin que la gentille nièce ne souffre pas à cause du héros), Maurice Mariaud se plaît à suivre les aventures d'un homme coincé dans une situation embarrassante dont il ne peut se sortir sans ajouter à son embarras. C'est le ressort le plus souvent utilisée à cette même époque dans les comédies de Leo McCarey avec Charley Chase! Et quand on annonce au faux Maurice de Champleux qu'il va devoir "recommencer" à écrire des romans à succès, la réaction de Navarre est impayable!

Et si bien sûr le film ne s'adonne jamais au slapstick, le ton reste constamment à deux doigts du drame sans pour autant y sacrifier. Le fait que Navarre soit formidable dans le rôle, bien évidemment, nous aide à adhérer au film, et celui-ci est très soigné. On notera de quelle façon le metteur en scène utilise le décor, que ce soit les quais de Paris, ou l'intérieur cossu de la villa. Et les quatre personnages (à Jean, sa nièce et le dangereux La bricole, vient s'ajouter un secrétaire timide, qui cache un intéressant secret) ont dans leur interaction de quoi soutenir un film entier sans forcer... Avec son histoire de vagabond embarrassé qui n'a pourtant rien de Chaplin, c'est une nouvelle excellente découverte, un film superbement interprété, toujours avec le ton juste, à voir séance tenante!

 

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Published by François Massarelli - dans Muet 1924 Maurice Mariaud Comédie
3 juin 2019 1 03 /06 /juin /2019 16:45

"Utopia", 1924: le gens attribuent la crise dans laquelle ils se morfondent aux Juifs et soutiennent de plus en plus des politiciens qui les débarrasseront d'eux. C'est chose faite quand une loi chassant tous les juifs est votée, et ils partent pour se réfugier où ils peuvent, et quand je dis "ils partent", c'est sous bonne escorte pour être sûr qu'ils s'en vont... L'un d'entre eux, Leo, décide d'agir et commence à fomenter de l'agitation politique sous couvert d'une autre identité, pour faire changer les gens d'avis. Il est aidé en cela par le fait que les citoyens d'Utopia découvrent assez rapidement qu'en chassant les Juifs ils ont rompu un lien essentiel de la chaîne sociale. 

Ce film qu'on redécouvre aujourd'hui est une source constante de bêtises qui sont écrites dans la presse, que voici: d'une part, on écrit un peu partout que le film anticipe de manière impressionnante ce qui allait se passer quelques années après. Disons que ce qui est montré dans le film, c'est plutôt un exil forcé, et on est bien loin de la réalité qui sera celle du nazisme; du reste, qui pouvait prévoir l'ignominie du régime nazi? Sinon, film Germanique oblige, ça ne loupe pas, on parle un peu partout d'expressionnisme. Quand cessera-t-on de confondre le cinéma muet Allemand et la mode de l'expressionnisme, qui ne concerne finalement qu'une poignée de films? Si une scène (un antisémite farouche devient fou, et nous visualisons son délire) semble imiter le Cabinet du Docteur Caligari, c'est surtout dans le but de le parodier, car pour le reste cette comédie Viennoise n'est pas vraiment notable par ses prouesses visuelles...

Non, là où elle est intéressante, et là où elle fait un peu mal à l'heure où ce genre de comportement grave revient très à la mode, et est de plus en plus accepté, c'est lorsqu'elle présente l'antisémitisme comme un délire sans fondement, une maladie irrépressible à laquelle on succombe en devenant incapable de penser autrement. Mais le film n'est pas exempt de facilité, ni d'une sorte de pensée simpliste assez embarrassante... Cest que Breslauer, qui adapte un livre à succès, a décidé d'en reprendre l'aspect pamphlet et de se tenir à l'écart du réalisme. Dans un rythme assez soutenu, il raconte donc de façon strictement chronologique, un contexte agité avec une montée de l'antisémitisme, une décision politique inique, mais présentée comme un progrès social, sous les vivats des antisémites militants, puis un exil forcé dont les images, c'est vrai, font froid dans le dos. Si le film est une comédie, la chronique des déchirements provoqués par la loi, oscille entre rire et authentiques larmes...

Si le film reste une curiosité, il a quand même un pedigree historique fascinant: monté un peu en contrebande, montré devant des salles enthousiastes, il sera considéré comme une insupportable provocation par les cafards à croix gammée, qui obtiendront sa suppression dans de nombreuses salles, puis son interdiction, avant qu'un illuminé ne tue l'auteur du roman. Il a été ensuite acquitté... l'histoire, hélas, était en marche.

