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  • : Allen John's attic
  • : Quelques articles et réflexions sur le cinéma, et sur d'autres choses lorsque le temps et l'envie le permettront...
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25 septembre 2021 6 25 /09 /septembre /2021 10:43

Ce court métrage de 15 minutes est particulier à plus d'un titre: d'une part, le titre ne doit pas nous induire en erreur, il ne s'agit pas d'une fiction fantastique mais d'un documentaire sur le cinéma, et plus précisément sur le film La fin du monde qui se tournait entre 1929 et 1931, soit à la charnière du cinéma muet et du parlant... Gance y continuait à encourager la confection de films documentaires qui montraient l'artiste au travail, et comme l'artiste n'était pas vraiment modeste, on comprendra aisément que de son point de vue il s'agissait de capter l'Histoire en marche...

Seulement Eugene Deslaw, cinéaste Ukrainien qui a fui la Révolution de 1917, est un artiste lui aussi, attiré par le pouvoir de surprise du cinéma, et son terrain de prédilection est un cinéma qui confine à l'abstraction en gardant une tendance à montrer au spectateur ce qu'il n'attend pas, en se basant sur la mécanique, l'industrie également... Ce court métrage (dont le générique ne parle pas de mise en scène, mais nous indique "monté par Eugene Deslaw) ajoute à la particularité en se basant sur une généreuse banque d'images tournées par Gance lui-même: des bouts de tournage, des essais, des brouillons... et probablement des images qui n'ont jamais été intégrées au film fini car ce court métrage, sorti en 1930, nous documente en fait le tournage d'un film qui ne sera jamais sorti tel que son auteur l'avait voulu. Et plus encore: La fin du monde est en fait sorti un an après la diffusion (confidentielle) de ce court métrage.

Autre particularité, le film de Gance allait incorporer le son, c'est d'ailleurs un défaut dans la mesure où Gance, pas préparé, a très mal géré cette partie du film: le court métrage, du coup, est mi-muet mi-parlant... Littéralement: quant une scène est sonore, le son fait irruption d'un coup. Quand c'est muet, le son disparaît purement et simplement. Cet aspect joue bien sûr de la stratégie de surprise, et est bien plus séduisant que la bouillie sonore proposée par Gance. Mais il nous permet aussi de voir Antonin Artaud (absent du montage final) interpréter "Malbrough s'en va-t-en guerre" dans un kaléidoscope mal foutu, avec des effets d'écho plutôt terrifiants... Il nous montre aussi des extraits des séquences ouvertement érotiques planifiées par Gance pour son orgie filmique, bien sûr absentes du produit fini, et il finit par nous montrer qu'en 1930, on pouvait en effet prévoir avec La fin du monde un film hors-norme, génial, ou...

Navet.

Vous l'aurez compris, ce court métrage de quinze minutes est bien meilleur que le curieux film de science-fiction raté dont il se fait l'illustrateur.

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Published by François Massarelli - dans Abel Gance
8 avril 2021 4 08 /04 /avril /2021 11:24

Eprise d'un musicien (Georges Thill), une jeune couturière (Grace Moore) désobéit à ses parents pour vivre avec l'homme qu'elle aime... en chantant.

C'st adapté d'une opérette de Charpentier, qui s'est impliqué dans la production, et dans la supervision de la prestation de Grace Moore, une soprano comme on les aimait dans les années 30 vieillissantes. C'est assez éloigné de Lady Gaga.

J'ai dit un jour que Gance avait fait trois types de films: des chefs d'oeuvre, des films mal foutus mais éminemment sympathiques, et des navets. Je me trompais, il a aussi fait Louise, un gâchis de pellicule sur 85 minutes. C'est au-delà de la dimension du navet.

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Published by François Massarelli - dans Musical Abel Gance Navets
13 janvier 2021 3 13 /01 /janvier /2021 16:27

Abandonnant (presque) toute prétention, soucieux de continuer à travailler dans des circonstances fort dramatiques, Gance avait déjà réalisé un mélodrame baroque, qui n'était sorti qu'en zone prétendument libre, Vénus Aveugle... Son nouveau film est donc une adaptation du roman de Théophile Gautier qui avouons-le a déjà souvent servi: c'est au moins la septième version, les français et les italiens se partageant l'exclusivité de ces adaptations... Nous retrouvons donc le Baron de Cigognac (Fernand Gravey) dans son château en proie au dénuement, qui n'attend plus rien de la vie, et reçoit la visite d'une troupe de comédiens qu'il va suivre, lui rendant la jeunesse, la fortune et l'amour...

