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  • : Quelques articles et réflexions sur le cinéma, et sur d'autres choses lorsque le temps et l'envie le permettront...
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17 décembre 2016 6 17 /12 /décembre /2016 14:22

Après Ran, Kurosawa a pris un virage inattendu, d'autant plus étonnant que le financement de ses films de venait de plus en plus compliqué! Il avait fallu Lucas et Coppola pour rendre Kagemusha possible en 1980, il lui fallait maintenant l'appui de Scorsese et Spielberg! Mais si le financement et la distribution (Du moment ou Warner était engagé, la production n'a plus posé le moindre problème) étaient pilotés de l'occident, le film est totalement personnel, et basé sur une expérience totalement Japonaise: le metteur en scène va jusqu'à se représenter lui-même, et le film devient la somme de ses propres rêves. Mais des rêves dont le sujet est onirique, pas la réalisation. 

Huit rêves donc forment l'essentiel de la narration, dont les deux premiers concernent la jeunesse du metteur en scène, les autres en revanche voient un protagoniste (Il porte un "bob", l'éternel chapeau porté par Kurosawa sur ses tournages) qui est un double du metteur en scène se confronter à divers aspects de sa vie toujours en relation avec la mort, l'art, et l'histoire du Japon... Le plus célèbre épisode concerne une visite sublime des tableaux de Van Gogh, qui est interprété par Marty Scorsese. Le rêve en question est partagé entre Français et Anglais, le reste est bien sur en Japonais...

Ce n'est plus l'épopée, désormais: comme dans Rhapsodie en Aout et Madadayo, ses films à suivre, Kurosawa ralentit le rythme et se laisse aller à une méditation sur la vieillesse, ses angoisses (La mort, omniprésente, qu'elle soit la sienne propre, celle des gens qu'on aime, ou celle des autres, via la guerre), et son art. C'est volontiers lent, et parfois c'est en arrêt. le film est contemplatif, parfois ardu. Il est toujours d'une beauté incroyable...

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Published by François Massarelli - dans Akira Kurosawa
24 juillet 2016 7 24 /07 /juillet /2016 15:37

Réalisé avant Rashomon, et bien sur beaucoup moins connu, ce film reprend le fil des préoccupations liées à la vie au Japon après la défaite, dans la droite ligne, pour Kurosawa, de ses films de l'immédiate après-guerre et de ses films noirs (L'ange ivre, Chien enragé). Avec sa situation qui met aux prises deux personnes face à un scandale ourdi par les méias, qui dégénère en affaire de corruption, le  réalisateur dresse un portrait révolté de la situation morale du pays, tout en livrant une image de la réalité sociale d'un pays qui peine à se relever de la guerre, et dans lequel les inégalités sont partout...

Ichiro Aoye, un peintre (Toshiro Mifune), a rencontré par hasard lors d'un voyage Miyako Saijo (Yoshiko Ōtaka), une jeune chanteuse à succès, poursuivie par la presse. Il propose de la ramener à son hôtel sur sa moto, déclenchant ainsi malgré lui un crise médiatique sans précédent; en rentrant en ville, il constate que la presse s'emballe, des articles sont pbliés dans un magazine à scandale, et le peintre se lance dans une lutte contre le journal; il porte plainte pour harcèlement. il demande de l'aide à Hiruta (Takashi Kimura), un avocat miteux qui l'a contacté parce qu'il était sincèrement désolé pour lui, et scandalisé par les attques de la presse. Mais Hiruta, affaibli par la maladie de sa fille Masako (Yoko Katsuragi), et qui vit dans une misère inquiétante, va vite céder aux sirènes de la corruption lorsque les plaignants deviendront une menace trop forte pour le journal incriminé...

L'ombre de Capra plane sur ce beau film engagé. Engagé, parce que Kurosawa n'a pas fait de Mifune un peintre pour rien, la métaphore est évidente; si le film n'est pas une allusion à Kurosawa ou son histoire, le réalisateur met suffisamment de lui-même dans le film pour qu'on sache sur quel pied il danse. Et le procès, fait de coups de théâtres savamment orchestrés, le voient prendre parti pour la justice, aux côtés de Aoye... Le film dénonce donc la turpitude morale du japon, incarnée dans une presse qui n'en fait qu'à sa tête. Il ne s'agit pas de conservatisme de la part de Aoye/Kurosawa, mais bien de vérité. Il n'a rien à se reprocher, et n'aime pas surtout qu'on s'intéresse à lui pour de mauvaises raisons. Le personnage n'est pas à propement parler traditionnel, avec sa moto et son franc-parler, mais il a une fibre morale solide; c'est une belle interprétation toute en subtilité de Mifune. A ses côté, la vedette féminine (Qui tournera l'année suivante pour Vidor, dans Japanese war bride) incarne un rôle ambigu de vedette qui veille à sa propre publicité, mais dont il est clair qu'elle garde de sa rencontre avec le peintre un excellent souvenir... De nombreuses allusions à un tableau, représentant une montagne, effectué durant ce périple tendent à nous faire penser que le peintre lui-même n'a pas été indifférent à la jeune femme; cela dit, Kurosawa étant Kurosawa, il ne s'étend pas sur cette idylle, préférant montrer les relations des deux artistes avec leur étonnant avocat.