 

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Published by François Massarelli - dans Muet 1924 Comédie
25 mai 2019 6 25 /05 /mai /2019 17:04

Dans ce film qui reste avant tout une curiosité, Charle "Chic" Sale interprète un professeur d'école, qui a la vocation mais c'est à peu près tout, et qui devient la risée des élèves qu'il a en charge. Il devient aussi amoureux de Diana, la grande soeur (Doris Kenyon) du pire farceur parmi ses ouailles. celle-ci est fiancée, mais comme son bon ami est un sale caractère et jaloux de surcroît, elle a l'idée d'attiser sa jalousie avec, disons, le premier venu. Devinez qui...

Chic Sale n'est pas resté dans l'histoire comme un comédien d'envergure, et on le comprend en voyant ce film. Il est capable, mais étrangement incomplet: et pour cause, l'homme était un acteur de théâtre avant tout, et ici il a du mal avec le geste: il grimace, il exagère... Ce qui est embêtant quand on a un scénario à la Keaton. Le film se laisse voir, mais il faut bien dire que c'est la dernière bobine qui emporte l'adhésion: un pyromane évadé menace durant toute la deuxième moitié de passer à l'acte, et c'est évidemment l'école qui finit par en pâtir. Ce sera l'occasion pour l'inapte Prof. Timmons de passer à l'action en sauvant un enfant...

Et pas n'importe lequel: son tortionnaire, bien sûr. Bon, on est encore loin de l'humour à froid des films à venir de La Cava, mais je le répète: ça se voit sans trop forcer...

Sans plus. 

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Published by François Massarelli - dans Muet Comédie 1924 Gregory La Cava
28 avril 2019 7 28 /04 /avril /2019 11:07

Sur une petite île au large du Danemark, un ornithologue s'est retiré pour y étudier les oiseaux. mais sous le sol de l'île, se trouve une série de galerie, ou des contrebandiers s'agitent. Ceux-ci décident d'envoyer dans les jambes du professeur, qui cherche des domestiques car il va prolonger son installation dans sa grande maison, deux d'entre eux: ce sont bien sûr un petit râblé (Harald Madsen) et un grand dépendu (Carl Schenstrom), qui vont prendre le professeur en amitié.

...Par contre, les rapports sont difficiles avec la gouvernante. celle-ci a des vues sur le professeur, et le pousse à adopter un enfant: il le fait, mais au lieu d'un bébé, c'est une jeune femme qui vient. Et le professeur, pour la première fois, semble se désintéresser de ses chères études.

C'est au moins farfelu, et si je ne suis pas sûr de mon résumé à 100%, au moins c'est compatible avec le raccourci que j'ai vu. Pour une fois, ça m'a l'air complet, il n'y manquerait plus que les intertitres. Les meilleurs moments du film sont sans doute ceux où les deux personnages principaux prennent possession de leur fonction et se lancent involontairement bien sûr dans une destruction à peu près systématique de la cuisine... Une bagarre finale et souterraine, aussi, qui donne à Madsen un rôle intéressant de "machine à baffes". Bref: du slapstick pur dans lequel on peut s'amuser à chercher la connexion jamais confirmée entre ce duo de comédiens, et un autre tellement plus connu.

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Published by François Massarelli - dans 1924 Muet Schenstrom & Madsen Lau Lauritzen Comédie
21 avril 2019 7 21 /04 /avril /2019 14:23

Au moment d'entamer la réalisation de ce film, Douglas Fairbanks triomphe: ses trois premiers films spectaculaires (The Mark of zorro, The three musketeers, Robin Hood) ont confirmé la validité de son intuition, et c'est en héros qu'il a été accueilli en Europe. Reçu en embassadeur partout, il a aussi pu vérifier la solidité de l'industrie Allemande du cinéma, et s'est porté volontaire pour faire distribuer un certain nombre de films par le biais de la United Artists... avec une idée derrière la tête. Il envisage de réaliser un film merveilleux, et va s'inspirer de ce qu'il a vu. C'est une sage décision, le film fantastique Américain étant à cette époque en l'état de voeu pieux, il fallait s'inspirer de ceux qui savaient y faire: en 1924, la révolution de Caligari est passée par là, et on a pu voir sur les écrans Allemands Der müde Tod (Les trois lumières) et Die Nibelungen, de Fritz Lang, ou Le cabinet des figures de cire, de Paul Leni: ces trois films en particulier fourniront l'inspiration visuelle du nouveau Doug... Et puis il peut se vanter de bien remplir les salles avec ses films, et comme la United artists a été créée en premier lieu dans la but de satisfaire aux désirs des artistes (Chaplin, Fairbanks, Pickford et Griffith) qui l'ont imaginée, c'est en toute confiance qu'il se lance dans le tournage d'un film unique pour les années 20: un film fantastique, extravagant, mais tellement bien pensé et tellement soigné qu'il est encore irrésistible 9 décennies plus tard... Pour accomplir cet exploit, Fairbanks s'attache les services d'un jeune réalisateur qui monte, Raoul Walsh, avec lequel la complicité sera des plus efficaces.

