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  • : Allen John's attic
  • : Quelques articles et réflexions sur le cinéma, et sur d'autres choses lorsque le temps et l'envie le permettront...
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22 mars 2021 1 22 /03 /mars /2021 18:17

Un ferry qui fait la liaison entre deux îles (un "bac", donc) accoste, et un couple à moto se renseigne: ont ils le temps d'attraper un autre ferry à l'autre bout de l'île? On leur répond qu'ils se mettront en danger s'ils envisagent de l'attraper. Ils partent quand même...

C'est une commande du ministère des transports de Copenhague, et ça ne se sent pas vraiment. Disons que le message, au moins, est clair, et qu'on n'est pas forcément tonné que la finalité soit didactique. Mais c'est si rigoureux et si réussi que pas un seul instant ça ne ressemble à un travail e commande. Comme dans ses meilleurs films, qu'ils soient muets ou très peu parlant, Dreyer raconte tout avec l'image et installe avec maestria une tension formidable.

Il est évident que ces deux personnes qui ont cru être plus malins que tout le monde vont avoir un accident, mais le cinéaste ne dit pas quand. Ils jouent même sur un double suspense: d'une part, vont-ils échapper à leur destin malgré tout, et d'autre part quand vont ils rencontrer la mort? ...Histoire de nous donner un petit signe avant d'asséner le coup de grâce, Dreyer a convoqué un homme, un chauffeur comme les autres... Mais l'éclairage, le regard équivoque et un maquillage effrayant le rendent tout de suite bien plus menaçant, comme cet inconnu à la faux rencontré au hasard d'un plan dans Vampyr: on ne le savait pas, mais c'était littéralement une course contre la mort.. Et la mort n'aime pas perdre.

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Published by François Massarelli - dans Carl Theodor Dreyer
22 mars 2021 1 22 /03 /mars /2021 18:06

Le Danemark est occupé quand ce film a été tourné, et le propos de la Palladium était simple : il n’y a plus de films ou presque au Danemark, les gens ont besoin de se changer les idées, faisons donc appel au vétéran Dreyer, il a besoin de tourner et tout le monde sera content…

A ce niveau c’est raté. Certes, le film raconte une histoire humaine en pleine renaissance protestante, dans un Danemark rigoriste, avec des procès en sorcellerie et des exécutions sur le bûcher, mais comment dire ? …ce n’est pas un film d’aventures, ni une comédie loin de là. Dreyer a ni plus ni moins fait du Dreyer, et c’est l’un de ses films les plus noirs. par dessus le marché, le public visé et la critique contemporaine n'ont pas, mais alors pas du tout apprécié.

Dans une petite bourgade, un pasteur d’un certain âge, Absalon, s’est remarié avec Anne, une jeune femme, que sa belle-mère déteste. Martin, le grand fils du pasteur, est sur le point de revenir. Absalon a hâte de retrouver son fils, ce qui lui permettra de se sortir l’esprit, car il est très impliqué dans la chasse aux sorcières. Le conseil s’apprête à condamner et exécuter une vieille dame, Herlofs Marte, pour sorcellerie, mais celle-ci dénonce la mère de la jeune Anne… Absalon essaie d’étouffer l’affaire… Par-dessus le marché, Martin et Anne tombent dans les bras l’un de l’autre, et bientôt Anne parle ouvertement de son souhait de voir mourir Absalon…

Le film est très ambigu, ne donnant jamais la clé de ce qui s’y passe : Marte et les autres sont-elles effectivement des sorcières, ou pas ? Anne est-elle oui ou non douée des mêmes pouvoirs maléfiques que ceux, supposés, de sa mère ? La mise en scène nous laisse activement dans l’ambiguité, du début à la fin, mais je pense que Dreyer voulait tout simplement rendre palpable la croyance de tout une communauté, afin d’opposer le libre arbitre de l’amour exclusif de Martin et Anne. C’est ici que le pire moment du drame va se jouer, vers la fin du film, quand le jeune homme, sous haute influence de la communauté, va la trahir.

Du même coup, des voix se sont élevées à la libération pour célébrer un esprit de résistance qui aurait été représenté dans ce film, une résistance face à la fatalité de l’occupation, symbolisée par les deux jeunes gens et leur tentation d’amour en toute liberté. Une interprétation réfutée par Dreyer, qui lui affirmait vouloir juste y opposer, dans un équilibre instable, l’amour des uns et le fanatisme des autres, sans y apposer de lecture contemporaine. Il en profitait aussi pour prolonger l'angoisse face à la mort de Jeanne d'Arc dans son film le plus célèbre. Quelle interprétation alors? Aucune: dans son mystère, le film demeure…

 

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Published by François Massarelli - dans Carl Theodor Dreyer
21 mars 2021 7 21 /03 /mars /2021 09:04

Dreyer a été éloigné des studios de cinéma durant 10 ans, à la suite de l'échec de Vampyr, son premier film sonore... Toutes ses tentatives ont échoué: un projet de film documentaire, une commande du gouvernement nazi qu'il a refusé d'honorer, et même un désir de s'installer en Angleterre pour y tourner un film, ce qui ne se fera pas. C'est donc le gouvernement Danois (sous l'influence d'une occupation des nazis, quand même) qui va le tirer de ce mauvais pas en lui confiant la réalisation d'un court métrage qui lui remettra le pied à l'étrier et lui permettra d'entre prendre Jour de Colère.