http://www.filmsquish.com/guts/files/images/scandal2.jpgTakashi Shimura, dont le nombre de collaborations avec Kurosawa en font aux cotés de Mifune un autre acteur fétiche, n'a rien ici de la montagne de force qu'est le samourai Kambei qu'il incarnera trois ans plus tard; c'est un homme que la vie n'a pas ménagé, pauvre, raté, qui ne sort de sa logique de perdant (Courses, paris, etc...) que pour se proposer de prendre la défense des deux plaignants, avant qu'ils ne le lui aient demandé; c'est sans doute la raison qui pousse Aoye à le faire, d'autant qu'il a vu la misère dans laquelle le vieil homme vit, et sa fille malade. Mais l'avocat va incarner durant le film non seulement la misère sociale mais aussi la misère morale de l'époque en se laissant corrompre trop facilement. Tragiquement, la mort de sa fille Masako sera pour lui le signal de la fin de cette mascarade, et il sauvera la mise de ses clients en dénonçant la corruption dont il a été l'objet, et à laquelle il a pris part. Cette mort, inévitablement pressentie et annoncée, empêche le film d'être une comédie, et prolonge d'une certaine noirceur l'humanisme volontariste à la Capra dont le metteur en scène a fait preuve pour ce film. 

Scandale est un étrange objet, dont le rythme est généralement soutenu, ne s'arrêtant que pour laisser s'exprimer la douleur de Hiruta (dans trois scènes, en particulier celle ou il confesse sa duplicité à sa fille). le metteur en scène a aussi donné une certaine cohésion à l'ensemble en montrant le procès annoncé et repris par la presse, mais aussi par le cinéma; il fait ainsi le portrait d'un pays en pleine mutation, en pleine avancée, aussi, dont la célébration de Noël est l'un des traits: les gens y chantent, en Japonais, tous les chants de circonstances, avant de se souhaiter Merry Christmas! en Anglais dans le texte... ce qui décidément renvoie à l'atmosphère particulière de It's a wonderful life, un film que Kurosawa a certainement vu! Toutes les mutations de la société ne sont pas mauvaises, semble nous dire Kurosawa, dont le personnage-reflet roule en moto, et s'habille (Comme Miyako du reste) à l'occidentale et se plaint de ce que ses compatriotes n'ont pas l'esprit ouvert à l'art lors d'une discussion sur le nu avec son modèle. De même, le metteur en scène laisse la musique de Fumio Hayasaka s'inspirer de la musique ocidentale, tout comme sa musique pour Rashomon sera inspirée dans sa forme par le Boléro de Ravel (Ce qui est d'ailleurs tout à fait approprié). Filmé dans un Japon citadin aussi protéiforme que celui de Chien enragé, c'est un film de Kurosawa à découvrir de toute urgence.

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Published by François Massarelli - dans Akira Kurosawa
10 juin 2012 7 10 /06 /juin /2012 17:06

http://www.dvdclassik.com/V2/img-critiques/dodes'kaden2.jpgKurosawa a laissé passer 5 années après son dernier film, Barberousse, celui-ci étant un sommet, pour le metteur en scène lui-même son film le plus achevé. Mais il n'est pourtant pas resté inactif, enchainant deux projets sans lendemain qui vont lui laisser un gout plus qu'amer dans la bouche, et avoir des répercussions sur le reste de sa carrière et de sa vie: d'une part, le film d'action Runaway train qui devait être réalisé aux Etats-Unis (Il le sera finalement en 1985, par Andreï Konchalovsky), et ensuite la portion Japonaise du film Tora Tora Tora, consacré par la Fox à Pearl Harbor, dont la partie Américaine serait  assurée par Richard Fleischer. Pour l'un comme pour l'autre, Kurosawa se heurtera à un mur: la production n'était dans aucun des deux cas décidée à lui laisser le contrôle, et dans le cas du deuxième film, les rumeurs d'incompétence, de folie même du metteur en scène ont circulé. Pour en dresser le bilan, il suffit de dire qu'après la plénitude, Kurosawa est un homme brisé, dont il y a des chances qu'il ne retournera jamais un film... La seule solution, pour lui, c'est de trouver un sujet, le réaliser vite et bien, et tant qu'à faire, de faire ses gammes avec la couleur, l'une des motivations principales pour ses deux projets Américains...

 

Dodes'Kaden, c'est l'onomatopée répétée avec conviction par un ado, qui vit dans un taudis: il joue en permanence à réaliser son rêve, construire un trolley. Au volant de son train imaginaire, il passe ses journées à arpenter les "rues" du bidonville ou habitent les protagonistes des vignettes de Kurosawa, dans des baraquements bigarrés et drôlement personnalisés: un docteur sur le déclin, un homme brisé depuis le départ de sa femme, un homme qui vit avec son épouse et sa nièce, et abuse de celle-ci, un ancien architecte et son tout jeune fils, réduit à survivre dans une carcasse de 2cv, un employé de bureau, respecté de tout le voisinage en dépit de trois défauts embarrassants: un tic envahissant, une patte folle et une épouse plus qu'acariâtre... Pour compléter le tableau, deux alcooliques vivent avec leurs épouses respectives, et ces quatre-là échangent de temps en temps les partenaires au vu et au su de tous...