On décroche sans doute assez facilement de l'histoire, et il me semble que Gance lui-même ne fait pas trop d'efforts pour nous y ramener... Pourtant il conte et raconte, sans doute parce qu'il y a trouvé le plaisir de réaliser des scènes luxueuses, sensuelles, mystérieuses, dans un décor baroque, et pour trois fois rien. Souvent, il fait parler ses acteurs en vers, et le pire c'est que ça marche! Souvent aussi, il revient au cinéma muet qu'il n'aurait jamais du quitter, et s'amuse de l'étrange ballet de personnages qui s'agitent sur l'écran.

Enfin, c'est l'un de ses plus beaux films esthétiquement parlant: il a défini des décors, construits en studio, et qui sont un sombre enchevêtrement de forêts, vieilles pierres, branchages... La plupart des scènes sont nocturnes, et le metteur en scène se fait plaisir avec toute la palette des nuances de gris dont il dispose depuis l'invention de la pellicule panchromatique! Ne pouvant plus déshabiller ses actrices (les hivers étaient rigoureux, et ce vieux salaud d'ordure rampante de Pétain était aussi frileux en matière de moeurs), il les remplace par des statues drapées...

Bref: il se lâche, pour notre plus grand plaisir... Avait-il vu les films de cape et d'épée de Michael Curtiz? En tout cas, son utilisation inventive des ombres le ferait volontiers penser, et si ça n'est pas un compliment, alors je n'y comprends plus rien!

 

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Published by François Massarelli - dans Abel Gance
29 décembre 2020 2 29 /12 /décembre /2020 08:17

Clarisse (Vivianne Romance), c'est son vrai nom, celui sous lequel elle aimerait bien qu'on l'appelle. Mais tout le monde, en particulier les hommes, l'appelle Vénus, en rapport avec la publicité pour laquelle elle a accepté de poser. Comme elle le dit elle-même, en prêtant sa jolie bobine à la marque de cigarettes Vénus, c'est comme si tout le monde l'achetait et l'embrassait... Une métaphore, la première d'un film riche en symboles et en détournements. 

Vénus, donc, dès la première scène de ce film, constate en consultant son médecin que la cécité est en route, et risque bien d'être irréversible. Ce qui est embêtant: elle a deux métiers; l'un, chanteuse dans un beuglant où elle envoute son auditoire, l'autre plus tranquille, elle retouche des clichés, un travail de précision qui requiert une vue sans faille... Le destin la pousse donc vers l'admiration, le désir, de là à dire la concupiscence, des hommes, il n'y a qu'un pas. Et si ça reste une métaphore, c'est quand même de moins en moins...

Donc la cécité devrait empêcher la jeune femme, à terme, d'exercer son activité "noble" par opposition à celle qui l'assimile à une prostituée. Mais il y a pire: elle ne veut pas être une charge pour Madère (Georges Flamant), son amant. Celui-ci, ombrageux et poète à ses heures, retape une épave, le Tapageur, pour en faire un bateau. Clarisse décide qu'il est préférable de le quitter plutôt que de lui dire la vérité, et qu'elle devienne donc un boulet pour son homme...

Elle le quitte, il ne comprend pas et se réfugie dans les bras de Gisèle (Lucienne Le Marchand), qui n'attendait que son heure: ils vont se marier, et avoir un enfant, une fille qui s'appelle Jeannette. Et si Clarisse ne va pas se marier, elle, en revanche, elle aura bien un enfant, ce que Madère (le père, évidemment), ignorera un temps. D'ailleurs la petite mourra... Puis Clarisse deviendra irrémédiablement aveugle... Et c'est là que les copains, tous les copains (ceux du Bouchon rouge, l'estaminet un peu louche où elle a chanté, Ulysse le second du Tapageur, Mireille la soeur de Clarisse, qui est paralytique, etc...) vont avec la complicité de Madère qui a divorcé, lui inventer une réalité parallèle autour d'elle, avec l'arrivée d'un bel inconnu qu'elle ne verra jamais...

Il y a des choses qui fâchent dans ce film, j'ai gardé le pire pour la fin... Mais il y a aussi de quoi déposer les armes: certes, c'est un film déraisonnable, à l'image de la carrière délirante de son metteur en scène, qui l'a signé fièrement ("Ecrit, composé et mis en scène par") et habite chaque image, chaque ombre, chaque surimpression, chaque passage au négatif, chaque plan symbolique de phare dans la brume... Vénus Aveugle, c'est comme le retour de Gance au cinéma muet, mais un Gance qui a retenu la leçon du réalisme poétique, et sa tendance à l'atmosphère. Non que ce soit "réaliste", loin de là! D'ailleurs on ne sait pas où ça se situe toute cette histoire! Mais en s'appropriant l'ambiance portuaire, l'omniprésence de la mer, les bars à marins, et les épaves rouillées, Gance rejoint le cinéma des Sternberg, des Borzage, qu'il a forcément vus. Et il le fait pour un pur mélodrame avec une héroïne qui glisse vers la cécité comme on se sacrifie... Et pourtant, cette "tragédie des temps modernes" (ce n'est pas moi qui le dit c'est lui) est un film optimiste, qui vise vers l'avenir! La preuve dans ces quarante-cinq dernières minutes consacrées à la renaissance de Clarisse, portée par l'amour de tous ses copains...