Ahmed, le voleur de Bagdad interprété par Fairbanks, rejoint la liste des héros typiques de l'acteur: valeureux, c'est dans l'action qu'ils se définissent; ils ne négligent pas le déguisement (Zorro), et seront le plus souvent aidés dans leur volonté de sauver autrui par l'amour. Une fois motivés, ils peuvent déplacer les montagnes, et l'énergie athlétique dont ils font preuve peut éventuellement s'accompagner d'une aide, venue au bon moment, des hommes et des femmes qu'ils ont fédéré: voir bien sur Robin Hood, et plus tard The gaucho, ou The black Pirate. Mais surtout, les films sont un peu des parcours initiatiques dans lesquels le personnage principal va définir sa vraie nature: A Don Diego, l'inutile nobliau ridicule, Fairbanks oppose la flamboyance de Zorro; le "pirate noir" n'est pas en réalité le chef dur qu'il semble être, c'est un prince, et le Gaucho sera sauvé par l'amour... Comme le voleur de Bagdad. Mais celui-ci sera aussi sauvé par un certain nombre d'accessoires magiques, importés d'Allemagne: objets venus de l'orient dont un tapis volant (Les trois lumières) bestiaire imaginaire fantastique dans lequel brille un dragon (Die Nibelungen); le tout sera situé dans un orient constamment stylisé, assumé comme faux (Inspiré du Cabinet des figures de cire), et dont le rendu va bénéficier d'une idée toute simple: c'est une immersion complète, on ne verra aucune couture, ainsi on pourra assumer que le décor de Bagdad est fait d'un sol ciré, y compris dans la rue, ainsi, il sera possible d'assumer cette fausse mer faite de toile... Le résultat est proche d'un décor d'opéra.

A l'expressionnisme de ses sources, Fairbanks va opposer une autre forme d'exagération, en accentuant le coté ballet de sa propre prestation, d'autant que les figurants sont tellement nombreux qu'il faut bien faire un effort pour que l'acteur s'en détache. Un bon exemple de cette gestuelle exagérée se trouve au début du film, lorsque Fairbanks est encore un simple voleur, et parcourt de balcon en toit les rues de Bagdad, en grapillant son déjeuner, et les bourses tentantes des passants. Voyant la démonstration d'une corde magique, il la convoite, et fait un geste de la main, qui fait d'ailleurs penser à un enfant. Ce geste répété n'a rien de naturel, mais est parfaitement clair. Autre avantage pour l'acteur, il peut, pour une fois, échapper au maquillage qui le blanchit considérablement habituellement, puisque Fairbanks est un adepte des activités sportives sous le ciel de Californie et sa peau constamment exposée a le plus souvent besoin qu'on l'assagisse un peu s'il veut jouer un D'artagnan ou un Robin Hood... Ici, c'est un Fairbanks au naturel, habillé de peu d'étoffe du reste, qui va exposer son corps d'athlète dans des gestes plus emphatiques encore que d'habitude. Enfin, l'exagération et l'exacerbation des mouvements sont étendues à l'ensemble du casting, dans lequel on reconnait Julanne Johnston en princesse, So-Jin en prince Mongol, Anna May Wong en traîtresse, et Snitz Edwards en copain du héros; Ahmed est donc un voleur militant, qui ne vit que par une seule philosophie: quand il a envie de quelque chose, il le prend. Lorsque c'est une belle princesse qu'il convoite, il va mettre au point un stratagème pour être l'un des princes qui s'alignent pour venir lui faire officiellement la cour. Et va du même coup être transformé par la révélation de l'amour... Mais parmi ses rivaux, il y a aura aussi le fourbe prince des Mongols, cruel et plein de ressources pour faire le mal et assumer son but: la domination...

