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  • : Allen John's attic
  • : Quelques articles et réflexions sur le cinéma, et sur d'autres choses lorsque le temps et l'envie le permettront...
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7 août 2020 5 07 /08 /août /2020 16:23

Avanti, ou l'art de rebondir d'une façon inattendue. L'échec public de The private life of Sherlock Holmes avait de quoi rendre bougon, et le tour de cochon joué à Wilder par ses producteurs aurait pu le terrasser de façon durable, mais deux ans après cette douloureuse expérience, voici un film drôle, sentimental, impertinent, et léger, en dépit de sa longueur. Situé entre la gravité du précédent, et la frénésie du suivant (The front page, 1974), c'est une halte bienvenue... 

"Permesso?" Cette demande à la fois polie et obligée, c'est bien sur ce que dans un hôtel le personnel demande au client afin de savoir s'il a ou non le droit d'entrer. "Avanti!": voilà la réponse à donner, et voilà donc ce que nous dit Wilder, et de fait le rythme du film est au début du moins, apparemment rapide: Avanti! Wendell Armbruster Jr (Jack Lemmon) a un avion à attraper, et le voilà, sur l'écran, qui quitte le jet privé de la compagnie qui porte le nom de son père. On le distingue bien même à distance, il porte un gilet rouge par dessus une tenue de golf. Il prend donc l'avion, avec si peu de bagages, et trouve un homme avec lequel échanger ses vêtements. on apprendra, à la douane Italienne, qu'il est venu en quatrième vitesse, parce qu'il a eu une mauvaise nouvelle. On apprend, en même temps, que le monsieur est un type pressé, manquant totalement d'humour, et assez franchement désagréable, ce que les fonctionnaires Italiens commencent gentiment à lui faire payer dès l'aéroport. Il doit donc se rendre à Ischia, dans la baie de Naples, ou son père qui prenait ses vacances annuelles a eu un accident de voiture, et est décédé. Comme il va devenir sous peu le remplaçant de son père, et que la situation de l'entreprise n'est pas brillante, il faut faire vite. 

Seulement Wendell Armbruster Jr n'est pas seul: dans le même train, dans le même bateau, et bientôt dans le même hôtel, une jeune Anglaise, Pamela Piggott (Juliet Mills) semble le suivre. Armbruster apprend la raison: son père n'était pas seul dans l'accident, il y avait aussi une femme, Katherine, la mère de Pamela. Par ailleurs, Armbruster apprend que les deux tourtereaux en étaient à leur dixième période de vacances ensemble...

A coté de la rencontre entre miss Piggott, l'Anglaise complexée et minée par son obsession du surpoids, et Wendell Armbruster, l'homme pressé et conservateur qui n'a jamais pris le temps d'apprécier la vie, on fera la connaissance aussi de Signor Carlucci (Clive Revill), un gérant de l'hôtel particulièrement arrangeant pour les enfants de ceux qu'il considérait comme ses amis; on verra aussi Bruno, maitre d'hôtel et maître chanteur, qui possède un certain nombre de photos compromettantes, ainsi qu'une maitresse encombrante; sinon, il y aura la famille Trotta, Napolitaine pur jus, qui a une vision de la vie qui implique l'abduction éventuelle des êtres chers, en échange de rétribution, et tout ce petit monde est mené au pas de charge dans une intrigue sans temps mort, du moins le croit-on tant que Wendell Armbruster, éternel homme pressé, tient la barre. Seulement, de la découverte de la double vie de son père, à la désagréable habitude des habitants de la région de prendre leur temps, en passant par les désirs de Miss Piggott, qui vont à l'encontre de siens en ce qui concerne les arrangements funéraires, Armbruster voit vite que la partie est loin d'être à son avantage... En dépit donc de son obsession d'imposer son rythme personnel à tout ce qui passe autour de lui, Armbruster va finalement, comme Miss Piggott, se laisser aller, et succomber au charme de l'endroit, comme l'avaient fait avant eux leurs parents...

Golfeur au début du film, un homme comme Wendell ne pouvait faire que ce sport de riches. Le vêtement en est d'ailleurs aussi codé que ridicule en toute autres circonstances, ce qui permet aux premières scènes de charger le pauvre Lemmon de tout un poids satirique: voilà bien un Américain de la bonne société; comme il s'appelle Armbruster, on sent l'homme habitué à diriger: son nom est doté d'un suffixe (Er) qui l'identifie comme un actif. De fait, il se comporte au début en véritable dictateur, ou comme une armée en conquête. Le seul autre Américain vivant du film, le diplomate-barbouze qui vient en hélicoptère pour chercher le corps paternel, se comporte de façon encore pire: il passe son temps à pester contre les Italiens, qu'il appelle "Foreigners", soit étrangers, assure que c'était mieux sous Mussolini, et n'a aucune ouverture d'esprit. On juge d'autant mieux la transformation du personnage principal...

Miss Piggott, quant à elle, est affublée d'un nom qui la condamnait en effet à cultiver des complexes, et les allusions à son poids sont nombreuses; mais au moins, elle vient préparée: c'est elle, dans le bateau, qui rappelle à un Armbruster indifférent qu'en Italien, le simple fait de demander du savon, revient à chanter un opéra... Elle succombera d'autant plus vite à la magie des lieux. d'autant que contrairement à Wendell, elle savait ce qui se passait tous les étés. A ce sujet, Roger Ebert à la sortie du film se plaignait que le personnage de  Lemmon mette si longtemps à comprendre la nature des vacances de son père, et estimait que ça mettait le personnage en porte-à-faux vis-à-vis du public; il me semble que c'est justement le but de Wilder.

Cette délicieuse comédie qui se laisse vite porter par le rythme particulier du lieu, et ralentit considérablement sur la dernière heure, a bénéficié de la permissivité du début des années 72, ce qui apparaît dans un certain nombre de scènes. La première est un gag splendide, entièrement visuel, qui repose sur le fait qu'Armbruster doit se changer une fois dans l'avion. Il trouve un homme auquel proposer un échange de vêtements, et ils vont tous les deux dans les toilettes. Pas un mot n'est prononcé, mais la réaction de tout le monde dans l'avion est hilarante. Sinon la fameuse scène de la baignade, durant laquelle les deux acteurs sont totalement nus, à l'exception des chaussettes noires de Lemmon, est justement célèbre; certains commentateurs du film se plaignent de ces scènes de nudité pour leur manque d'érotisme! C'est vrai qu'à notre époque de silhouettes calibrées, ces scènes détonnent. Tant mieux: de fait, les acteurs, aussi peu habitués à se déshabiller que leurs personnages, révèlent une peau peu habituée à être si exposée. Il me semble que cette franchise sert plutôt bien le film... Sinon, on est définitivement dans le monde magique des comédies de Wilder, avec ses personnages de conte de fée, son Carlucci-bonne fée, qui arrange tout en avance. C'est la deuxième fois que Clive Revill joue pour Wilder; la fois précédente, c'était pour incarner un Russe, ici, c'est avec l'accent Italien que le maitre de cérémonies arrange tout, à la façon dont Moustache tirait quelques ficelles dans Irma la douce. les dialogues, toujours aussi riches, nous gratifient des passages obligés de tout film de Wilder qui se respecte: on a droit aux sous-entendus, à des allusions vachardes à la culture de l'époque (Lemmon, en particulier, dont le personnage cherche à se montrer au goût du jour, mais montre surtout qu'il est à coté de la plaque, lorsqu'il fait l'éloge de la libération des moeurs, tant qu'elle n'est pas entachée d'amour. Mais Miss Piggott nous montre une photo assez ridicule de son ex-fiancé Bertram, guitariste dans un groupe de rock progressif... ). 