Gance a déjà parlé de la cécité dans La roue, puisque Sisif devenait aveugle au fur et à mesure du film; le cinéaste a aussi traité de la surdité de son héros dans Un grand amour de Beethoven avec Harry Baur, dont la venue de son affliction était prétexte à de grandioses expérimentations... C'est un peu la même chose ici, la menace puis l'arrivée de "la nuit" comme Clarisse l'appelle, sont des appels pour Gance à dépasser son simple savoir-faire. Et c'est enthousiasmant de retrouver ce cinéma sans limites, même si le prétexte du mélo est assez piteux, Gance le transcende sans problèmes... Son but est de montrer que contrairement à ces deux exemples qui mouraient métaphoriquement par leur handicap avant une mort réelle, "Vénus", elle, va réussir à atteindre le bonheur à travers le changement de trajectoire imposée par la cécité.

L'interprétation est bouillonnante, et il y a de tout: Flamand s'en sort plutôt bien, avec ses faux airs de Carl Brisson cabossé; d'autres moins, à commencer par Sylvie Gance aussi infecte que d'habitude (elle joue sous le pseudonyme de Mary-Lou, mais on l'a reconnue!). Par contre, avec un film taillé pour sa gloire, Viviane Romance est splendide dans le rôle, et Gance n'a de cesse que de la magnifier dans des gros plans impressionnants. Il la fait chanter aussi, ce qui me pousse à penser que le film doit sans doute beaucoup au modèle de Marlene Dietrich. Il y a du Lola-Lola dans Clarisse-Vénus, mais une Lola qui souhaiterait rester à l'écart du sexe! Toujours la vieille contradiction de Gance, qui souhaite à la fois déshabiller ses actrices et l'a fait plus souvent qu'à son tour, et en faire sinon des nonnes, en tout cas des saintes: le complexe de Marie-Madeleine... Il y a une imagerie religieuse dans le film, comme il y en a dans toute l'oeuvre de Gance, du reste: c'est l'éducation, que voulez-vous. Mais comme ses inspirations Américaines, il s'en sert pour des motifs plus ou moins profanes.

...Et puis la religion le sert bien, lui qui est appelé à la prudence en ces années d'occupation. Le film a été fait et sorti (dans un premier temps, puisqu'il sortira finalement sur Paris en 1943) en zone non occupée (je me refuse à dire "libre"); Gance, comme beaucoup de cinéastes, s'est réfugié du côté de Nice, et il sait qu'il est en sursis, puisque Gance est sur "la liste Juive", soit soupçonné d'être d'origine juive. Ce qu'il n'était pas, mais les dénonciateurs de l'époque le désignaient comme tel... C'est donc avec un dessein un rien opportuniste que le metteur en scène a choisi de dédier son film au maréchal Pétain, une exergue qu'il regrettera sans doute jusqu'à la fin de ses jours: les mots en sont d'une confondante naïveté: "C'est à la France de demain que je voudrais dédier ce film, mais puisqu'elle est incarnée en vous, M. le maréchal, permettez que très humblement je vous le dédie". De même, le film est sorti sous l'égide d'une société qui n'a pas laissé plus de traces, France Nouvelle: un nom sans ambiguité. Il est regrettable que le cinéaste ait souhaité donner des gages d'amabilité à la société de Pétain, mais il fallait, j'imagine, bien survivre. Et si le cinéaste a été maréchaliste, il n'a ni collaboré, ni été pétainiste, contrairement à Le Vigan... De toute façon, rien de politique ne vient salir ce film, à l'exception de cette dédicace embarrassante.

Même avec cette embarrassante entrée en matière, le film reste un grand moment de l'oeuvre du cinéaste, qui ne retrouvera plus jamais ce niveau d'inspiration. Certes, ça part dans tous les sens, et certaine scènes échappent de peu au ridicule, mais c'est le style même de Gance de tout risquer, de laisser l'émotion prendre le dessus dans une poésie tellement personnelle qu'le risque en permanence de vous exclure. mais lorsque au moment d'une scène d'orage, la jeune femme aveugle filmée en très gros plan reçoit sans le savoir la visite de son amant qui réalise son état, le film emporte tout sur son passage, avec ses qualités comme ses défauts.