On le voit, ça se gâte vers la fin du résumé, puisque cette sale manie de donner le mauvais rôle aux Asiatiques est ici présentée de façon spectaculaire, avec deux des stars Orientales les plus populaires. Mais dans le cadre du film, situé dans un imaginaire de carton-pâte (Avec les beaux décors en somptueux vrai-faux de William Cameron Menzies), cette odieuse convention s'accepte finalement assez bien... Et avec ses treize bobines, et 152 minutes de projection, le film s'offre le luxe d'être l'un des plus longs films Américains des années 20, je parle ici des durées de films en exploitation, non lors de premières, souvent plus longues. Cette longueur inhabituelle est sans doute l'une des raisons qui vont pousser le public à bouder le film, hélas... Dommage parce que non seulement c'est une fête visuelle, mais en prime les effets spéciaux sont très réussis, la cohérence des séquences merveilleuses un rare succès dans un pays qui, répétons-le, ne savait pas encore faire du cinéma fantastique... Et Walsh dans tout ça? Disons que d'une part, il peut s'enorgueillir d'avoir réalisé non seulement le plus long, le plus cher, mais aussi le meilleur des films de Fairbanks. Et sa réputation n'est aujourd'hui plus à faire, mais l'image du conteur génial est née de ce genre de films, dans lesquels le metteur en scène s'efface derrière l'efficacité de ses dispositifs. Et il fallait du talent pour réussir à rendre cohérent un mélange entre personnages bien définis, décors délirant et envahissant, et histoire de longue haleine; réussite, selon moi, sur toute la ligne: on ne perd jamais de vue les héros, et les allers-retours entre Ahmed et ses concurrents lors de la recherche d'un objet magique pour permettre de départager les "princes" afin de déterminer qui emportera la main de la princesse sont un conte qui se boit comme du petit lait. Quant aux idées d'importation (Dragons, tapis volant, boule de cristal, cape d'invisibilité), ils sont parfaitement rendus, et ne se contentent pas d'apparaître, le metteur en scène les a dotés de vie... Donc c'est un grand film de Raoul Walsh, autant qu'un grand Fairbanks... celui-ci va avoir du mal, d'ailleurs, à suivre ce film, c'est le moins que l'on puisse dire. En attendant, replongeons-nous dans l'un des plus beaux films des années 20, si possible avec la musique inspirée de Rimsky-Korsakov qui était déjà le principal choix en 1924...

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Published by François Massarelli - dans Muet Raoul Walsh 1924 Douglas Fairbanks
26 octobre 2018 5 26 /10 /octobre /2018 09:04

Les années 20 auront été le théâtre, en Europe et surtout en France, de l'éclosion inattendue d'un grand nombre de cinéastes auto-proclamés. Inattendue parce que dès cette époque, ce qu'on appelle aussi le septième art est quand même déjà, de façon évidente, une industrie, et que la vaste majorité des metteurs en scène sont des techniciens ayant appris leur métier en studio: alors qu'avec Renoir, Chomette, mais aussi le jeune Carné ou encore Man Ray on parle de passionnés, qui ont sauté le pas, trouvé un financement, et commencé une carrière... Qui pour certains allait les mener loin.

Le financement des premiers films de Renoir (et avant celui-ci, du long métrage Catherine ou une vie sans joie d'Albert Dieudonné, produit par le fils du peintre) était lié à son patrimoine: besoin d'argent? Vite, vendons quelques tableaux! Ce qui lui a permis effectivement de réaliser ce film, mais aussi de s'imposer sans trop rencontrer de résistance comme le patron: tant mieux, parce que sinon il était mal parti...

Gudule (Catherine Hessling) est une "fille de l'eau", qui vit sur une péniche avec son père et son inquiétant oncle (Pierre Philippe). Un jour, le père disparaît, tout bêtement tombé de la péniche et noyé... L'oncle hérite de l'affaire et ne tarde pas à tout perdre en plongeant dans l'alcool... Il aura juste le temps de tenter de violer la petite avant. Elle s'enfuit, est recueillie par des gitans, qui rencontrent un problème avec la population locale, ce qui pousse la jeune femme à retourner sur les routes. Elle est finalement recueillie par une famille de braves gens, dont le fils (Harold Lewingston) en pince pour elle. Mais l'oncle refait surface et demande de l'argent...

Il y a un passage que l'histoire du cinéma a estampillé "incontournable", à peu près au centre du film: c'est un rêve délirant, qui a été influencé sans aucun doute par la vision du Brasier ardent, d'Ivan Mosjoukine: ce film génial de 1923 est celui qui lui a donné l'envie de faire du cinéma... Le rêve n'a ni queue ni tête, mais c'est effectivement une concentration d'idées qui n'ont pas peur d'être saugrenues, bien enchaînées les unes aux autres... Et la scène du viol, un sujet qui décidément semble inspirer le cinéma, Renoir montre qu'il a compris le montage, et comment associer le spectateur à ce qui lui est montré.