La bonne chère, la musique Napolitaine, la douceur de la Méditerrannée, le charme de Miss Piggott... tout comme Pamela qui "devient sa mère" en jouant la manucure de l'hôtel  lorsqu'il faut dissimuler à un visiteur intempestif la nature de leur relation, Wendell Armbruster Junior devient enfin son père. Si on en revient à l'importance du dernier mot dans un film de Wilder, on constatera que la dernière chose importante ici, c'est Lemmon qui la dit: "Miss Piggott, si vous perdez ne serait-ce qu'un gramme, c'est fini entre nous", lui dit-il avant de partir. Lui qui lui disait, lorsqu'elle mentionnait ses kilos en trop lors de leur premier échange: "Oui, j'ai remarqué.". Lui qui l'a appelé d'un terme insultant qui faisait allusion à l'imposante taille de son arrière-train, d'ailleurs surestimée à mon avis. Bref, de butor, goujat, détestable personnage, il se laisse enfin aller et devient un brave homme, nous permettant au bout de deux heures et vingt minutes de l'aimer. Si The private life of Sherlock Holmes était à bien des égards un testament noir pour Wilder et Diamond, Avanti! et sa célébration de l'amour simple, son plaidoyer pour ralentir et prendre le temps, ressemble à une résurrection. Les deux films n'ont peut-être pas la même importance par rapport à la carrière de leur auteur, mais celui-ci nous permet de nous laisser aller complètement. Et il offre le temps de 2 heures et 18 minutes de cinéma, un échappatoire en formes de vacances accélérées dans une Italie de rêve...

 

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Published by François Massarelli - dans Billy Wilder Comédie
8 juillet 2019 1 08 /07 /juillet /2019 14:57

Ce film est un classique, mais c'est surtout une oeuvre dont on entend parler sans vraiment la voir... Le film de Lamprecht est la première adaptation d'un roman de Erich Kästner, qui fut un phénomène de librairie dès sa sortie en 1929. Et pour continuer à inspecter le pedigree du film, rappelons que si Kästner a contribué au script, celui-ci est signé de Billy Wilder (qui orthographiait Billie à cette époque reculée), et de Emeric Pressburger, qui en revanche n'est pas crédité...

Le petit Emil Tischbein quitte sa coiffeuse de mère pour un séjour à Berlin, où il doit retrouver sa grand-mère. Il porte sur lui 140 marks pour sa grand-mère, et n'est pas peu fier de prendre seul le train et de voyager comme une grande personne. Au début, le compartiment est bondé, mais finalement il se retrouve seul en compagnie d'un curieux bonhomme, qui non seulement lui dit des absurdités, mais en plus paraît profondément louche. Il lui donne un bonbon, et Emil plonge dans l'inconscience... Arrivé à Berlin, il se rend compte qu'il a été volé, mais n'ose pas se plaindre à la police, car quand il était chez lui, il s'est livré à quelques farces douteuse aux dépens du pandore local. Il suit donc le malfaiteur et va bien vite trouver de l'aide auprès de gamins des rues de Berlin, des débrouillards dans son genre, qui se sont auto-proclamés "les Détectives"...

C'est l'un des quelques grands films de la fin de la République de Weimar, l'un des rares qui en plus, parle... Quoique, on n'y parle que peu, et toujours à bon escient. Lamprecht, touche-à-tout, trouve dans cette histoire pour sourire le prétexte à montrer l'entraide des petites gens contre la malfaisance, sans avoir besoin comme Lang de convoquer une histoire abominable de meurtre d'enfants... Il y a pourtant en Fritz Rasp, l'immense acteur qui joue le bandit, beaucoup plus que de la malhonnêteté: c'est un peu une figure satanique, surtout vu des yeux naïfs d'un enfant... Emil n'est pas un petit ange, comme le prouve un prologue particulièrement intéressant (et totalement muet) dans lequel on le voit se payer la tête d'un policier local en collant une moustache similaire à la sienne, et une casquette, à l'imposante statue d'un square...

Mais le film joue la carte de l'humour, du volontarisme, et montre comment se prendre en mains, avec un esprit typiquement boy-scout qui est celui des années 30, et d'ailleurs, à la fin, Emil et les "Détectives" se rendent en avion pour retrouver Mme Tibschein, et sont accueillis par une foule de fans en délire, comme Tintin à la fin de ses premières aventures. Au-delà du portrait tendre, de l'enfance éternelle et positive, le film incarne un peu malicieusement toute une époque, à deux pas d'Hergé et ses gamins Bruxellois...

 

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Published by François Massarelli - dans Gerhard Lamprecht Comédie Billy Wilder
30 juin 2019 7 30 /06 /juin /2019 13:42

C'est avec ce film que Lubitsch va prendre congé de la Paramount où depuis 1928, et à deux exceptions près (Eternal Love en 1929 et The merry Widow en 1934) il a dirigé des films importants tout en étant souvent considéré de façon plus ou moins officieuse comme le directeur général du studio... Un studio où à n'en pas douter il devait faire grincer quelques dents chez les DeMille et consorts. Mais peu importe: les années 30 n(ont été qu'une suite de films brillants pour lui, et il a imposé sa marque, et quasiment créé un genre à lui tout seul, repris avec bonheur par d'autres, en non des moindres... Car à sa suite, Hawks, Preston Sturges et Mitchell Leisen ont offert leurs variations de la Screwball comedy, et bientôt Billy Wilder suivra.

Puisqu'on en parle, justement, c'est un moment important aussi dans la carrière de ce dernier puisqu'avec ce film, il commence à travailler pour celui dont il prendra plus ou moins la suite. Remake d'un film de Sam Wood en 1923, adaptation d'une pièce Française, Bluebeard's eighth wife est aussi un script de Charles Brackett et Billy Wilder, et c'est le premier d'une longue lignée, dans laquelle suivront Midnight, Ninotchka et Ball of fire, puis bien sûr les propres films de Wilder. Tout ça pour dire qu'on est un peu face à un important passage de relais...