Maintenant j'espère être le seul à avoir fait l'acquisition d'une copie désynchronisée sur la dernière demi-heure... 

 

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Published by François Massarelli - dans Abel Gance
27 décembre 2020 7 27 /12 /décembre /2020 19:14

Ce film fait partie de la charrette impressionnante de films réalisés par Gance entre La folie du Dr Tube (qui va scandaliser ses producteurs au point qu'ils ne le sortiront pas) et J'accuse (qui va sceller son triomphe)... La plupart de ces films appartiennent aux genres soit du mélodrame soit des films d'aventures, mais le droit à la vie appartient à la première catégorie, et est à rapprocher de Mater Dolorosa et La Xe symphonie par son style.

Nous faisons la connaissance de quatre personnages:  Veryal (Paul Vermoyal), banquier et boursicoteur fanatique, ne vit que pour s'enrichir; son collaborateur Jacques Alberty (Léon Mathot) lui est un honnête homme, et il aime Andrée Maël en secret; Cette dernière (Andrée Brabant) ignore l'amour de Jacques et accepte à la mort de sa grand-mère, sa seule famille, d'épouser Veryal qui la convoite. Enfin, Marc Toln (George Paulais) est le secrétaire de Veryal, encore plus véreux que lui...

C'est le drame d'un égoïsme, celui de Veryal, combiné à sa propre cupidité et à celle de Toln. Gance ne fait donc pas dans la dentelle, et affiche sans vergogne les deux affreux comme d'abominables corrompus. Les deux tourtereaux, de leur côté, ont du mal à faire le poids! Sinon, au-delà du délire mélodramatique, le metteur en scène affine son style proche de celui de DeMille, dans des scènes nocturnes aux compositions recherchées, un style qu'il achèvera de maîtriser avec Mater Dolorosa... 

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Published by François Massarelli - dans Muet Abel Gance 1917
14 juillet 2020 2 14 /07 /juillet /2020 15:21

Le marquis Maxime Hauterive de Champcey (Pierre Fresnay) est ruiné, et va devoir travailler: il entend bien ne pas priver sa jeune soeur, qui ignore tout de leur infortune, de la possibilité d'un mariage en apothéose. De même qu'il dissimule à sa famille l'étendue de la situation, il va trouver un travail qui lui permettra aussi de dissimuler sa véritable identité. Il devient régisseur d'une riche famille de plus ou moins parvenus habitant en Bretagne, les Laroque. Une mère que son romantisme pousse à regretter de ne pas être pauvre, un grand père complètement cinglé et hanté par des fantômes peu glorieux, et enfin, surtout, une jeune demoiselle à marier qui va le mettre au devant d'un dilemme: la courtiser ouvertement et prendre le risque de passer pour un coureur de dot, ou se tenir à l'écart et perdre l'amour avec un grand A... Pour couronner le tout, plusieurs gêneurs vivent à la résidence: une tante fofolle, un prétendant noble, mais fortuné, lui, et surtout une jeune dame de compagnie qui a reconnu Maxime et va lui attirer de solides ennuis quand il l'éconduira...

Ce roman d'Octave Feuillet semble sorti du fond des âges, avec sa méfiance pour les bourgeois devenus riches, opposé à la vertu d'un noble authentique. Avec la raideur de Pierre Fresnay, qui est comme de juste parfait en marquis droit comme un I, Abel Gance joue le jeu à fond; ce film fait partie d'un ensemble d'oeuvres que le cinéaste a souvent regretté d'avoir signées, ces "films que j'ai faits non pour vivre, mais pour ne pas mourir"... Mais ô surprise, il est bien meilleur, au hasard, que La fin du monde, ou son deuxième J'accuse!

Certes, il faut se coltiner l'infect style de jeu de Marie Bell ("Oh, par exemple, c'est tout à fait étonnnnnant!") mais pour le même prix, on a deux excentriques de premier choix, puisque la tante fofolle est interprétée par Pauline Carton, et que le prétendant est quant à lui incarné par l'immense Saturnin Fabre. Et il faut le voir, en peaux de bêtes pour incarner dans une fête de charité une catastrophique pièce de théâtre où le grand acteur joue un homme qui est un acteur mauvais comme un cochon. 

Bref, ce film où l'ombre du grand Gance plane parfois, mais bien haut dans le ciel, est distrayant.

 

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Published by François Massarelli - dans Abel Gance Comédie
24 juin 2020 3 24 /06 /juin /2020 13:56

La Roue, de Gance, est un film tellement énorme, tellement excessif, qu'il justifiait bien qu'on entame avec lui ce regard curieux et assez paradoxal du cinéma sur lui-même... C'est à Blaise Cendrars, assistant enthousiaste du projet durant tout le tournage (1919 à 1921), qu'incombait donc le privilège d'entamer l'existence des films documentaires consacrés au tournage des grands films, et allaient donc suivre, entre autres, Autour de Napoléon, Autour de L'argent (dans les coulisses du film de L'Herbier, vues par Jean Dréville), ou encore Autour de La fin du monde... 