Mais pour le reste, ce film vaguement naturaliste est d'un inintérêt généralisé. Catherine Hessling est atroce (je lui taillerai un costard un autre jour, et puis c'est tellement facile), mais à sa décharge, elle n'était pas comédienne, après tout. Pas plus que tous les autres protagonistes, pas plus du reste que Renoir n'était un cinéaste. En 1924 du moins, car parfois, pas souvent mais parfois, ça se discute.

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Published by François Massarelli - dans 1924 Muet Jean Renoir
25 juin 2018 1 25 /06 /juin /2018 09:27

Ce merveilleux film est, après Rosita (1923), le deuxième film de Lubitsch aux Etats-Unis, et plus que tout autre, c'est la fondation même de son style des années à venir, de cette fameuse "Lubitsch touch" que l'on sort comme ça sans crier gare dès qu'on parle du talentueux réalisateur... Une fondation paradoxale, pour un metteur en scène qui est quand même à l'ouvrage depuis 1914, ce qui fait de lui un vétéran en ces jeunes années du cinéma. On le verra, il y a une continuité réelle entre le Lubitsch Allemand, et les comédies sophistiquées qui seront désormais sa marque de fabrique. Une continuité, oui, mais aussi une cassure...

Mizzi Stock (Marie Prevost) s'échappe de son foyer, où elle vit avec un professeur de mari (Adolphe Menjou) qui se désole de la voir le négliger. C'est qu'elle souhaite ardemment un peu de romance, alors quand elle se trouve partager un taxi, par erreur, avec le docteur Franz Braun (Monte Blue), spécialiste des maladies nerveuses (parmi lesquelles en ce début de siècle le corps médical compte l'hystérie, qui fait d'ailleurs l'objet de beaucoup d'attention. C'est un détail qui pourrait s'avérer significatif), elle jette son dévolu sur lui.

Sauf que ça n'arrange pas les affaires de Franz Braun: il est d'autant plus gêné que la belle n'est pas vilaine! Mais voilà, Franz est amoureux, et Madame Braun (Florence Vidor) le lui rend bien. Le comique, c'est que Mizzi, lors de cette fatale rencontre en taxi, se rend chez sa meilleure amie... Charlotte Braun. Celle-ci, qui vivait un mariage jusqu'alors sans ombre ni tache, va par la seule grâce de la visite de sa meilleure amie voir le spectre du doute s'installer, ce qui débouchera sur une situation des plus absurdes: se méfiant de toutes les femmes et de toutes les occasions qui pourraient s'offrir à son mari, Charlotte va confier certaines responsabilités à Mizzi, mettant sans le savoir Franz au coeur de toutes les tentations...

Deux autres intrigues sous-tendent cette adaptation brillante par Paul Bern de la pièce Rien qu'un rêve de Lothar Schmidt: d'un côté, le fit que le professeur Stock ait engagé un détective (Harry Myers) pour coincer son épouse et se fendre d'un triomphal divorce; de l'autre, le collaborateur de toujours de Franz, Gustav (Creighton Hale), est amoureux de la belle Charlotte, et l mini-crise traversée par le couple va lui donner des occasions de tenter sa chance, mais... ce sera généralement lamentable.

The marriage circle est à l'intersection de trois influences: la comédie sophistiquée de Cecil B. DeMille (ce dernier étant parti vers de nouvelles directions en 1924) a sans doute eu un effet significatif; mais l'élégance d'un cinéma d'auteur, moins porté sur la comédie, et qui se retrouve aussi bien derrière les fabuleux films de Lois Weber (The blot) que dans les oeuvres de Chaplin (A woman of Paris, bien sûr) seront déterminants aussi. Enfin, il ne faut pas négliger ce que Lubitsch a développé en Allemagne, de comédies farfelues (Die Puppe) en contes grinçants (Ich möchte kein Mann sein): ce sens du détail, du timing, et le savoir-faire inné en matière de dosage... Et le film est notable aussi par son exceptionnelle interprétation: même si l'image cliché souvent véhiculée sur le film muet comme étant forcément mal joué, est la plupart du temps une impression partagée par ceux qui n'en voient jamais, on a rarement atteint une telle sobriété, une telle justesse même dans le jeu d'acteurs aux Etats-Unis...