Dans un magasin de la Côte d'Azur, le richissime Américain Michael Brandon (Gary Cooper) vient faire un achat revendicatif: il souhaite en effet acheter une veste de pyjama sans pour autant s'encombrer d'un pantalon qu'il ne mettra de toute façon pas. Il y rencontre la belle Nicole de Loiselle (Claudette Colbert) qui vient justement acheter un pantalon de pyjama pour son papa, un noble désargenté. Le dit père, le Marquis de Loiselle (Edward Everett Horton), est justement en contact avec Brandon, dont il espère le soutien pour une invention. Brandon décide d'épouser la jeune femme, mais il commet deux erreurs: d'une part, il l'a choisie sans vraiment la consulter, ce qui n'est pas (trop) grave puisqu'elle s'avère consentante; mais surtout il a négligé de lui confesser qu'il avait déjà été marié... sept fois, et divorcé six: l'une de ses épouses est décédée. Du coup, Nicole décide de lui mener une vie infernale...

Tout film ressortissant de ce style qu'on appelle la screwball comedy est très dépendant de ses vedettes, et on peut se réjouir du fait que Gary Cooper et Claudette Colbert soient associés. L'actrice a même priorité sur l'acteur au générique, et les deux personnages, deux fortes têtes, sont à égalité. La satire du mariage, émaillée de saillies ironiques à l'égard de l'institution, est datée mais fonctionne toujours aussi bien grâce à la vivacité du script. Mais le film agit aussi en distillant un humour féroce et gonflé, qui multiplie les petits jeux de cache-cache avec le code de bonne conduite édicté par les ligues de décence... Bref, on le savait déjà, mais le film le confirme et promet des beaux jours: on ne peut pas museler Ernst Lubitsch.

Et celui-ci, qui tourne un film souvent pétillant, est à la fête avec cette histoire risquée de mari frustré, au régime affectif sec et qui fait des efforts surhumains pour essayer de conquérir son épouse. Une épouse acquise, mais qui a décidé de faire une affaire de principe de s'imposer à son mari sur ses propres termes... C'est sans doute cet aspect un peu abstrait qui gène les commentateurs du film, qui considèrent souvent le film comme un exercice plaisant mais mineur dans la carrière de Lubitsch. Le fait est qu'on ne s'y ennuie jamais, et que les nombreuses marques de la "touche Lubitsch" s'y succèdent comme à la parade: variations sur un même thème (le pyjama, qui sert à la fois de "petit caillou" en permettant à Brandon de reconnaître Loiselle au premier regard, mais qui sert aussi de cri de ralliement masculin, quand on voit par exemple le patron du magasin sortir de son lit sans pantalon pour répondre au téléphone, sans parler des nombreux quiproquos et "double-entendres" apportés par ces histoires de veste sans pantalon!), situations basées sur la hiérarchie, vieil héritage Berlinois, partagé entre le Berlinois Lubitsch et le Berlinois d'adoption Wilder (Quand un problème touche les sous-fifres du magasin, ils se rendent chez le vice-président, qui dans un plan muet décide illico... d'appeler le président! On retrouve cette montée ironique et fulgurante dans l'échelle sociale, dans le sketch tourné par Lubitsch pour l'anthologie If I had a million), raccourcis cinglants (quand Claudette Colbert échoue à entrer dans la maison de repos où est Michael, un institut tenu par un spécialiste des cas extrêmes et notamment des gens qui se prennent pour des animaux, le père va sonner, et quand l'infirmière l'entend aboyer elle le laisse entrer derechef!) et bien sûr gags essentiellement visuels (ici, une séquence nous montre Michael prendre en exemple les comportements décrits par Shakespeare dans The taming of the shrew, dans une séquence très drôle dont le seul mot sera d'ailleurs "Shakespeare")... Bref: tout y est!

Et l'univers de Lubitsch est en prolongement de celui qu'il  exploré depuis les années 20, avec un personnage secondaire de secrétaire timoré interprété par David Niven: non seulement il est excellent, mais il confirme cette tendance déjà explorée avec bonheur par le metteur en scène dans The marriage circle et dans One hour with you: quand un homme sent qu'il a un rival pour l'affection de sa femme, c'est déjà terrible. Mais si en plus c'est un minable, alors là rien ne va plus! 

 

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Published by François Massarelli - dans Ernst Lubitsch Billy Wilder Comédie
6 août 2018 1 06 /08 /août /2018 18:32

« Ca fait quinze ans que je me passionne pour votre plan quinquennal », dit le comte d'Algout à Nina Karushova, dans une scène de flirt qui reste surtout célèbre par son dénouement : en effet, à la fin de la scène, le comte atteint son objectif,à savoir faire rire la belle bolchevik. Et comme c'est Greta Garbo, la MGM peut fièrement annoncer dans sa publicité : « Garbo rit ! »

Ninotchka est plus que jamais la rencontre de trois univers, qui chacun atteignent un pic avec le film: Lubitsch a eu des hauts et des bas dans les années 30, et cette fois le succès revient. Il a travaillé pour la deuxième fois avec Charles Brackett et Billy Wilder, et ceux-ci sont très à l'aise : il n'est pas difficile de retrouver l'univers du futur cinéaste de A foreign affair dans ce film, aux dialogues précis. Enfin, la star n'est plus Jeanette McDonald, ou Claudette Colbert, ou Marlene Dietrich, comme à la Paramount. Passé à la MGM, Lubitsch peut travailler avec Greta Garbo, l'énigmatique Suédoise qu'il connait bien pour avoir fréquenté les mêmes cercles d'émigrés de Hollywood qu'elle. Mais pouvait-on imaginer Garbo dans une comédie? A en croire l'insistance de la publicité maison pour le caractère spectaculaire de son rire, il est évident que non !

Et pourtant elle est à l'aise, et s'amuse beaucoup à énoncer d'un ton lugubre les dialogues étincelants, jouant la réaction froide et marmoréenne face à l'enthousiasme de séducteur de Melvyn Douglas : elle est excellente dans ce film... Rappelons l'intrigue : trois envoyés Moscovites sont à Paris à la fin des années 30 ; Buljakoff, Iranoff et Kopalski (Felix Brassart, Sig Ruman et Alexander Granach) doivent en effet négocier la vente de bijoux ayant appartenu à la Grande Duchesse Swana, de la famille Impériale Russe. La vente se passerait sans encombre si la Grande Duchesse en personne (Ina Claire) ne se trouvait à Paris... Et elle n'entend pas laisser passer l'occasion, sans doute pas de récupérer ses bijoux, mais au moins de faire un scandale. Afin de l'aider, elle fait appel au Comte d'Algout, son amant (Melvyn Douglas); de leur côté, les trois Russes reçoivent l'assistance de la rigoriste envoyée spéciale Nina Rakushova, dite Ninotchka (Greta Garbo): cette excellente communiste vient à Paris non seulement pour récupérer les bijoux, mais aussi pour s'assurer que ses trois « camarades » ne se laissent pas trop aller à la douceur de vivre typiquement Parisienne...