 

Le jeune "trolley freak", pour reprendre le terme utilisé par les jeunes enfants qui lui jettent des cailloux au début du film, est le "passeur" du film. C'est lui qui donne le signal de départ de la narration, grâce à son trolley imaginaire... Il n'est pas difficile d'imaginer Kurosawa se représentant lui-même dans ce personnage de rêveur sérieux, incompris par l'extérieur, mais respecté dans le "village". Pour le reste, on suit les principes du film choral, avec un décor à la Kurosawa: pas très étendu, filmé à hauteur d'hommes, mais cette fois ci, il y a la couleur: on sait que le metteur en scène, en peintre, était très tenté; après tout, il y avait fait un clin d'oeil dans Entre le ciel et l'enfer, avec l'anecdote de la fumée rose... Mais ici, enfin, il s'y est adonné, en personnalisant notamment les cabanes , harmonisant les couleurs des vêtements des habitants et les nuances des murs, sols, planches et autres composantes des cabanes branlantes. Il a aussi utilisé un décor suffisamment neutre (Le ciel est bleu, sans aucune construction extérieure visible), et s'est occasionnelelemnt permis d'utiliser des toiles peintes comme Kobayashi dans Kwaidan (Très certainement une influence au nioveau de la couleur, du reste Kobayashi est l'un des producteurs exécutifs de Dodes'Kaden). La palette étonnante qu'il a mobilisé est une source d'émerveillement, y compris pour des scènes d'horreur sociale, et Dieu sait s'il y en a dans ce film! Mais il y a aussi de l'humour, parfois finement mélangé dans le drame, comme dans cette scène tragicomique au cours de laquelle un homme vient chez le "médecin", afin de plaider pour un suicide. le docteur lui donne un poison, et ensuite commence à lui faire comprendre qu'il n'a pas envie de mourir; l'homme alors se débat et revient enfin sur sa décision, sans savoir qu'il a ingurgité un médicament inoffensif: l'humanisme triomphant de Kurosawa, déja à l'oeuvre dans son sublime Barberousse, est toujours là...

 

Le bilan, triste, de ce film étonnant, mélange de poésie, de peinture et d'observation sociale, ce sera l'échec: commercial et crtique, cuisant, au point de pousser Kurosawa à l'exil symbolique, puisqu'après ses déboires aux Etats-unis, il tournera son film suivant Dersou Ouzala en URSS, 5 ans plus tard. Mais la plus spectaculaire des conséquences restera bien sur la tentative de suicide du metteur en scène, brisé par l'incompréhension vis-à-vis de son film.

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Published by François Massarelli - dans Akira Kurosawa
20 avril 2012 5 20 /04 /avril /2012 18:44

Ca tient à peu de choses: Kurosawa s'est porté acquéreur de l'histoire originale afin de produire le film pour un autre, puis s'est passionné au point de construire une mini-ville, avec un hopital à l'ancienne, tout compris, plafond et murs, et a méticuleusement passé deux ans à réaliser ce film, qui est devenu de fait presqu'un testament. Je dis presque, parce qu'il faut quand même rappeler qu'après Barbe rousse, il a réalisé pas moins de sept films, dont certains peuvent être considérés comme des chefs d'oeuvre, sans erreur. Mais le film est une somme humaniste, une sorte de résumé de ce que Kurosawa pensait, si on veut, condensé en trois heures fascinantes, qu'on ne voit pas passer...

 

XIXe siècle, à Edo (Future Tokyo) le jeune médecin stagiaireNoburo Yasumoto (Yuzo kayama) est amené à entrer au service du docteur Niide, dit Barbe rousse(Toshiro Mifune), dans une clinique qui s'occupe principalement de clients pauvres. Il est très remonté contre la terre entière, rêvant d'un poste plus prestigieux, mais va vite se rendre compte que le médecin qui l'aide à se former est un être exceptionnel, et cela va radicalement changer sa vie, sa vision du monde, et pour couronner le tout ses ambitions... Impossible de résumer le film plus avant sans être frustré devant la difficulté de la tâche. C'est avec ce genre de films qu'on se rend compte, si on en doutait au préalable, que Kurosawa était l'un des plus grands conteurs de son art. dans un Scope luxueux, et toujours magnifiquement composé, Kurosawa nous entraine à la suite du médecin récalcitrant, qui assiste au quotidien au spectacle de la bonté. On tremble, tant ce genre de films peut être torpillé dès le départ par les bons sentiments, mais ce serait oublier, d'une part, que Kurosawa ne se contente pas d'aimer les personnages, il aime aussi leur pudeur, et Toshiro Mifune compose un vrai personnage de sage à la John Ford... Ce serait d'autre part ne pas se rendre compte que si les sentiments ici sont certes très positifs, le réalisateur n'a pas pour autant pris de gants avec la représentation de la diffilcuté, dans le parcours initiatique du jeune médecin: la mort d'un vieillard, une tentative de meurtre perpétré par une jolie nymphomane doublée d'unemante religieuse, une opération sanglante et aux antipodes du glamour, sur une jeune matiente nue qui se démène en perdant ses boyaux, la mort d'un autre patient, veillé par tous ses amis patients de l'hôpital... Chaque étape du parcours enfonce le clou d'une humanité malade mais riche, pauvre mais enrichissante, qui renvoie le jeune homme à sa vacuité personnelle. Il faut voir la belle histoire d'Otoyo, la jeune adolescente sauvée du bordel, qui va être un défi d'envergure pour Noburo, mais qui va aussi profondément le changer; il faut voir cette séance de bourre-pifs réjouissante, au cours de laquelle Toshiro Mifune montre que quand "Barbe rousse" n'est pas content, il y a du Sanjuro en lui...

 

Bref, pour ce dernier film en noir et blanc, une nouvelle fois l'histoire d'un passage de témoin, et d'un apprentissage aussi bien pratique que philosophique, qui sera un triomphe, justifiant les dépenses folles (Kurosawa avait donc construit une ville avec des vieux matériaux ayant l'air aussi authentiques que possible, mais ne filmera que peu de scènes extérieures...) après coup, Kurosawa réussit une fois de plus un film admirable, beau à tomber par terre. Ca devient une habitude...