Et il y a ces fameux non-dits, et l'art et la manière de contourner les interdictions et les codes moraux. Ces regards, ces gestes; cette scène fabuleuse d'un soudain élan de tendresse entre Monte Blue et Florence Vidor, un câlin qui nous est montré uniquement par un gros plan des deux tasses de café qu'ils consomment au petit déjeuner. Derrière les dites tasses, on voit l'esquisse de gestes, jusqu'à ce que la main ferme de Monte Blue ne pousse purement et simplement les tasses qui semblent-ils, gênent! Le rôle joué comme d'habitude chez Lubitsch par les portes, ascenseurs, lettres, et gens de maison, est déjà bien en place, et si la scène (reprise dans le remake One hour with you, de 1932) du placement des convives d'un repas est justement célébrée, j'aime énormément la dose de développements possibles du film: par exemple, avez-vous remarqué qu'avant de quitter un lieu, Adolphe Menjou a un regard particulièrement gourmand pour la bonne? Donc si l'homme est partagé entre l vengeance de l'homme blessé et le cynisme du bonhomme qui voir arriver l'opportunité facile d'un divorce avantageux, il n'en a pas moins des parts d'ombre...

Et le monde peint par Lubitsch, un monde d'élégance et de sophistication, est quand même sous-tendu par de bien noires idées, et autres immoralités bien ancrées. Quant aux dames, oisives en cette période, elles portent en elles une part d'ombre elles aussi, notamment Mizzi. Si ses tentatives répétées d'obtenir du bon docteur Braun un intérêt qui ne soit pas que professionnel sont notables par leur nombre, il n'en reste pas moins que son obsession pour lui relève de la médecine, ni plus ni moins!

Pour finir, j'en reviens à la filiation entre DeMille et Lubitsch: dans ses comédies de 1918-1920, l'Américain jouait avec les idées "risquées", pour finir par rétablir un équilibre moral acceptable. Ici, d'une part la lassitude des Stock déboucher sur un "changement de mari", pour faire une allusion aux titres des films de DeMille, et non sur un retour à la normale. Mais même chez les Braun, flanqué de l'éternelle cour lamentable de Gustav, on a le sentiment au moment où s'achève le film que l'avenir réserve des aventures bien troublantes, puisque rien n'a été réglé.

 

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Published by François Massarelli - dans Muet Comédie 1924 Ernst Lubitsch
7 mai 2018 1 07 /05 /mai /2018 18:14

Que serait devenu le cinéma Suédois muet sans Selma Lagerlöf? Stiller a réalisé Le trésor d'Arne, Sjöström La charette fantôme... Le premier a aussi réalisé ce film, adapté du premier roman de la future lauréate d'un prix Nobel de littérature (1909). Mais l'auteur de cette adaptation de la Saga de Gösta Berling a du batailler ferme contre la grande dame, qui goûtait assez peu son sens du spectaculaire, tout en appréciant son propre rôle d'inspiratrice du cinéma national; ironiquement, Stiller était assez clairement en service commandé avec ce film, qui permettait à Charles Magnusson, le patron de la compagnie Svensk Filmindustri, d'espérer avoir un parfait film-étendard pour représenter le cinéma Suédois; de plus, Stiller entendait bien faire définitivement la preuve de ses capacités, car le départ à Hollywood semblait évident; enfin, avec cette spectaculaire production, le metteur en scène formait une nouvelle actrice qui l'enthousiasmait plus que de raison: Greta Gustaffson, rebaptisée Garbo, avait du génie, et en plus la caméra de Julius Jaenzon l'adorait... Bref, on l'aura compris, l'heure n'est pas à la subtilité...

Gösta Berling (Lars Hanson) traîne comme un boulet une réputation de prêtre défroqué; il a bien essayé de se recycler: il a été amoureux d'une jeune femme, la belle Ebba Dohna (Mona Martenson), que sa tutrice souhaitait marier à un roturier, afin de rafler son héritage. Berling était au courant de la machination, mais pensait que la jeune femme l'aimait vraiment, et n'avait donc pas révélé son statut. Hebergé avec d'autres gentilshommes de fortune, les "Chevaliers" (Un titre hautement ironique) à Ekeby, Gösta Berling cherche mollement sa rédemption en assistant, de façon plus ou moins impliquée selon les cas, aux aventures compliquées de trois familles de notables:

D'une part, la tutrice d'Ebba a fait revenir son fils Henrik (Torsten Hammaren), qui s'est marié avec une jeune et belle Italienne, mais on peut franchement se demander comment cette créature de rêve a bien pu se marier avec une telle andouille... D'ailleurs, après avoir rencontré Gösta, la belle Elizabeth (Greta Garbo) se le demande aussi. D'autre part, les riches Melchior et Gustavfa Sinclaire (Sixten Marmelfelt et Karin Swanström) ont une fille, la belle Marianne (Jenny Hasselquist), qui flirte un peu trop avec le flamboyant Berling. Ce qui va pousser son père à mettre la fille dehors: littéralement, et en plein hiver Suédois... Enfin, le manoir d'Ekeby est la propriété d'une femme (Gerda Lundequist), l'épouse d'un militaire qui doit être le dernier à ne pas savoir que le legs de cette propriété à son épouse par un homme très puissant, avait été le fruit d'un adultère... mais quand il l'apprend, le mari se fâche et met la dame d'Ekeby dehors, lui aussi...