Le script est parfait, et permet à la verve de Brackett et Wilder de faire mouche de bout en bout : d'une part, et notamment dans la première demi-heure, l'installation des trois communistes à Paris, leurs discussions, entre nécessité de garder les principes soviétiques et l'attirance du luxe Parisien, sont savoureuses, et Lubitsch sait demander à ses acteurs de jouer comme une entité à trois têtes! La façon dont ils utilisent la dialectique révolutionnaire pour justifier une suite royale dans un palace, par exemple, est un cas d'école de la comédie. Ensuite, ils créent avec D'Algout un personnage formidable, qui oscille en permanence entre ironie et fascination pour le monde délirant du communisme à la Ninotchka ! Car s'il est un film anticommuniste paradoxal, c'est bien celui-ci: certes, l'idée y est de montrer en riant de bon cœur que l'attrait du capitalisme à la Parisienne est trop fort pour les idéaux socialistes, à plus forte raison quand on est confronté à la liberté et au glamour. Mais derrière la caricature, les scénaristes ne manquent pas une occasion de rappeler les circonstances et les injustices qui ont déclenché la révolution. Et la méchante dans le film reste la grande duchesse Swana, bien plus que le pourtant redoutable commissaire du peuple incarné par rien mois que Bela Lugosi lui-même...

Lubitsch s'amuse donc beaucoup, avec ce film qui partage non seulement le don inné du metteur en scène pour ancrer une idée sans la montrer, sa façon économique de planter les personnages et son sens fabuleux du gag visuel exercé entre précision et sobriété: à tous ces niveaux, c'est un sans faute... Mais le metteur en scène, depuis Angel, sait aussi mettre de la gravité dans ses œuvres, et si elle affleurera toujours beaucoup plus, disons dans Heaven can wait, des films comme The shop around the corner et Ninotchka possèdent aussi un sous-texte dramatique, aussi subtil soit-il; une scène nous rappelle qu'il y a des dangers plus menaçants que ces trois communistes perdus dans la douceur de vivre Parisienne: ne sachant pas qu'ils attendent une femme, les trois compères sont à la gare pour accueillir leur envoyé. Ils pensent l'avoir trouvé quand ils aperçoivent un voyageur brbu à la mine austère, mais se révisent après l'avoir vu faire le salut nazi...

Mais « Garbo rit », et nous aussi : Ninotchka reste une comédie, l'une des plus belles de toute la carrière de Ernst Lubitsch. La rencontre entre Garbo et le metteur en scène restera sans lendemain et l'actrice ne tournera plus qu'un film. Mais ce sera une comédie...

 

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Published by François Massarelli - dans Ernst Lubitsch Greta Garbo Billy Wilder Comédie
10 octobre 2016 1 10 /10 /octobre /2016 17:13

La boule de feu, autant le dire, c'est Barbara Stanwyck! Et avec cette histoire gentiment loufoque, on n'est pas très loin de Blanche-neige et les sept nains, mais la figure de prince charmant serait en fait un huitième nain... Je m'explique: dans cette histoire de Brackett et Wilder, les scénaristes qui étaient sur le point de lancer leur propre production pour la Paramount, un groupe de huit scientifiques, tous vieux et barbus sauf un, se sont lancés huit années auparavant dans la rédaction d'une encyclopédie définitive. Ils ne touchent pas encore au but et on sent bien poindre derrière certaines vieilles barbes, comme une certaine lassitude. Sauf chez le plus jeune, le professeur Bertram Potts (Gary Cooper): celui-ci s'est dédié corps et âmes à la langue anglaise, et ne voit pas ce qui pourrait empêcher leur tâche de s'accomplir! Mais il fait un jour un constat alarmant: ayant vécu à l'écart du monde toutes ces années, il se rend compte que sa connaissance de l'argot est limitée, et dépassée. Il se rend donc en quête de gens, pour assembler un panel de spécialistes. Parmi les perles rares, une jeune femme, la belle chanteuse Sugarpuss O'Shea (Barbara Stanwyck) le trouble d'autant plus qu'elle refuse de participer à ses recherches. Mais lorsque le petit ami de celle ci (Dana Andrews) est arrêté, elle est recherchée et doit se réfugier, pourquoi pas, dans la gentilhommière des professeurs, dont les sept plus vieux se réjouissent: elle leur rend la jeunesse... Bertram Potts tente vaillamment de résister...

C'est donc, quatre années après Bringing up baby, un retour de Hawks à la comédie et à sa critique railleuse de l'intellectualisme. Mais derrière le loufoque déballage d'obsédés en tout genre, mathématiques, biologie, langage ou histoire, il y a malgré tout une certaine tendresse qui s'affiche pour ces professeurs décalés, déphasés, qui sont tout à coup confrontés à une époque dont ils ne connaissent rien. Hawks, lui, la connait et on a droit à Gene Krupa et son big band, et à la conga, dont Stanwyck fait une rapide démonstration. Et puis il y a le monde du crime, et des dialogues marqués par un usage effréné de l'argot! Cela étant dit, sans faire la fine bouche, le film prend son temps, et ne laisse pas derrière lui la même dévastation loufoque de toute raison que Bringing up baby, et on est loin ici de l'abattage meurtrier de Twentieth century. le genre était en pleine mutation, et même si Gary Cooper est à son plus vulnérable et que les sept "crânes d'oeuf" sont adorables, Hawks, décidément, n'est pas Lubitsch. Donc on passera du bon temps, dans l'ensemble... Hawks aussi, puisque il "refera" le film avec A song is born en 1948, un film musical qui n'est pas souvent visible, et qui a assez mauvaise réputation. Quant à Wilder et Brackett, qu'on n'ait pas la moindre inquiétude pour eux, ils s'en sont très bien sortis...

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Published by François Massarelli - dans Comédie Howard Hawks Billy Wilder
22 avril 2016 5 22 /04 /avril /2016 18:56

Ce film a été réalisé avec le concours d'un groupe de jeunes et moins jeunes cinéastes, qui tous auront un avenir important dans le cinéma, notamment à Hollywood: le metteur en scène Robert Siodmak, et son frère Curt (Auteur de l'idée du film), Edgar G. Ulmer le co-réalisateur, Eugen Schüfftan le talentueux chef-opérateur révélé par Fritz Lang, et Billie (Futur Billy aux Etats-Unis) Wilder, le jeune journaliste qui assurait avoir participé au script, ou du moins à l'idée de départ, et dont des photographies assurent qu'il a bien participé au tournage, en qualité d'assistant et d'homme à tout faire, tout en multipliant les articles de journaux pour promouvoir le film. C'était une production indépendante d'un collectif qui s'intitulait Filmstudio, dont ce sera l'unique production, et si le film a été tourné en plein été 1929, il a été montré pour la première fois à Berlin en février 1930, alors que la révolution du parlant battait son plein. Mais il est resté, heureusement, muet, et n'a pas eu à subir de travestissement avec l'adjonction d'une post-synchronisation (Contrairement par exemple à Prix de beauté de Augusto Gennina, qui lui est strictement contemporain) qui en aurait sérieusement détourné le caractère.