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Published by François Massarelli - dans Akira Kurosawa
23 février 2012 4 23 /02 /février /2012 16:52

Adaptant un roman d'Ed McBain (Evan Hunter), publié sous le titre de King ransom, Kurosawa reprend dans un premier temps un dispositif cher à l'auteur: il va passer de personnage en personnage, créant un kaléïdoscope de points de vue qui permet au spectateur d'embrasser la situation de façon plus complète, mais surtout de voir changer sa perspective. rashomon n'est donc pas si loin... Même si l'auteur du film a décidé d'être fidèle à l'auteur du livre au moins sur un autre point: si l'intrigue est transposée au Japon, c'est malgré tout une histoire contemporaine, et de fait un film passionnant, l'un des meilleurs de Kurosawa. Le titre Anglais est High and low, et le titre Japonais se traduirait facilement en Le ciel et l'enfer.

 

http://www.oocities.org/the7thart/pictures/highlow.jpgKingo Gondo (Toshiro Mifune) est un industriel auquel tout a jusqu'à présente plutôt bien réussi; il est à la tête d'une confection de chaussures, avec sufisamment de pouvoir pour prendre des décisions importantes. S'il est arrivé au sommet via la dot de son épouse, il a maintenu certaines exigences qui font de lui un patron respecté de ses employés... mais pas de ses actionnaires. Il s'est couvert, en empruntant et en hypothéquant sévèrement pour devenir l'actionnaire principal et sauver le caractère des prodits qu'il confectionne. Au moment ou il apprend cette nouvelle à son épouse, il reçoit un coup de téléphone: un homme lui annonce avoir kidnappé son fils, et lui réclame 30 millions. Mais le petit Jun est toujours dans la maison, et il est facile de conclure que c'est finalement Schinichi, le fils du chauffeur, qui a été enlevé. Le kidnappeur réclame malgré tout ses 30 millions. Gondo fait appel à la police et aux hommes de l'inspecteur Tokuda (Tatsuya Nakadai); il est déterminé à ne pas payer, afin de préserver l'oeuvre de sa vie, et son futur, mais il finit par se ranger à l'avis de sa femme, qui refuse de mettre en danger la vie de Schinichi. la course contre la montre commence...

 

45 minutes durant, le film est situé dans la maison de Gondo; on voir clairement tout ce temps, à chafois qu'un personnage regarde par la fenêtre, que celle-ci est au-dessus de toute la région. Plus tard, lorsque le film s'ouvre à l'extérieur, on la verra, visible de loin, en particulier par le kidnappeur qui n'a jamais caché être en mesure de voir chaque fait et geste de l'appartement... Mais ces 45 minutes, pour étouffantes et tendues qu'elles soient, établissent non seulement la situation et sa tension inhérente (On est, bien sur, en plein film noir), mais aussi le véritable enjeu du film, qui sera souvent repris par les principaux "passeurs" de point de vue, les policiers réunis autour de Tatsuya Nakadai, qui par leur mouvement incessant vont permettre au spectateur de changer de point de vue, et d'adopter même brièvement celui du kidnappeur lui-même, aperçu assez tôt dans le film. Si Gondo est au départ un patron Japonais assez impitoyable, prêt à sacrifier un enfant à sa réussite, il va faire machine arrière, et cette humanité qui le caractérise va permettre au spectateur de se faire sa propre vision sur cette vie 'entre le ciel et l'enfer'. Les classes sociales et leurs différences sont bien présentes, ne serait-ce qu'à travers les rapports complexes entre Gondo et son chauffeur, le père de l'infortuné garçon. Pour Gondo, le fait que son fils ait été kidnappé n'a pas la même résonnance que si c'est le fils de son chauffeur. Pour Madame Gondo, en revanche, la différence n'est pas si grande, et pour les policiers comme le kidnappeur, cela ne change rien: les uns doivent faire leur travail et arrêter l'homme, l'autre va profiter de la situation pour allêger Gondo de son argent, le but étant de toute façon d'humilier celui qui se croit au-dessus de tout, littéralement.

 

Tourné en Scope Noir et blanc (Sauf pour une petite idée inattendue, un joli filet de fumée rose...), mais au plus près des personnages, comme dans l'urgence, le film est divisé en trois parties: la première, donc, est ce huis-clos étouffant dont il était question plus haut; la deuxième, consacrée aux premières avancée de l'enquête, ainsi qu'à l'échange, effectué via un train en mouvement, entre les valises d'argent et l'enfant (Magnifique scène de suspense ferroviaire!!); enfin, la troisième partie voit les enquêteurs s'approcher de la vérité, et tendre un piège à l'homme (Tsutomu Yamazaki), le traquant http://filmjournal.net/mjocallaghan/files/2010/10/high-and-low.jpgjusque dans les plus répugnants bas-fonds. Le mouvement du film, décidément, est celui d'une chute vertigineuse... Kurosawa profite donc du dispositif de McBain autant pour montrer toute l'enquête et sa progression dans les moindres détails, ce qui est rendu possible par un film qui prend son temps; mais il rend aussi une vision du monde qui est plutôt difficile à entrevoir de chez Gondo, ce que celui-ci comprend à la fin: invité par le kidnappeur-meurtrier à une dernière entrevue, peu avant son exécution, il est en toute fin du film laissé seul à son reflet dans une vitre: Kurosawa ne fait finalement aucune différence entre le héros Gondo, admiré, mais amer (Il a tout perdu et va devoir repartir à zéro, lâché par ses salauds d'actionnaires qui ne peuvent faire confiance à un homme qui sacrifie l'argent à un enfant qui n'est même pas le sien...), et Takeuchi, l'homme qui a vécu dans la zone et dans la haine toute sa vie, et dit ne pas craindre l'enfer: il y est né. Et sur ce, Kurosawa lâche le mot "fin".