De saga, il n'y a pas vraiment; c'est plutôt une série de mésaventures dans lesquelles Gösta Berling lutte à la fois contre les notables qui le méprisent, et contre lui-même: à la recherche de la rédemption, le fier 'chevalier' s'interdit en effet de toucher au bonheur. Stiller, de son côté, s'interdit de développer de façon fine la psychologie de ses personnages, préférant accentuer le coté flamboyant et improbable de son film. Par moment, Lars Hanson est sur un registre qui l'apparenterait presque à Ivan Mosjoukine, d'ailleurs, dont le Casanova n'est pas très éloigné. Si ce n'est que le séducteur Vénitien, lui, sait profiter de toutes les situations!

Le film est divisé en deux parties, mais Stiller a soigné certaines séquences, situées dans la deuxième moitié du film: afin de leur donner tout leur poids, il a transformé la première époque en une sorte d'exposition qui nourrira ensuite de tension dramatique les éléments qu'il veut rendre les plus importants dans l'autre moitié. Mais le film reste un impressionnant effort, par ses costumes, par la reconstitution ironique d'un monde de castes, et par la vitalité de la mise en scène. La façon dont les actrices, en particulier Jenny Hasselquist et Greta Garbo, sont filmées, les personnages de comédie (L'impayable Henrik Dohna)... Il y a beaucoup à prendre dans ce film.

Mais soyons juste: il y a sans doute une raison pour laquelle on parle tant, d'une part de ses deux scènes les plus spectaculaires: l'incendie d'Ekeby, pour lequel la production a incendié pour de vrai une habitation, ce qui permet à Lars Hanson de payer raisonnablement de sa personne, et bien sûr la spectaculaire poursuite sur un lac gelé, Garbo et Hanson étant en traîneau, poursuivis par une meute de loups... D'autre part, la principale raison pour laquelle on parle encore de ce film, c'est probablement Greta Garbo, dans un rôle que Stiller a gonflé de manière à utiliser au maximum ses compétences. Dès le départ, le beau visage de l'actrice, et ses yeux, illuminent le film. 

Pour finir, on peut remarquer l'ironie qui consiste, pour Magnusson, à mettre en chantier un film pour montrer la toute-puissance du cinéma Suédois, à l'heure où tous ses grands noms partent pour l'étranger: Hasselquist pour l'Allemagne, et Stiller, Sjöström, Garbo et Hanson pour Hollywood... Cette Saga de Gösta Berling devient donc le chant du cygne de la cinématographie muette Suédoise...

 

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Published by François Massarelli - dans Muet Mauritz Stiller 1924 Scandinavie Greta Garbo
23 février 2018 5 23 /02 /février /2018 17:17

On pourrait gloser sur le titre de ce film, qui est aussi l'appellation du roman de Hermann Bang adapté par Dreyer et la scénariste Thea Von Harbou: car si Michael est bien le titre du sixième film du metteur en scène, le personnage qui porte ce nom, interprété par Walter Slezak dans toute la séduction de sa jeunesse, n'est pas le héros. On aurait compris que le film s'appelle Claude Zoret.

Ce dernier (Benjamin Christensen) est peintre, et sculpteur, et il a réussi: une carrière entière, dont l'essentiel est déjà derrière lui, à rencontrer la gloire, mais jamais autant que depuis qu'il a rencontré Michael. C'était un jeune peintre qui venait pour montrer ses oeuvres, mais le maître n'a pas été convaincu. Par le métier du jeune homme, du moins, car il n'a pas été insensible à sa beauté, et à partir de cette rencontre, Michael est devenu le modèle quasi exclusif de Zoret. Tout en conservant un appartement, Michael est chez lui chez son ami, et la complicité qui les unit est évidente. Jusqu'au jour où Zoret reçoit la visite d'une femme noble au bout du rouleau qui lui commande un portrait... tenté de refuser, l'artiste s'exécute, mais s'avère vite incapable de travailler. Mais Michael lui vient en aide, et va même apposer le seul trait de génie du tableau, les yeux de la belle comtesse Zamikow (Nora Gregor)... Zoret a été incapable de sen inspirer, mais Michael n'arrivera pas à cacher qu'il est très attiré par le jeune femme...