J'ai à deux reprises parlé de "l'idée" plutôt que de l'intrigue, voire du script. car selon tous les témoignages, il a été improvisé, les acteurs faisant au jour le jour ce que leur demandaient les cinéastes. A l'origine de l'idée, il s'agissait de tourner une histoire située dans les environs de Berlin au début de l'été, un dimanche. On y verrait les jeunes gens dans leurs occupations de détente. Et bien sur, la caméra en profiterait pour capter la vie de la capitale Allemande sous un jour insouciant... Et c'est exactement ce qu'on a: imaginons un film qui serait comme le fameux Berlin: Die Sinfonie der Großstadt (1927) de Walter Ruttman, mais sous la forme d'une fiction.

Les acteurs du film, au nombre de cinq, sont tous des amateurs, recrutés pour leur photogénie. Aucun n'avait la moindre vraie expérience(Même si l'une d'entre eux était mannequin, et une autre figurante), mais ils font un travail remarquable. il s'agit de Wolfgang Von Walthershausen, Erwin Splettstosser, Christl Ehlers, Annie Schreyer et Brigitte Borchert. Cette dernière fait plus ou moins office de star du film... L'intrigue est simple: un samedi, Wolfgang rencontre Christl dans la rue, l'aborde et ils conviennent de se retrouver le lendemain pour une sortie au lac. Wolfgang demande à son ami Erwin de venir avec sa petite amie Annie. Le lendemain, Wolfgang et Erwin retrouvent comme convenu Christl, qui a amené sa meilleure amie Brigitte. Annie est en retard, et... le restera du début à la fin de la journée. Les autres, quant à eux, vont passer une après-midi baignade-pique-nique classique, sauf que deux d'entre eux vont, à un moment, disparaître discrètement dans les bois...

Clairement, ce film extrêmement maîtrisé est à la croisée des chemins. d'un côté, il reprend des éléments de la vague de films sociaux de la fin du muet, que ce soient ceux de Lamprecht, ou Pabst; il s'inspire du documentaire sous toutes ses fores: Ruttman vient à l'esprit, et l'influence en est évidente: la vision mi-objective, mi-amusée de ces Allemands en pleine délectation dominicale (Le film bifurque souvent de son intrigue principale pour nous régaler de ces portraits distanciés de vrais gens qui vivent leur vraie vie à côté des héros) est à mettre sur la même longueur d'ondes que le beau portrait de Berlin cité plus haut. On sent aussi l'influence Soviétique, le film citant ouvertement Eisenstein dans une parodie affectueuse du montage de Potemkine...

Et il se passe un de ces miracles dont le cinéma, il est vrai, n' a jamais été trop avare. La qualité exceptionnelle de la photo de Schüfftan, son oeil de peintre allié à la beauté de ces images captées sous un soleil complice font merveille. On se laisse complètement emporter dans le portrait tendre et un peu cruel aussi de ces vies de petites gens, dans la vie et l'insouciance aujourd'hui disparues de ces humains du dimanche. Et l'identification est immédiate, même si les coutumes, les modes de fonctionnement, ont bien sur changé, ce qui fait de ces fantômes et ombres sur l'écran des humains (Représentatifs selon un intertitre de "4 million d'Allemands"), est évident. Les cinq personnes sont, dans leur simplicité tranquille, leur manque de surjeu, leurs réactions aussi authentiques, parfaits pour un tel film, et plus on le voit, et plus on l'aime...

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Published by François Massarelli - dans Muet Billy Wilder 1929
16 mars 2011 3 16 /03 /mars /2011 14:41

A la fin de sa vie, interrogé sur ses films, Wilder disait vouloir les serrer sur son coeur, tous sauf Buddy Buddy, qu'il souhaitait "essayer d'ignorer". De fait, le film est né de la conjonction de trois facteurs: le succès (Relatif) de la sortie de L'emmerdeur (1973), de Edouard Molinaro, d'après une pièce de Francis Veber, aux Etats-Unis; le fait que Diamond et Wilder sentaient l'envie de faire un film leur démanger, et le manque total de succès des deux derniers films de Wilder, qui l'avaient poussé à réviser ses ambitions, c'est-à-dire à accepter la première commande qui vienne. Donc, voici le film que vous aimerez haïr, sorte d'anti-chef d'oeuvre officiel, film mauvais auto-proclamé... C'est un peu court, on va essayer d'y voir clair, avant de dire adieu à Wilder, je pense qu'il faut le faire proprement...

 

Le script, signé de Wilder et Diamond, respecte la trame originale jusqu'à un certain point; dans cette nouvelle version, le tueur à gages Trabucco, qui doit finir un contrat (il a déjà tué deux de ses trois victimes programmées), se retrouve dans le même hotel que Victor Clooney, un médiocre employé de CBS (il est censeur) que sa femme sexuellement insatisfaite a quitté pour le flamboyant et charismatique Docteur Zuckerbrot, un sexologue proriétaire d'un clinique spécialisée dans le sexe, donc. Bien sur, Victor Clooney, suicidaire, va être l'épine dans le pied de Trabucco, et son propre problème va passer devant celui de Trabucco, qui va avoir toutes les peines du monde à exécuter son contrat.

 

Bien sur, le titre fait référence à la "camaraderie" forcée de Trabucco et Clooney, qui tient plus de la thématique obsessionnelle de Francis Veber que de l'apport de Wilder et Diamond, mais l'idée qui sauve partiellement le film, c'est bien sur celle de confier à Lemmon et Matthau les rôles qui leur vont plutôt bien. Par opposition au neurologue de l'histoire originale, le fait que le docteur Zuckerbrot soit un spécialiste du sexe éclaire le film d'une lueur peu glorieuse... Là ou les piques à la censure dans les films précédents de Wilder étaient généralement de savoureux sous-entendus et des actes de bravoure salutaires, cette idée, et les scènes se relatant à cette fameuse clinique du sexe sont plus embarrassantes qu'autre chose, et comme Wilder est Wilder il en a parsemé dans tout le film, avec un Klaus Kinski aussi insupportable que d'habitude dans le rôle du docteur. On rit, principalement  des aventures désastreuses de Trabucco et Clooney, et des personnages en particulier. Wilder reste Wilder lorsqu'il fait agir Lemmon en censeur, y compris dans les plus infimes détails de la vie quotidienne, lui dont le métier est de compter les gros mots et de raboter les scènes trop suggestives dans les fictions montrées sur CBS, il s'exclame, en voyant le pendentif en forme de pénis en érection du bon docteur (Quel gout exquis, mais passons): "Oh! that's the P-Word", un mot qui commence par P, pour Pénis. Mais Wilder, finalement, après avoir contribué à libérer l'écran, ne sait pas trop quoi faire de cette liberté, et elle pèse vite bien lourd.

 

Finalement, Clooney et Trabucco sont deux Américains que tout oppose, mais qui représentent bien le vide de la nation tel qu'il pouvait être ressenti en ces années pré-reaganiennes. La suite allait faire du vide des valeurs un cheval de bataille pour célébrer le culte de l'individu et de la réussite personnelle, avec les conséquences désatreuses que l'on sait, mais en attendant, Clooney et son incapacité sexuelle d'un coté, Trabucco et son obsession pour son objectif, qui fait de lui un tueur surdoué, sont un peu les deux facettes de l'Américain moyen: le trop plein de doute qui mène à l'abattoir, allusion à la contestation tous azimuths qui n'a mené nulle part, et l'absence totale de valeurs, trop encombrantes pour ne pas gêner l'efficacité. Wilder les voue tous deux à l'exil...