 

 

 

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Published by François Massarelli - dans Akira Kurosawa Noir
26 novembre 2011 6 26 /11 /novembre /2011 17:58

Sous ce titre-coup de poing, digne d'un roman policier à tendance noire comme ceux qui ont inspiré Chien enragé ou Entre le ciel et l'enfer, se cache un démarquage fascinant de Hamlet... Bon, Kurosawa n'en est pas à son coup d'essai, ayant déja transformé Macbeth en Chateau de l'araignée, mais le défi, ici, implique de placer l'intrigue du drame sombre de Shakespeare dans un Japon moderne, celui de la finance et du business qui plus est... Et si le résultat fait aujourd'hui partie des films les plus méconnus du réalisateur, c'est malgré tout une fois de plus une réussite, un film hanté, sans bien sur vouloir jouer sur les mots...

 

Le jour du mariage de Nishi (Toshiro Mifune), un jeune homme qui vient de faire une ascension fulgurante dans l'entreprise de son beau-père, les journalistes sont à l'affut: on ne parle que des rumeurs de corruption et de coups bas qui auraient marqué l'histoire récente de la corporation. De plus, on murmure que le mariage est surtout pour le vieux capitaine d'industrie Iwabuchi (Masayuki Mori) une occasion de placer sa fille boîteuse (Kyoko Kagawa) tout en confiant le poste à un homme qui saura reprendre les rênes dans la bonne direction un jour... Mais dès le jour du mariage, des signes, des faits alarmants s'accumulent: on soupçonne Iwabuchi et ses seconds d'avoir précipité le suicide d'un ancien collaborateur, Furuya; or de nombreux évènements  semblent revenir avec insistance sur cette mort qui a eu lieu il y a cinq ans...

 

A la situation de déliquescence du royaume Danois dans la pièce originale, Kurosawa substitue donc une entreprise dont la solidité repose sur des marchés truqués, et un complot à sa tête... A Polonius, il oppose Iwabuchi qui sera autrement plus résistant. Mifune, en homme venu de nulle part et qui adopte avec astuce la duplicité de rigueur (Plutôt que les relents de folie du personnage de la pièce), va donc mener sa vengeance, hanté par la mort de son père Furuya. Mais pour faire bonne mesure, Kurosawa a également donné vie, si je puis dire, à un fantôme, puisque le personnage joué par Mifune sauve du suicide un subalterne, Wada, avant de laisser la rumeur de sa mort se répandre. Ainsi, il s'attache les services d'un homme que tout le monde croit mort, qui est assez terne, un peu lâche, et déboussolé: il est beaucoup plus une réminiscence des deux paysans de La forteresse cachée, de certains personnages picaresques des Sept samouraïs, que de Rosencrantz et Guilderstern qui font une apparition dans Hamlet... On est, quand même, chez Kurosawa. Son appropriation de la pièce de Shakespeare passe par les codes du film noir (Une superbe  scène de tentative d'assassinat, en particulier, joue sur les ombres, la lumière, le suspense), une solide dose d'abstraction, voire de simplicfication graphique: une grande partie des scènes se passent en intérieurs, tranchant ainsi avec l'habituelle vision d'une nature omniprésente chez Kurosawa. Il ya aussi ce rappel du suicide, acte fondateur du film, et qui est représenté par cet immeuble dont on isole une pièce, soit en la marquant d'une rose (Au mariage, un gateau ainsi décoré circule, premier signal d'alarme pour le clan Iwabuchi), soit en l'iluminant de l'intérieur, comme dans un plan assez spectaculaire.

 

Pourtant, on s'en doute, cette vengeance orchestrée par un homme apparement déterminé et exceptionnel, n'ira pas au bout. Comme chez Shakespeare, on s'appuie sur "Ophélie", victime collatérale des agissements de son père, mais aussi du désir de vengeance et de l'amour que Nishi lui porte. Et un autre indice véhiculé avec insistance par la mise en scène nous rapelle que le plan de Nishi, aussi noble et justifié soit-il, est voué à l'échec: tout ici est inachevé; dès le mariage, on entend des musiques qui seront coupées court. La bande-son regorge de ces musiques qui vont et viennent sans jamais être menée à leur conclusion, et les scènes d'inachèvement se suivent; le fils dIwabuchi qui apprend la duplicité de Nishi, le menace d'une correction qu'il ne lui donnera jamais, Iwabuchi achète un somnifère dans le but de se suicider peut-être, mais l'utilisera d'abord pour neutraliser sa fille, avant d'y faire de nouveau allusion dans une dernière scène qui semble se clôre sur du vide. La tentative nocturne de se débarrasser de Shirai, l'un des lieutenants de Iwabuchi, n'aboutira pas, et la mort de deux personnages très importants, vers la fin, se jouera hors champ, narrée après coup par un personnage qui n'en a vu que ce qu'il en a déduit... Comme de plus, ce personnage a échangé son identité avec l'un des morts, il clôt le film sur une note sardonique: non seulement la noble vengeance est vouée à l'échec, mais l'existence des hommes peut être arrêtée même sans qu'ils meurent... On est donc un peu chez Shakespeare, peintre acide de la folie meutrrière des grands de ce monde, mais surtout on est bien chez Kurosawa, le moraliste en colère du Japon meurtri d'après-guerre, qui se reconstruit dans la douleur...