Pour la deuxième fois, Dreyer tourne pour l'Allemagne. Mais contrairement à Aimez-vous les uns les autres (1922), tourné en décors naturels, celui-ci va être tourné dans le cadre rassurant et particulièrement professionnel de la Decla Bioscop: avec le concours de Thea Von Harbou, du chef-opérateur mythique Karl Freund (Qui interprète aussi un petit rôle dans le film), et avec une galerie d'acteurs impressionnants, le metteur en scène semble tout à coup échapper au cadre si austère de ses productions habituelles, mais on ne peut pas s'y tromper, Michael porte vraiment sa marque. N'oublions pas qu'à cette époque, il n'a pas son pareil pour adapter sa mise en scène et son cadre aux exigences ponctuelles de son oeuvre. Alors forcément, avec Karl Freund à la barre et un sujet qui tourne autour de l'art sous toutes ses formes, le style est apparemment opulent, riche et particulièrement soigné. 

"Apparemment" opulent, oui, car Dreyer réadapte les décors à sa guise, pousse les meubles et les objets qui encombrent la riche demeure de l'artiste, pour y ménager des espaces vides, et placer sa caméra le plus loin possible de l'action... Il fait réellement sienne cette histoire de possession artistique et amoureuse, au point qu'on en viendrait même à se demander qui, de la "muse" Von Harbou (Ancienne épouse d'un artiste délirant, Klein-Rogge, désormais mariée à un autre artiste plus énorme encore, Fritz Lang), ou de l'austère mais mystérieux Dreyer, a vécu une telle histoire d'amour.

Une histoire d'amour, donc, entre un peintre et son modèle. Malgré tous les efforts de circonstance pour faire dire aux intertitres que Michael est "le fils adoptif" de Zoret, le lien amoureux est évident entre eux. Et souligné, d'ailleurs, par une autre intrigue amoureuse, celle du Duc de Monthieu (Didier Aslan) pour la belle Alice (Grete Mosheim). celle-ci aussi se finira mal, du reste... Et l'amour de l'artiste pour le jeune homme va être particulièrement trahi par l'idylle qui va se nouer entre Michael et la Comtesse. Dans un premier temps, il va ressentir la trahison par à-coups, avant de voir Michael le déserter petit à petit, puis ne plus venir le voir que par intérêt, profitant de chacun de ses visites pour voler l'un ou l'autre objet. Pour les vendre, parfois, ou pour les posséder car ils font partie du standing qu'il entend acquérir, et puis... il y a aussi que Michael pense le moment venu d'afficher la sophistication apprise auprès de son maître. Et il est frappant de voir que la décoration de la maison de Zoret (entièrement dédiée à l'art, souligné, mis en valeur partout) trouve un écho déformé dans l'appartement en fouillis de Michael, dont les tableaux qui occupent l'espace sont mis en parallèle avec des objets plus hétéroclites (des marionnettes notamment). Tout en lui volant son argenterie, il ne cesse de s'éloigner de son mentor...

Mais Zoret ne cessera pas d'aimer son protégé, y compris lorsque celui-ci négligera de venir le visiter sur son lit de mort. La fin continue de souligner les différences entre Zoret (qui meurt littéralement au pied de sa dernière oeuvre, qui le représente souffrant abandonné de tous) et Michael qui prend du plaisir, au pied d'un portrait de lui gigantesque peint par Zoret bien sûr. le double cadeau du maître (Il l'a peint lui entre tous, et il lui a offert la monumentale toile) s'appelle Le vainqueur...

Là encore, Michael n'est pourtant pas suffisamment un salaud pour qu'on le déteste, et on est loin du mélodrame. Il représente juste le passage d'une muse, et la chance pour Zoret d'avoir aimé: il le dit lui même, car il sait quelle puissance avait sa passion pour son jeune modèle. A la fin, Zoret est moins un homme sacrifié à son art, qu'un artiste qui a été au bout de sa passion, et qui a inscrit à la fois la fin de son amour et la fin de sa vie, dans sa ligne de vie. Ce qui fait quand même, encore une fois bien plus qu'un film impersonnel tourné à Berlin, mais bien l'un des authentiques films majeurs d'un cinéaste décidément furieusement atypiques. Et cerise sur le gâteau, il est du début à la fin la chronique de l'amour d'un homme pour un autre, sans jamais la moindre diabolisation, ni le moindre remords. Belle prouesse, quand même...

 

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Published by François Massarelli - dans Carl Theodor Dreyer Muet 1924