 

Voilà, il y a des restes quand même, en dépit de la sale réputation de ce film, et de ce qu'en ont dit non seulement Wilder, mais aussi ses acteurs. Si Lemmon s'est semble-t-il peu exprimé sur le film, Matthau et Kinski ne se sont pas privés, quoique Kinski ait surtout nié être dedans. Il reste soigné, plus soigné (et surtout moins prétentieux) que son prédecesseur, avec un scope de bon aloi, et une musique due à Lalo Schifrin, qui ne cache pas son gout pour l'auto-parodie... Il reste difficile à trouver, signe d'un film qui embarrasse même les ayant-droits, comme si la MGM (A moins que ce film ait été récupéré par Warner comme les autres films de la MGM d'avant 1982) avait elle aussi envie de passer ce film sous silence... le plus triste, c'est que ce film clairement médiocre va signer l'arrêt de la carrière de Diamond et Wilder. Dommage, mais j'en ai donc fini.

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Published by François Massarelli - dans Billy Wilder Navets
12 mars 2011 6 12 /03 /mars /2011 17:26

Une star se tue: elle se jette sous un train près de Paris, comme Anna Karenine, et comme Garbo dans la deuxième version qu'elle a interprétée du classique de Tolstoï. Fedora (Marthe Keller), l'actrice décédée, vivait en recluse auprès de quelques amis dans une villa à Corfou, mais personne ne l'a oubliée: ses funérailles sont grandioses, et un producteur Américain, Barry Detweiler (William Holden), vient rendre un dernier hommage à une femme qu'il a côtoyée... et entame alors un monologue en voix off, racontant comment il se sent responsable de cette mort depuis que, venu tenter de sortir la star recluse de chez elle, miraculeusement restée jeune malgré les années, il a mis les pieds dans ce qui est un sacré panier de crabes, découvrant en particulier l'actrice séquestrée par ses "amis", et maintenue dans une solitude qu'elle supporte de plus en plus mal... mais le producteur n'était décidément pas au bout de ses peines.

Ce scénario, adapté d'une nouvelle, Wilder se l'est approprié dans la mesure où après avoir refait The front Page, il voulait à nouveau s'attaquer à Hollywood. Mal lui en a pris; non qu'il ait subi une censure de la part d'Hollywood, mais le moment était mal choisi: après l'échec commercial de The front page, les producteurs de la universal voyaient d'un oeil maussade le has-been Wilder revenir à ses vieilles amours de Sunset Boulevard, et prédisaient un nouvel échec. de fait le film se fera loin de Hollywood, en co-production, entre la France et l'Allemagne. Loin de Hollywood, Wilder avait réussi un tour de force avec son Holmes, avait accompli des miracles en Italie avec Avanti... Mais pas ici. Les intentions de Wilder concernant ce film sont une chose, le film fini en est une autre: c'est un ratage.

Le miroir aux alouettes, depuis Sunset Boulevard, a encore bien changé. Je dis "encore", puisque c'était déjà le sujet du film de 1950, avec le regard incompréhensif de Norma Desmond sur une ville du cinéma qui ne la reconnaissait plus, elle dont les films avaient bâti toute l'industrie, du moins le pensait-elle; ce n'est donc pas un hasard si de nouveau le "passeur" pour Fedora, est joué par William Holden, et de nouveau lui aussi est dépassé: producteur, mais indépendant: lorsqu'il l'apprend, l'hôtelier (Mario Adorf, excellent) lui propose sa plus petite chambre. De fait, les allusions à ces changements subis par le cinéma américain sont nombreux dans le film, que ce soit de la part de Holden, de Fedora (ou de son alter ego, la diabolique Comtesse qui séquestre "Fedora"), ou de Wilder lui-même: lorsque Holden se plaint de la profusion de barbus qui "tournent sans script, avec une caméra sur lépaule", comment ne pas penser au dédain de Wilder pour une industrie qui se jette effectivement à corps perdu dans de nouveaux défis, et à une incompréhension du vieil artisan pour les méthodes d'improvisation des Coppola, Scorsese et autres Spielberg? De fait, ils sont bien barbus, concédons-le.

Fedora, l'actrice, est donc obsédée par son apparence, ce qu'elle va prouver dans ce film, qui possède une petite énigme: quelle folie pique Fedora, et pourquoi est-elle séquestrée ainsi par son amie la comtesse, et le curieux Docteur Vando (Jose Ferrer), l'homme qui depuis 25 ans maintient l'actrice de nombreuses façons (Chirurgicales, pharmaceutiques, etc) en état de constante jeunesse? Disons que si on reconnait bien Wilder qui dissimule l'indice principal dans des gants blancs qui sont l'un de ces petits cailloux narratifs qu'il aimait tant, le secret est pourtant bien éventé, à tel point qu'il est révélé au public au bout d'une heure, mais c'était cousu de fil blanc. Plus intéressante est l'analogie entre Fedora et son petit monde, plus son retrait de la vie publique, et bien sur Greta Garbo, souvent nommée dans les dialogues, et par des allusions plus ou moins discrètes: son manque total de pudeur sur les plateaux, son film avec Robert Taylor (Camille, ici attribué à Fedora), sa fed.jpgcarrière à la MGM, ses étranges amis, et son obsession de la santé par les plantes ou encore par l'alimentation (Elle a eu une amitié prolongée avec le diététicien Gayelord Hauser). Wilder, qui a côtoyé Garbo pour laquelle il n'avait humainement aucune admiration ni affection, a repris de nombreux traits du personnage, mais il ne faut pas y voir un film à clef: le fait est que le personnage de Greta Garbo, par son sens du secret et du mystère, était un modèle bien pratique. Elle servait ainsi le propos de montrer une vedette qui avait tant à coeur de rester jeune qu'elle en était arrivée à des extrémités inattendues, y compris en mettant en scène sa mort d'une façon morbide et déplacée. Le cinéma, on ne le quitte jamais, semble dire Wilder... Qui s'amuse à mêler le vrai et le faux, en évoquant la culture populaire, mais aussi en convoquant le jeune Michael York et le moins jeune Henry Fonda pour jouer leurs propres rôles. Mais la scène de la remise à Corfou de l'oscar est intéressante: Fonda, président de l'Académie du cinéma, vient chez elle présenter à Fedora un Oscar pour l'ensemble de son oeuvre. Le vieux comédien est très ému, mais sait-il que la femme qu'il a en face de lui n'est pas Fedora? Non, et c'est sans importance: Fedora n'est qu'une image, presqu'un label. De son coté, le vrai Henry Fonda est présenté comme 'Le monsieur', 'le gentleman', voire, 'le président'... On oublie manifestement bien vite qui est Henry Fonda, mais on n'est pas près d'oublier Fedora, qu'importe si c'est elle ou son reflet. Non, Wilder n'aime plus tellement Hollywood, en cette fin des années 70.