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Published by François Massarelli - dans Akira Kurosawa Noir
1 novembre 2011 2 01 /11 /novembre /2011 10:23

Situé entre Le chateau de l'araignée, sa recréation de Macbeth, et le scénario original La forteresse cachée, l'adaptation de la pièce de Gorky par Kurosawa est donc au coeur d'une trilogie, dont on aurait pu croire qu'elle scellait une bonne fois pour toutes les rapports fascinants de Kurosawa avec la période féodale. Bien sur, il n'en est rien, mais les trois films représentent quand même un ensemble cohérent, dont ceci reste le maillon le plus noir. Pour commencer, la nature théâtrale de la source a été non seulement respectée, par la construction d'un seul décor, dans lequel la caméra évolue, mais sans j'amias s'en éloigner; de plus la structure de la pîèce a été maintenue et contrairement à la version de Renoir, si mes lointains souvenirs ne me trahissent pas, ici nous avons une fin aussi désespérée qu'abrupte...

 

L'histoire, on devrait plutôt dire les histoires tant il s'agit d'une multitude d'intrigues et de sous-intrigues, concerne la vie, ou la survie d'un certain nombre de personnes destituées dans une auberge tenue par un couple odieux, Rokubei et Osugi. les personnages principaux autour d'eux sont Okayo, soeur d'Osugi, deux hommes déchus, Tonosama (Ancien samouraï) et un ancien acteur dont l'alcool a rendu la diction fort compliquée, et Osen, une prostituée. A ces cinq personnages viennent s'ajouter un couple, un ferrailleur et sa femme mourante, et le dernier présenté, interprété par la star Toshiro Mifune, le voleur Sutekichi. Celui-ci a une histoire compliquée avec les deux soeurs: ancien amant d'Osugi, il souhaiterait partir avec Oyako. Un vieux pélerin vient s'installer pendant quelques jours, et agit comme un catalyseur dans l'auberge, recevant les confidences des uns et des autres, recevant la confiance de tous (c'est Bokuzen Hidari, qui jouait avec son incroyable trogne le vieux Yohei dans les Sept Samouraïs); mais c'est par lui que les drames qui couvent au sein de la petite communauté vont se précipiter...

 

Le mélange d'humour noir et de tragédie est unique, permettant à Kurosawa de définir en quelques minutes une atmosphère très particulière, qui prolonge l'impression laissée par Rashomon d'assister aux coulisses des films de samouraïs. Mais contrairement à Rashomon dans lequel le propos était monopolisé par l'histoire relatée par les uns et les autres, ici on va rester dans les coulisses, et assister à un spectacle parfois peu ragoutant, des querelles et frustrations d'un petit groupe de gens qui n'ont plus rien à faire et sont forcés à vivre les uns sur les autres. L'auberge est une cour, dans laquelle les gens se sont improvisé un coin de fortune dans lequel survivre plus qu'autre chose, et le moins qu'on puisse dire c'est que ça ne donne pas forcément envie d'y vivre... Si le film trouve son équilibre sur le fil du rasoir entre comédie noire et tragédie, il est souvent inconfonrtable, de par son origine théâtrale, et par l'impression de stagnation humaine laissée par son unique décor. On a le sentiment que Kurosawa ne pouvait pas faire un film plus désespéré...

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Published by François Massarelli - dans Akira Kurosawa
9 octobre 2011 7 09 /10 /octobre /2011 11:36

Depuis le succès de Rashomon, Kurosawa a fait la preuve de son intéret pour ces périodes d'incertitude politique profonde du japon, dans lesquelles il va chercher un équivalent de la situation contamporaine du Japon. Néanmoins, tout comme Je vis dans la peur a été en quelque sorte une somme allégorique de sa représentation jusqu'alors plus réaliste de l'état d'égarement du Japon vaincu, en perte de repères, ce nouveau film pose une situation qui va plus loin que la geste habituelle. Ici, l'importance du chaos est primordiale, et à bien des égards le film en est une description. La présence comme argument d'une des pièces les plus désespérées de Shakespeare, et la volonté de Kurosawa d'aller plus loin après la plénitude des Sept samouraïs, en commençant une trilogie (Dont les volets suivants seront Les bas-Fonds et La forteresse cachée) qui met en avant des individus, font de cette nouvelle étape un volet fascinant de l'oeuvre. de plus, la perfection formelle du film provoque, et ce partout ou il est montré, un respect enviable...

 

Deux généraux d'un clan triomphal font une étrange rencontre après une bataille, celle d'une femme fantômatique qui leur promet une destinée grandiose. Ils semblent s'interroger, mettent en doute l'ambition qu'on leur décrit. Mais les prédictions s'avèrent vite juste, et l'un d'entre eux, Washizu (Toshiro Mifune), va dévier de sa noblesse et de sa loyauté, en tuant son maître, puis son ami Miki et en se lançant dans une fuite en avant vers le pouvoir, l'isolement, et la folie.

 

Dans ce qui est une somme de son style et un parfait résumé de son approche du Japon Féodal, cette période de chaos, Kurosawa tente, et réussit la quadrature du cercle: utiliser Shakespeare, lui rendre justice, tout en préservant à son film une approche visuelle; utiliser le barde de Stratford et sa thématqiue de la folie rencontrée sur le chemin de l'ambition et du pouvoir, à travers l'âpre Macbeth, tout en réussissant un film qui emprunte au théâtre Noh, d'essence constamment Japonaise. ce faisant, il joue avec génie sur l'artifice (L'anecdote semi-fantastique des arbres qui bougent dans la brume), sur son utilisation de la nature, avec toujours cette sensation de pouvoir toucher la boue, voire de se faire éclabousser par son film... Un grand moment, donc.