C'est ici assez court (surtout si on compare avec les quasi sept heures de la version restaurée!) mais c'est surtout marqué par le souffle du film, qui rejaillit dans ces images de créateurs enfiévrés: car ne nous y trompons pas, Léonce-Henri Burel, chef opérateur, et Abel Gance, metteur en scène, même aperçus devisant gaiement et blaguant sans retenue sur le tournage, ont fait oeuvre de pionniers, filmant la course d'un train depuis la locomotive, filmant deux hommes qui se bagarrent au bord d'un gouffre à plus de trois mille mètres d'altitude, filmant enfin un homme qui meurt en faisant tout pour exorciser la bête qui est en lui; Cendrars entendait créer un souvenir de ce chef d'oeuvre qu'était La Roue, et de la fierté qui était la sienne d'y avoir participé; il en a mitonné un parfait prologue, une préface, qui aiguise notre appétit.

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Published by François Massarelli - dans Muet Abel Gance
1 mai 2020 5 01 /05 /mai /2020 17:35

Interrogé sur ses films Gance a toujours été clair: il y avait ceux qu'il avait voulu faire, et qui étaient son oeuvre, généralement doté d'un message fort et humaniste... Et puis il y avait les autres, ceux qu'il avait faits selon sa formule, "non pour vivre mais pour ne pas mourir"... Paradis perdu, tourné à l'invitation de Joseph Than, un producteur Allemand (en fuite depuis 1936) qui avait aussi écrit le scénario, faisait certainement partie de cette catégorie, qui comprenait aussi pour le réalisateur de La Roue, les crimes cinématographiques que sont Lucrèce Borgia et La tour de Nesles... Mais tout le monde peut se tromper, et je sais que je ne suis pas le seul à penser que Gance, sur ce point, avait tort.

14 juillet 1914: le peintre sans le sou Pierre Leblan (Fernand Gravey) rencontre une jeune femme qui le subjugue, Janine (Micheline Presle)... Ils passent la soirée ensemble, dansent et ne se quittent pas, jusqu'à ce qu'un contretemps les séparent. Le hasard va les réunir, et du même coup les unir: Pierre arrange la toilette de Janine qui porte une robe d'une laideur à faire peur: après deux ou trois coups de ciseaux, elle porte une robe extraordinairement belle: de fil en aiguille, si j'ose dire, Pierre devient concepteur de robes pour un grand couturier, et Janine est son unique modèle: ils se marient sur le champ... Pour apprendre lors de leur lune de miel, qu'il leur faut se séparer: la guerre est déclarée. 

Cette première partie est une comédie, virevoltante, optimiste, avec une histoire d'amour à la Borzage! c'est grâce à un tableau qui la représente, et dont elle n'avait pas connaissance, que Janine retrouve la trace de Pierre. Les amants sont tellement amoureux qu'ils ne se quittent pas de la première nuit qu'ils passent ensemble, et Janine l'affirme haut et fort. Leur affection et le jeu simple et subtil des acteurs, plus des dialogues qui vont droit au but, permettent de rendre leur union parfaitement irrésistible. Et c'est là que le public va souffrir, car non seulement la guerre va les séparer, mais dans le deuxième acte entièrement consacré au premier conflit mondial (une obsession de Gance, mais elle était dans le script original), on va apprendre la mort de Janine, qui décède en mettant au monde leur petite fille. A la fin de cette deuxième partie, Pierre, plus amer que jamais et en voulant à la petite, résout de ne pas s'en occuper. Il va donc la confier à un orphelinat... Le film tourne, potentiellement, à la tragédie. Gance, qui avait choisi de nous montrer tout un univers autour de l'atelier de peintre, la pension de famille (tenue par une habituée du rôle, Jane Marken), et les ateliers de haute couture sans oublier les bals, concentre toute son action sur le Q.G. où le sergent Leblan apprend de son supérieur la mort de son épouse. Le cinéaste se sert d'une chanson qui est le fil rouge du film (Paradis perdu, bien sûr) pour créer un lien affectif fort entre les deux parties... 

La troisième verra la vie continuer, et ce qui est assez troublant, dès le départ, c'est de constater qu'elle semble ne pas avoir d'enjeu, car les deux principaux problèmes du film y sont résolu dès les dix premières minutes: d'un côté, Pierre démobilisé et toujours profondément amer, s'aperçoit que des dessins inédits de ses robes ont été dérobés, et utilisés par une maison de couture, mais celle-ci est disposée sans conditions à lui en attribuer la paternité et les avantages financiers; d'autre part, quand il retrouve sa position de grand créateur, Pierre file récupérer Janine qui va grandir avec lui dans le culte de la mère disparue... Je vous laisse découvrir la fin, mais disons que ce n'est pas là qu'on trouvera les plus importantes péripéties du drame. 