D'autres clés du film sont à prendre auprès d'autres actrices que Garbo, toutefois: la relation destructrice de Fedora avec sa toute jeune fille fera penser d'une part à Marlene Dietrich et sa difficile relation avec Maria Riva, sa fille. D'ailleurs, la voix grave affectée par Marthe Keller pour incarner Fedora, en rajoute sur ce point, surtout quand elle chante. Comme elle chante faux, on croirait vraiment entendre Marlene Dietrich... Citée aussi, Joan Crawford était une mère indigne à sa façon. Certes, les comportements lamentables de ces deux mères ont été connus plus tard du grand public, mais Wilder, qui travaillait à Hollywood dès le milieu des années 30, n'était pas le grand public... Bref: Fedora est un film au bagage lourd et aux multiples ramifications, à n'en pas douter.

Le problème, donc, n'est pas dans les intentions, mais dans deux aspects du film, l'un selon moi rédhibitoire, et l'autre furieusement embêtant. Dans cette histoire de la plus grande vedette que la terre ait jamais portée, on n'a à voir son talent que dans une scène d'un de ses films, où la vedette n'a qu'à barboter nue (voir photo plus haut), allusion par ailleurs à une jolie scène de nu de Myrna Loy dans The barbarian, de Sam Wood (ci-contre). Bref, on n'en verra pas grand chose, sinon les caprices et le coté star intouchable et imbue d'elle même... De plus, Marthe Keller n'est pas à l'aise en Anglais, et j'en viens à l'aspect rédhibitoire. Production internationale, le film a été tourné surtout en Anglais, et majoritairement post-synchronisé. Ni Marthe Keller ni Hildegarde Knef (la Comtesse) n'utilisent eurs voix (Knef est doublée et Keller doit affecter une voix grave dans laquelle elle est ridicule), et au moins la moitié des dialogues sonnent faux. Ajoutons que loin des studios Américains, Wilder se lâche. Beaucoup de plans donnent l'impression d'avoir été tournés à la sauvette. On sait quelles difficultés Wilder a du rencontrer pour tourner son film, mais le résultat n'est pas à la hauteur techniquement.

Quoi qu'il en soit, le vieux Wilder est désabusé, et ne tournera qu'un seul film, de retour aux Etats-Unis, pour la MGM, encore en plus... mais la MGM en 1978, comme le dit Barry Detweiler, ce n'est plus ça: c'est exactement ce qu'on pourrait dire de ce film, hélas: Wilder, ce n'est plus ça. Les intentions étaient louables, mais on obtient un étrange film, parfois gauche, parfois attachant, mais dont les coutures craquent de partout.

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Published by François Massarelli - dans Billy Wilder
24 février 2011 4 24 /02 /février /2011 17:06

Retour en arrière? oui, forcément, et par quatre aspects. D'une part, la presse Américaine est un sujet déjà abordé et ce avec une verve impressionnante dans Ace in the hole, en 1951... Ensuite, après deux films en Europe, Wilder retourne en Amérique, et fait comme si, décidément, la nouvelle vague et les nouvelles façons de mettre en scène (Taxi driver, French Connection?) n'avaient pas eu lieu. Il n'y a rien pour distinguer la mise en scène de ce nouveau film de la manière maniaque et rigoureuse qui gouvernait déjà les films de Wilder des années 60, ou 50. Puis, bien sur, le fait est qu'il s'agit d'un remake non pas d'un classique, mais de deux: The Front Page, de Lewis Milestone, 1931, et His girl friday, de Howard Hawks, en 1940... Enfin, Wilder revient à un style dans lequel il ne s'est pas vraiment illustré, celui du film pré-code, mais qu'il aborde avec la même gourmandise intellectuelle que celle qui lui a permis de se mettre dans la peau d'un Américain de 1929 pour Some like it hot: ici, il y aura donc ce fameux argot au débit de mitraillette, qui fait encore aujourd'hui le charme de certains films tournés entre 1930 et 1934, et comme pour appuyer cet hommage discret, il donne à la fin du film un tout petit rôle au vétéran Allen Jenkins, souvent présent dans les films Warner de l'époque (Jimmy the gent, I am a fugitive from a chain gang, par exemple...) dont il était presque un élément ethnique avec son accent New-Yorkais. Mais en matière de langage, Wilder sait désormais pouvoir appeler un chat un chat, et avec Matthau et Lemmon aux commandes, le verbe est haut, souvent coloré, et bien sur riche en gags...

L'histoire de The front page, c'est celle de Hildy Johnson (Lemmon), journaliste vedette du journal dont Walter Burns (Matthau) est le rédacteur en chef: Johnson veut se marier (Avec Susan Sarandon), et Burns veut conserver son atout majeur, à tout prix. C'est, en plus, le moment de faire monter la pression, puisque à Chicago, une exécution se prépare... le "couple" Lemmon - Matthau ne joue jamais aussi bien que lorsqu'ils ne jouent pas ensemble, mais en antagonistes. Avec les coups fourrés de Burns pour retenir Johnson, on est évidemment servis. mais si Wilder et Diamond ont respecté la pièce, dans l'ensemble, et rendu hommage explicitement aux deux films qui ont précédé celui-ci, ils ont quand même adapté à leur façon l'intrigue, et ont plus sorti Burns de sa rédaction que les deux films précédents. Du coup, après le net ralentissement des deux films précédents, The front page revient à la folie, tout comme il revient d'ailleurs à Lemmon et Matthau. rendons leur d'ailleurs justice: ils restent bien le principal atout du film...

 

Fidèle à sa manière, le metteur en scène a rendu donc de discrets hommages aux deux autres films adaptés de la pièce de Hecht et McArthur: dans le cinéma ou travaille Peggy, la fiancée de Hildy (Elle est organiste), une affiche bien en vue: celle de All quiet on the Western Front (1930), de Lewis Milestone, qui tournera ensuite la première adaptation de la pièce. Sinon, alors que Peggy va pratiquement renoncer à partir aux cotés de Hildy, on voit les deux hommes, presque amoureusement enlacés, Lemmon à la machine à écrire, Burns qui lui souffle des idées, et on pense au couple formé par Rosalind Russell et Cary Grant dans les mêmes rôles dans le film de Hawks... Sinon, les allusions variées à la culture de l'époque, très bien mises en valeur par une reconstitution toujours aussi belle, et une auto-allusion, via Some like it hot, au massacre de la St-Valentin, achèvent de rendre ce film assez honnête, mais pas vraiment indispensable, un aimable passage dans la carrière de Wilder. M'est avis que celle-ci touche à sa fin, d'ailleurs, mais ce qu'on peut dire de cet unique film tourné pour la Universal (Oui, Wilder a enfin tourné définitivement la page des Mirisch et de la United artists...) c'est que si on ne peut que se réjouir de voir Wilder s'attaquer de nouveau à la presse, le film n'apporte pas grand chose de nouveau, et le fait qu'il le fasse à travers ce classique filmé et re-filmé rendrait même l'intention gênante. N'y voyons pas non plus un réquisitoire contre la peine de mort, puisque le film date de l'époque bénie durant laquelle les Etats-unis, aidés par une clairvoyante cour suprême et une préoccupation de l'exécutif de plus en plus tourné vers le Vietnam, avaient enfin, et pour neuf ans seulement, arrêtés d'assassiner les gens de façon légale. De plus, en parlant d'époque bénie, on peut aussi remarquer que pour une fois, Wilder se plie à une mode du cinéma mondial, puisque à la même période, les retours en arrière (vers les années 20 ou 10 principalement) étaient nombreux dans le cinéma: The Sting de George roy Hill, Valentino de Ken russell, The magnificent Gatsby de Jack Clayton... Alors ne boudons pas notre plaisir, la prochaine fois qu'on retrouvera Wilder, Lemmon et Matthau, ce sera pour Buddy Buddy, un autre remake. Une autre paire de manches, c'est moi qui vous le dis...