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Published by François Massarelli - dans Akira Kurosawa
14 septembre 2011 3 14 /09 /septembre /2011 18:07

"Ikiru", soit "vivre", commence de façon étonnante, avec la radiographie d'un corps, et une voix off qui nous annonce sans aucune ambiguiuté le destin du héros, M. Watanabe, interprété par Takashi Shimura. Il souffre d'un cancer de l'estomac, et, procédé de scénario qui anticipe sur les ruptures de continuité du film, il ne le sait pas encore, nous dit la voix off. Celle-ci se remanifestera à l'occasion, dont une particulièrement brutale et inattendue aux deux-tiers du film... En attendant, Ikiru commence donc par une présentation sans pitié du personnage, fonctionnaire depuis trente ans à l'hôtel de ville, trente ans durant lesquels il n'a rien accompli. Avant 15 minutes, le personnage va chez le médecin, et apprend de la bouche d'un autre homme en salle d'attente qu'il a vraisemblablement un cancer de l'estomac, tellement inopérable qu'on ne le lui révèlera même pas. en effet, le patient lui décline toute la gamme des symptômes, que le pauvre Watanabe reconnait immédiatement. Ironiquement, c'est précisément parce que les médecins lui annoncent ne pas devoir s'inquiéter que Watanabe comprend qu'il est fichu... Sa première réaction est de s'enfermer, ne parvenant pas à communiquer avec son fils et sa belle-fille, obsédés qu'ils sont par leur propre avenir et ce que leur donnera le père à sa mort.

 

La première partie se poursuit avec un passage qui examine le parcours de Watanabe depuis la mort de sa femme, et l'éducation de son fils qu'il a pris en charge seul. On mesure non seulement la grande solitude dans laquelle il se trouve, ayant tout sacrifié pour son fils, mais aussi l'impossibilité dans laquelle il est de communiquer, et de rendre public son désespoir devant la mort: ces scènes fonctionnent sur le mode d'une association d'idées, liée à des objets (la batte de base-ball renvoie à la jeunesse du fils, par exemple), des mots entendus, qui rendent la narration complexe, mais fluide et prenante. Cette première partie se clôt sur une tentative désespérée du vieil homme pour s'ouvrir, dans l'illusion de pouvoir brûler un peu d 'énergie pour prendre du bon temps avec l'argent qui lui reste: il va faire la nouba avec un inconnu, boire, danser, voir des strip-teases, et finir la soirée avec des filles; mais d'une part, il ne se dépare jamais d'une certaine nostalgie, comme lorsqu'il demande à un pianiste de jouer une vieille chanson, liée à sa jeunesse, et sa femme décédée, et qu'il s'enferme alors dans une tristesse un peu ridicule, chantant seul, fin saoul au milieu des danseurs... D'autre part, comme le prévient sans doute le grand chien noir qui accompagne la rencontre avec l'inconnu qui va être son guide dans les bouges et les bars à filles, il ne fait ainsi que se rapprocher de la mort d'une façon stérile.

 

La deuxième partie démarre avec la rencontre, alors que Watanabe n'a toujours pas donné signe de vie au bureau, avec une jeune collègue, qui va pendant quelques jours s'attacher à lui (Donnant à sa famille l'illusion que le vieil homme a une maitresse: ils n'ont rien compris à leurt père...), puis essayer de l'éloigner. Dans un premier temps, leur rencontre rend le vieil homme à la vie, puisqu'elle le fait rire, et elle l'humanise aussi. Elle a une vraie joie de vivre qui l'attire, mais elle se demande clairement ce qu'il veut... Du coup, Watanabe va pouvoir, après quelques jours d'indécision, lui avouer son cruel destin, et son impression de n'avoir jamais rien fait de sa vie. Elle va lui apprendre tout simplement que pour retrouver un sens à sa vie, il doit faire quelque chose, comme elle qui a démissionné de son poste de fonctionnaire pour travailler dans une fabrique de jouets. Elle pense ainsi être plus proche des enfants... Cette rencontre avec une protagoniste qui disparait ensuite du film va transformer le vieil homme, qui retourne au bureau, ou il se saisit d'un dossier en attente depuis le début du film, lorsqu'il ne donnait plus de signe de vie...

 

Et tout à coup, le troisième acte est introduit par le retour du narrateur: "Quelques mois plus tard, Watanabe était mort". Brutal, mais on était prévenu. Et tout à coup, la narration va changer du tout au tout... Devenue linéaire après le premier quart d'heure, elle est devenue du coup chaotique, avec comme seul fil rouge une veillée funèbre, dont les conversations des protagonistes vont nous éclairer sur la fin de Watanabe: revenu au bureau, il a mis tout son être dans un projet de parc aménagé pour dles enfants d'un quartier, en lieu et place d'un trou insalubre, dont se plaignaient les habitants. Les gens qui se pressent à sa veillée funèbre se disputent sur plusieurs points: le vieil homme savait-il qu'il était condamné? De fait, le seul témoin qui aurait pu le prouver, la jeune femme, n'est pas présente; les médecins, eux, n'ont jamais admis la vérité à Watanabe. D'autre part, ils se disputent sur un point crucial: qui est le responsable de la création d'un parc? est-ce le fonctionnaire qui en propose l'édification? Le politicien qui en approuve la construction? L'ingénieur qui en définit les contours, ou la société de bâtment qui met en oeuvre le chantier? Tous les avis s'expriment, les interlocuteurs se battent, avec une forte tendance y compris chez la famille de Watanabe pour conclure que le vieil homme n'avait finalement pas fait grand chose, mais au fur et à mesure des conversations, des souvenirs, des flashbacks, des recoupements, les uns et les autres en viennent à la conclusion que le vieil homme savait ce qui lui arrivait, qu'il avait décidé de jeter ses dernières forces dans un projet qu'il avait porté seul, faisant sans tambour ni trompette de fait la joie de nombreux enfants et des mamans du quartier, oeuvrant à son petit niveau pour améliorer un peu la vie des gens...