Gance a tort de considérer ce film comme une de ses productions médiocres, car Paradis perdu est loin au-dessus de tous ses films parlants. C'est aussi, et c'est rare, un film qui est exactement aujourd'hui comme il l'a voulu: les restaurateurs du film (Pathé en 2014) ont pu retrouver le montage de Gance tel qu'il l'avait établi en 1939... Et ça fonctionne pleinement! Il y a une magie de cette histoire d'amour et de mort, qui est troublante sans jamais être ridicule, y compris quand Pierre, en héros Gancien typique (au fait, c'est une fois de plus un créateur), voue un tel culte à sa femme disparue qu'il a improvisé un musée chez lui avec des objets mis en valeur sur des autels un peu ridicules... Mais si c'est un mélodrame, donc du point de vue de Gance, qui rêvait de Napoléon, Jésus, Beethoven, Cyrano, D'Artagnan, Molière (dans le film de Perret dont il avait écrit le scénario en 1910) ou Christophe Colomb (film qu'il ne fera jamais), un genre indigne, il me semble qu'on n'a jamais si bien juxtaposé dans un film la part de nostalgie de tout être humain confronté à la perte irrémédiable d'un autre être humain, et l'inéluctabilité de la marche du temps. Les scènes fabuleuses se suivent à un rythme impressionnant... Les acteurs sont tous formidables, Gravey, Micheline Presles si juste dans un double rôle (Janine / Jeannette), Elvire Popesco en bonne fée, Robert Le Vigan en financier un peu à l'ouest... Les dialogues, privés de l'emphase si typique de films de Gance, sont dus à Stève Passeur, qui a fait ici un remarquable travail. Et la photo de Christian Matras est irréprochable!

Et puis Gance, qui avait perdu sa première épouse Ida Danis en 1922, ne s'en était sans doute jamais remis. Lui qui avait mis toute la force de son chagrin dans la création d'oeuvres impressionnantes, ne parvenait pas à se relancer dans la vie. Il savait donc exactement, comme le fait si bien remarquer l'historien George Mourier, ce que Pierre Leblan pouvait ressentir...

 

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Published by François Massarelli - dans Abel Gance
27 avril 2020 1 27 /04 /avril /2020 13:11

Un chercheur qui vient de perdre son fils, engagé sur le front, s'efforce de trouver une formule de gaz qui puisse apporter une réponse musclée aux armes chimiques employées par l'ennemi. Pendant ce temps, des membres de sa famille intriguent pour le priver de son dernier héritier, son petit-fils...

Hautement mélodramatique, avec un recours constant aux retournements de situation et autres péripéties improbables, ce film de long métrage, l'un des premiers de son auteur, nous montre Gance faisant ses gammes. Il l'a souvent rappelé, les films de cinq bobines qu'il tournait à l'époque étaient généralement tournés par grappes de deux ou trois! 

On sent bien, dans ce film, la volonté d'offrir au public des péripéties qui permettent de rapprocher le film du cinéma populaire, tout en étant aussi original que possible, d'où une intrigue à tiroirs qui fait intervenir une étrange ferme aux serpents au Mexique, une mystérieuse orpheline maintenue en esclavage avec de l'alcool, et autres rebondissements plus baroques les uns que les autres. Mais deux aspects du film annoncent le Gance "adulte": un recours au montage à la Griffith pour une dernière bobine marquée par le suspense, et montrant une catastrophe plus grande que nature, qui symbolise un très grand danger pour l'humanité. Et sinon, le metteur en scène, déjà, campe un génie à part, marqué par un amour trop grand pour ses proches... Une tendance qui ne le quittera jamais.

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Published by François Massarelli - dans 1916 Muet Abel Gance Première guerre mondiale
3 novembre 2019 7 03 /11 /novembre /2019 11:04

Montré en 1923, le film La roue est l'aboutissement d'un travail de plusieurs années, entamé par Abel Gance dans le but initial de créer une tragédie de la modernité, incarnée par cet objet cinématographique entre tous, le train. Le héros du film, Sisif, est un mécanicien-conducteur de locomotive qui un jour n'a fait que son devoir: il a supervisé avec une certaine efficacité les opérations de sauvetage après un déraillement qui s'est situé juste à coté de chez lui. Il a aussi, personnellement veillé durant les opérations sur une petite fille, Norma, dont il s'est aperçu à la fin du déraillement que personne ne venait la réclamer: il a donc pris la décision de la recueillir, afin qu'elle tienne compagnie à son fils unique, Elie. La mère de Norma a effectivement été tuée dans l'accident, et la maman d'Elie est décédée en donnant naissance à son fils.