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Published by François Massarelli - dans Billy Wilder Comédie
8 janvier 2011 6 08 /01 /janvier /2011 08:22

Premier film Paramount, première réalisation en solo, première réalisation aux Etats-Unis, première comédie à la Wilder, aussi. On lira de-ci, de-là, les commentateurs parler au sujet de ce film comme du "premier Wilder". Ce genre d'approximations est rendu inévitable. Surtout que The major and the minor est à la fois un film d'une immense signification, et un modeste (presque) début; vrai, cette gentille comédie avec ses airs de ne pas y toucher, semble déja porter en elle les germes de ce que sera la carrière du grand metteur en scène, son oeuvre, ses personnages, ses dialogues... Ses gags allusifs et sa petite manie (Délicieuse) de mélanger le grandiose et le trivial, le sublime et le vulgaire. Après tout, l'argument fera des petits: une jeune femme, Susan Applegate, lassée d'esayer de percer à New York, et fatiguée des avances de vieux cochons auxquels elle prodigue des massages du cuir chevelu, choisit de repartir vers son Iowa natal, mais son argent ne le lui permet pas; elle se fait donc passer pour une enfant de douze ans, Sousou, et à la faveur d'une poursuite dans le train, se réfugie dans le compartiment du major Philip Kirby, instructeur d'une académie militaire, dans laquelle elle va rester environ une semaine: elle y aura fort à faire, repoussant les avances de cadets tous plus entreprenants les uns que les autres, et réalisant qu'il lui faut empêcher le mariage de 'son' major avec une abominable pimbêche, Pamela Hill. Son passé revient toutefois la hanter, puisque c'est un des vieux dégoutants auxquels elle a refusé de céder qui la reconnaitra et le dira à Miss Hill, justement...

Au delà des recours Wilderiens au sous-entendu et de l'inévitable obsession sexuelle de 80% des males (le reste de l'oeuvre portera ce pourcentage à 99% mais ici les plus obsédés sont des adolescents en uniforme, qui utilisent tous le même vieux trucs, prétexte à quelques allusions verbales réjouissantes), le mensonge et la dsimulation, accompagnés d'occasionnels déguisements ou inversion de personnages, reviendront en force: Some like it hot, bien sur, mais aussi Kiss me stupid, The private life of Sherlock Holmes, The fortune cookie, Irma la douce, et dans un autre genre Witness for the prosecution!


D'autre part, le film est vraiment un conte de fée, baigné évidemment dans l'Amérique de 1942 (Parmi les signes extérieurs de culture populaire, on remarquera le gag des élèves de l'école voisine qui se prennent toutes pour Veronica Lake, la passion pour Benny Goodman d'un jeune cadet doué en claquettes...), avec sa Cendrillon à l'envers, son prince charmant, sa grenouille : un véritable petit caillou, isolé durant le film par une des bonnes fées, Lucy, la seule à connaitre la vérité: à douze ans, et très précoce, elle est passionnée de science et a isolé un tétard à fins d'expérimentation. A la fin, le don de cette grenouille à Susan va permettre la rencontre du Major et de la vraie Susan. Et le film a bien sur sa méchante fée; cette tendance reviendra chez Wilder, lui inspirant d'authentiques contes (Sabrina) ou des histoires plus détournées (Irma), mais les mélangeant toujours au vulgaire avec méthode et délectation.


La méchante fée, c'est l'abominable fiancée, Pamela Hill, flanquée en guise de balise d'un tic verbal: elle passe son temps à dire l'adjectif "Beguiling". Une manie qui permettra à Susan-Sousou de l'imiter efficacement pour se faire passer pour elle et accélérer la promotion voulue par Kirby. Par ailleurs, pour une femme qui vit dans un contexte militaire, le nom de Hill, renvoie à une colline à prendre: entre miss HIll et sa carrière de soldat, Kirby doit choisir sa bataille. Si Kirby est un nom neutre et vaguement sympathique, Miss Applegate, qui habite à Stevenson, Iowa, renvoie à l'amérique profonde, celle qu'on retrouvera des années plus tard à Climax, nevada, ou dans l'Arizona de Ace in the hole. Bien sur, Applegate renvoie aussi à cette si Américaine denrée qu'est la tarte aux pommes, même si Mrs Applegate vend... des fraises.


Ainsi, film-matrice plus marquant que le sympathique mais brouillon Mauvaise graine, The major and the minor est-il un digne début pour son metteur en scène; cependant, si on prend plaisir à la comédie, certains aspects restent encore embryonnaires. Ginger Rogers, déja revenue de tout, peine à aller au-delà de l'amertume d'une vie déja vécue. On aura plus tard, plus d'affection pour les personnages à venir, et cette grande andouille de Ray Milland est plus attachant, finalement. Mais quelle naïveté! L'histoire ne tient pas vraiment debout, au-delà de son charme et de sa joliesse... Un moment durant lequel le cinéaste, avec la complicité de son chef opérateur Leo Tover, met Susan en danger, puisqu'elle a décidé de dire la vérité à son major, et s'ets habillée en femme, la voit déambuler dans les couloirs désert, et peu éclairés de l'académie militaire, et bien sur au lieu de rendez-vous, le major est absent, et Miss Hill, qui a flairé le pot-aux-roses, l'attend. la gravité affleure, et la lutte entre les deux femmes reste courtoise, mais la photo louche vers le noir... Cet aspect marquera durablement l'oeuvre de Billy Wilder, les trois films suivants en fourniront l'essence: Five graves to cairo, Double indemnity, The lost week-end, trois films noirs, dont un joyau, permettront à Billy Wilder d'enfin donner à sa verve sa vraie couleur, et de signer, toujours avec son co-scénariste Charles Brackett, des comédies plus graves qu'il n'y parait. A foreign affair, avec marlene Dietrich, sera une meilleure introduction à la comédie selon wilder: drôle, toujours. Caustique, bien sur. Mais surtout noire, noire...

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Published by François Massarelli - dans Billy Wilder Comédie