 

Cette dernière partie, faite d'un flash-forward et de nombreux flashbacks, est un tour de force, mais qui ne doit rien à une quelconque envie de frimer. Si Citizen Kane vient à l'esprit, c'est parce que les recoupements, le public peut les faire siens au fur et à mesure de la progression des scènes. Mais l'image de Watanabe qui se dessine, que nous attendons depuis longtemps, nous l'entrevoyons d'autant mieux qu'elle n'est pas le fil narratif principal (C'est bien sur la veillée funèbre qui est le principal flot de l'intrigue ici. ) tout en étant toujours le sujet du film... Et c'est approprié, après tout, on évite les pièges d'une narration directe d'une chagement dramatique et didactique. Le portrait admirable du héros dépend de notre capacité à collecter les informations d'une narration disjointe, dont l'esbroufe et les numéros dramatiques d'acteur sont absents, pour le meilleur... M. Watanabe est un homme fabuleux, qui n'a pas ouhaité rendre son oeuvre publique, il lui a suffi pour donner un sens à sa vie de le faire. Tant pis si personne ne le sait...

 

La vision de cet ange absolu, pour reprendre une terminologie qui nous renvoie à un autre chef d'oeuvre, seul sur une balançoire, chantant sa chanson de jeunesse, et qui va mourir heureux en dépit du bon sens, est l'une des images les plus fortes du cinéma de Akira Kurosawa. la neige, qui remplace ici la boue, nous renvoie à un miracle de Noël, qui aurait finalement eu sa place chez Capra (il y des points communs tangibles avec It's a wonderful life, d'ailleurs...)... La puissance du jeu de Takashi Shimura, et le travail mémorable de tous les acteurs, qui doivent pour la plupart jouer des braves gens surs de leur fait (Le fils, la belle-fille, l'oncle, les camarades de bureau...) mais qui ont tout faux, la beauté de la photographie, l'austérité de la bande-son, la rigueur de la narration, en font l'un des plus beaux films du monde.

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Published by François Massarelli - dans Akira Kurosawa Japon
11 septembre 2011 7 11 /09 /septembre /2011 10:09

Difficile après-guerre: Voici un trait commun de tant de films d'Akira Kurosawa, ses chroniques amères, bien sur (Un merveilleux dimanche), ses drames (Le duel silencieux), ses films noirs (L'ange ivre, Chien enragé)... et ses deux plus cuisants échecs.

 

L'Idiot, une adaptation de Dostoievski, rien de moins, vient après le triomphe de Rashomon, et Kurosawa se sentait pousser des ailes, d'où une version fleuve de cette histoire, adaptée à l'incertitude du Japon d'après-guerre; suivant les témoignages, le film dans sa version initiale aurait été le plus long de son auteur, certains allant jusqu'à risquer l'hypothèse d'une durée de 4h30. Mais cette version très longue a totalement disparu, n'ayant jamais été distribuée, au profit d'un remontage ordonné par le studio, la Schochiku. Longue, difficile, tendue, cette adaptation du roman aurait du être le chef d'oeuvre de Kurosawa, selon lui. Ce qui reste est flamboyant, mais rendu parfois difficile d'accès en raison des sautes dans la continuité. cette histoire sied parfaitement au monde de Kurosawa, fasciné après la guerre par un Japon dont la mutation forcée se faisait au détriment des petites gens. La vision des passions humaines passées par le filtre d'un homme rendu incapable de jouer le jeu est troublante, grinçante et douloureuse. Masayuki Mori joue de façon presque neutre un être rendu monstrueux par son incompréhension des lois de la passion humaine, et Toshiro Mifune, en homme qui au contraire ne comprend que trop ses passions et ses douleurs, est comme à son habitude génial. Le film est sans doute une oeuvre majeure. Mais sa vision est toujours inconfortable... Une ombre plane sur ce film, celle de Greed et du mystère à jamais irrésolu de sa continuité...

 

Vivre dans la peur est une autre affaire. Après le succès des Sept samouraïs, Kurosawa a livré cette étonnante allégorie, influencé par la nouvelle de la santé déclinante de son collaborateur et ami le compositeur Fumyo Hayasaka, atteint de tuberculose, et qui allair décéder avant la fin du tournage. Il a d'ailleurs composé une partition intéressante, réminiscente de Duke Ellington. Mais le film ne parle pas de maladie, plus de la peur de mourir collective, celle qui nait d'une interprétation de ce qui s'est passé en 1945: l'age atomique est là. Toshiro Mifune, vieilli, est un patriarche, capitaine d'industrie, et père de famille(s) nombreuse, qui est obsédé par la menace des bombes, et a décidé d'amener toute la famille contre son gré en Amérique du Sud, afin de la préserver... De leurs côtés, les fils, filles, légitimes ou non, tentent de déclarer le vieil homme incompétent, ce qui pose problème: la famille officielle serait ainsi protégée, mais les enfant illégitime se verraient couper leurs ressources. Un médiateur (Takashi Shimura), touché par le vieil homme, commence lui aussi à se poser la question du devenir du Japon en cas d'attaque nucléaire...

 

Conçu dans un premier temps comme une satire au vitriol, le film dérive de façon assez chaotique vers la parabole. Le sérieux de l'ensemble (Mifune et Shimura, la crise familiale douloureuse et la folie galopante du vieil homme) sont sensés aller vers la tragédie, mais on peine à trouver la résolution autrement qu'embarrassante... Kurosawa, revenant sur l'ensemble de son oeuvre, gardait un souvenir mitigé de ce film dans lequel il s'était jeté à corps perdu en compagnie d'une équipe soudée, et qui fut un flop apocalyptique...

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Published by François Massarelli - dans Akira Kurosawa Japon