Les années passent, et on découvre un Sisif ombrageux, querelleur, porté sur le vin, le jeu et la bagarre. Surtout, il mène la vie dure à "ses" enfants, leur interdisant le plus souvent de passer du temps ensemble. Norma est restée très proche de son père, et est encore une jeune femme, insouciante et joueuse, mais elle provoque la convoitise des hommes, ce qui a le don de mettre Sisif dans des colères noires. De son coté, Elie manifeste aussi souvent que possible son dégoût de la vie moderne telle qu'elle s'incarne dans les rails et les installations ferroviaires aux alentours, et il est devenu luthier, obsédé par l'idée de reproduire un vernis à la façon de Stradivarius, afin de créer des violons parfaits. Il aime sa soeur d'un amour profond, tendre, mais dont il n'a pas encore cerné la vraie valeur... Mais il n'est pas le seul: Hersan, un bourgeois qui supervise la travail de Sisif, et le fait aussi inventer des appareils qu'il reprend à son compte, envisage de demander Norma en mariage, et Sisif lui-même a du mal à réprimer son amour fou pour celle à laquelle il n'a pas osé avouer qu'elle sa fille adoptive... Dans un premier temps, le seul facteur de stabilité de la vie de Sisif, c'est son métier: il est un excellent conducteur, et travaille avec coeur. Mais jusqu'à quand?

J'accuse, en 1919 tranchait sur la production habituelle de Gance, qui venait de réaliser deux mélodrames bourgeois, Mater dolorosa et La dixième symphonie. Le film, qui proposait une vision hallucinée d'un poète sur la guerre mondiale, avait établi Gance comme un metteur en scène à suivre, ambitieux pour ne pas dire fou, un visionnaire qui avait à coeur d'utiliser toutes les ressources du cinéma: c'est exactement ce qu'il a fait avec La roue, spectacle monumental dont les versions les plus longues ont atteint plus de sept heures de projection; les versions que j'ai vues initialement, raccourcies à respectivement 133 minutes (Une copie établie par Gance lui-même qui limitait le film à 12 bobines afin de le rendre exploitable) et 261 minutes (La restauration sortie en DVD par Flicker Alley, qui tente de réincorporer tout le matériau existant des versions disponibles à l'exportation dans une version aussi proche que possible de l'originale) gardent l'impression d'un film épique qui d'une certaine manière réussit à faire ce que cherchait Stroheim avec Greed: traiter un matériau cinématographique en lui donnant une dimension romanesque, tout en utilisant des ressources proches du naturalisme.

Sur ce dernier point, le symbolisme du film peut paraître en contradiction: il n'échappera à personne que la présence de "Sisif" renvoie à la mythologie Grecque, et que la deuxième partie sise sur les pentes du Mont-Blanc, qui voit Sisif-Sisyphe monter et descendre en conduisant un funiculaire, insistent sur cette analogie; de plus, Elie et son métier renvoient à cette obsession pour Gance de faire de ses héros des poètes (J'accuse, La Fin du monde), des compositeurs de génie (La dixième Symphonie, Un grand amour de Beethoven), voire des dramaturges (Molière, son premier scénario pour Léonce Perret, un rôle qu'il a d'ailleurs interprété lui-même): Bref, des artistes. Cette obsession de représenter l'artiste comme étant au-dessus du monde peut évidemment faire sourire, et on est du même coup à des années-lumières de toute prétention naturaliste... sauf que la façon dont Gance dirigeait ses acteurs (Séverin-Mars en Sisif et Ivy Close en Norma sont particulièrement remarquables) leur permettait de vivre leur rôle au maximum: il était le seul à savoir ce qu'il allait ce passer, et il les guidait en permanence; par ailleurs, les scènes situées dans la vie quotidienne des cheminots respirent la vraie vie, et il se dégage une certaine tendresse de ces caractérisations... 

Avec La Roue, Gance souhaitait d'une part représenter le monde des machines et le monde des hommes l'un avec l'autre, tout en s'attaquant à l'absurdité de l'existence. Mais il montrait aussi l'obsession humaine qui le condamne à vivre entre désir et travail, ce dernier étant la seule solution pour échapper à l'animalité. Si Sisif n'avait pas eu son travail, que se serait-il passé?

Il faut bien dire que les circonstances ont tout fait pour éloigner le metteur en scène de son but initial: durant la préparation du film, son épouse, Ida Danis qui avait survécu à la fameuse épidémie de grippe Espagnole de 1918, a soudain développé des complications, et la tuberculose a été diagnostiquée très vite. Il fallait donc faire en sorte que le tournage soit compatible avec les séjours de plus en plus fréquents en sanatoriums, et le plan de tournage a suivi la maladie: Nice et les studios de la Victorine, puis Chamonix et le Mont-blanc. De fait la deuxième partie, est entièrement située dans la montagne. Le film commence par des images de rails qui se rejoignent et se séparent, une métaphore courante que reprendra à son compte Hitchcock dans Strangers on a train; dans un premier temps, le film suit le plan de départ, en particulier dans la première partie La rose du rail (Un surnom dont aussi bien Sisif que Hersan ont affublé Norma): le train est partout, et la roue est cet objet qui symbolise la vie difficile du cheminot Sisif. Celui-ci est vu d'abord très assuré à la barre de sa locomotive ("Norma", bien sur!), et Gance s'amuse avec le montage, de façon excitante. Mais très vite, les séquences consacrées à ces périples en locomotive seront hantées par la mort, en particulier sous la forme de tentatives de suicide. Sisif terminera sa carrière de conducteur de locomotive en "suicidant" la Norma... Une trace de la mort programmée d'Ida Danis?

Mais à cette mort annoncée de la femme de sa vie, le sort allait aussi ajouter le destin de Séverin-Mars: l'acteur était malade, au point de pouvoir incarner la mort de Sisif durant la deuxième partie sans forcer le maquillage. Du coup, le film est beaucoup plus un film sur la mort qu'un film sur la roue... La mort incarnée dès les premières images par l'accident ferroviaire spectaculaire, suivie de la confrontation fatale dans la montagne entre Elie (Gabriel de Gravone) et Hersan (Pierre Magnier); celle-ci est suivie d'une course contre la montre dans laquelle Gance joue avec le montage de façon sublime, mais Elie mourra quand même... on n'est qu'aux trois-quarts du film, et tout est consommé, le reste sera d'ailleurs consacrée à la lente et inexorable agonie de Sisif, et à la façon dont il parviendra à faire la paix avec sa fille, bien qu'il l'ait très vite accusée d'être responsable de la mort de son fils. De la dimension sociale (Les cheminots et leur crasse opposés aux orgies de Hersan et compagnie), la deuxième partie ne retient pas grand chose, se concentrant sur l'élévation de Sisif, qui vit désormais le plus loin possible de celle qu'il a tant aimé, dans la montagne. Tourné sur les lieux même, le film est d'une beauté incroyable...

Chaque grand film de Gance est un acte de foi, tant pour le metteur en scène que pour ses techniciens, ses acteurs, et leur public. Avec La Roue, le réalisateur a créé un film génial au sens premier du terme, dans lequel l'invention est permanente, et qui bénéficie du don de soi de tous ceux qui y ont participé. Que le film ait finalement dévié de son chemin initial en devenant une oeuvre sur l'acceptation du destin, aussi lamentable soit-il, sur l'inéluctabilité de la mort et dans lequel la roue symbolise à la fois le temps qui passe, l'obligation de travailler, et le passage sur terre, peu importe: Gance fonctionnait ainsi, il suffit de voir ce qu'il souhaitait faire avec son Napoléon, et ce qu'il en subsiste dans le film. N'empêche, pour moi, avec ses innovations techniques, ses trouvailles de mise en scène et son atmosphère d'une cohérence permanente en dépit des circonstances, ce magnifique poème bouleversant du début à la fin, reste pour moi son plus grand film.

A noter: la Cinémathèque Française, prenant le taureau par les cornes, a mené une restauration de la version la plus longue possible du film, en quatre parties, et qui totalise sept heures. Une restauration exemplaire, qui a commencé par un long inventaire des éléments disponibles, avant de mener à une reconstruction détaillée et un remontage sensé, de A jusqu'à Z. Un travail de titans, qui a abouti à une version manifestement irréprochable... Un travail qui est à l'heure actuelle prolongé par une restauration similaire du long métrage suivant de Gance. Dans cette version sans doute au plus près des voeux de Gance, on peut voir de quelle manière le metteur en scène a étiré son film en quatre chapitres tous aussi cohérents que possible, et comment il a, de fil en aiguille, réduit son rectangle amoureux en laissant une dernière partie à seulement deux personnages, les deux plus importants, dans un décor qui devrait être celui d'une féérie mais devient la fin d'un long cauchemar. Il a exorcisé à sa façon le drame personnel, et a souligné aussi du même coup le drame vécu par Séverin-Mars, qui vivait ses derniers instants... C'est fort, c'est imposant, et c'est décidément un très grand film.

 

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Published by François Massarelli - dans Muet Abel Gance 1922