Cette Aide aux mères est un intéressant exercice, dont le but est d'aborder la condition des femmes, par le biais de leur rôle de mère. Le film montre comment les jeunes femmes qui sont tentées d'avorter reçoivent l'aide d'organisme de santé, et sont accompagnées dans leur derniers mois de grossesse, jusqu'à la naissance, et au-delà. Avec des acteurs et actrices non professionnels, Dreyer recrée les situations, et c'est très soigné. A noter, que dans son film il attend environ deux minutes avant de représenter les hommes et les femmes, en se concentrant sur divers aspects matériels de la grossesse. A noter aussi, une certaine ambiguité quand au rôle des pères, qui en filigrane, semblent souvent être violent, mais à la fin tout est pour le mieux dans le meilleur des mondes occupés...

 

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Published by François Massarelli - dans Carl Theodor Dreyer
29 juin 2020 1 29 /06 /juin /2020 15:10

En Norvège, il y a bien longtemps, Söfren et Mari sont deux jeunes fiancés, et lui, étudiant en théologie, est candidat pour le poste de pasteur d'un petit village... Il gagne haut la main,, face à deux concurrents qui ne font pas le poids, face aussi bien à la rigueur de ses vues théologiques, que face à son humanité chaleureuse... Mais ils ignoraient un détail: le job a pour coutume d'impliquer le mariage avec la veuve du prédécesseur, et celle-ci, Dame Margarethe, n'est plus de la dernière fraîcheur. Söfren et Mari vont donc devoir composer avec cette nouvelle inattendue, et bien sûr, avoir hâte que le temps fasse son travail et rende le jeune homme veuf à son tour... Mais c'est que Dame Margarethe a épuisé déjà trois maris...

Le troisième long métrage muet de Dreyer nous change de l'atmosphère de tous ces films, par un ton de comédie inattendu et qui reste après tout totalement dans l'esprit d'un conte médiéval: il n'en reste pas moins un film situé dans un cadre très religieux, qui nous raconte l'histoire d'une vocation et d'un passage inattendu, dans lequel la foi joue le premier rôle. Ce passage, c'est celui de la passion et de la rigueur du métier, que ne pratiquait certes pas la vieille dame, mais dont elle est elle aussi garante, par son infatigable règne sur le presbytère! Elle n'hésite d'ailleurs pas à montrer par la menace physique à Söfren qui est la patronne, dans une scène dont le comique cuisant est fortifié par le côté frontal de la mise en scène...

Car Dreyer a rendu compte de l'intrigue d'une façon aussi directe que possible, sans fioritures, ni aucun filtre... Il laisse la comédie jouer son rôle et ça lui va bien. Le film bénéficie aussi du naturel de tous ses interprètes; la mention spéciale va, c'est inévitable, à l'extraordinaire Hildurg Carlberg qui joue le difficile rôle de la Veuve; celle-ci doit passer du statut de quasi-sorcière à celui d'une aïeule chérie et respectée, et est la cible de toute l'invention de Söfren, qui passe par bien des stratagèmes pour tenter de se débarrasser d'elle...

Söfren est un personnage précurseur dans l'oeuvre de Dreyer, un jeune frimeur qui avait semble-t-il, avec à peine vingt ans d'âge. Dreyer se moque gentiment du jeune coq, très sûr de lui, qui va se déballonner quand il apprendra le prix de son poste... Il nous montre aussi l'importance de la femme dans le foyer, avec la séquence mentionnée plus haut... Un photo de publicité existe d'ailleurs, qui montre comment Söfren a eu symboliquement les bras sectionnés en arrivant au village et en acceptant d'épouser la vieille dame. Il va subit toute l'épreuve comme une initiation, et devenir sans doute un bien meilleur pasteur à l'issue de l'expérience.

Ce film Suédois, tourné en Norvège dans des décors formidables (un village-musée qui reconstitue un hameau à l'ancienne, donc des décors aussi authentiques que possible) permet à Dreyer de questionner la trace de la foi dans une certaine vision d'un quotidien rigoriste; il est une première incursion dans l'intimité d'un peuple, avant son incursion dans la famille Danoise en 1925 (Le maître du logis)... C'est aussi la première fois que Dreyer sort du Danemark pour participer à d'autres cinématographies: il y en aura d'autres, bien sûr, et non des moindres.

 

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Published by François Massarelli - dans Muet 1921 Carl Theodor Dreyer Comédie
23 février 2018 5 23 /02 /février /2018 17:17

On pourrait gloser sur le titre de ce film, qui est aussi l'appellation du roman de Hermann Bang adapté par Dreyer et la scénariste Thea Von Harbou: car si Michael est bien le titre du sixième film du metteur en scène, le personnage qui porte ce nom, interprété par Walter Slezak dans toute la séduction de sa jeunesse, n'est pas le héros. On aurait compris que le film s'appelle Claude Zoret.

Ce dernier (Benjamin Christensen) est peintre, et sculpteur, et il a réussi: une carrière entière, dont l'essentiel est déjà derrière lui, à rencontrer la gloire, mais jamais autant que depuis qu'il a rencontré Michael. C'était un jeune peintre qui venait pour montrer ses oeuvres, mais le maître n'a pas été convaincu. Par le métier du jeune homme, du moins, car il n'a pas été insensible à sa beauté, et à partir de cette rencontre, Michael est devenu le modèle quasi exclusif de Zoret. Tout en conservant un appartement, Michael est chez lui chez son ami, et la complicité qui les unit est évidente. Jusqu'au jour où Zoret reçoit la visite d'une femme noble au bout du rouleau qui lui commande un portrait... tenté de refuser, l'artiste s'exécute, mais s'avère vite incapable de travailler. Mais Michael lui vient en aide, et va même apposer le seul trait de génie du tableau, les yeux de la belle comtesse Zamikow (Nora Gregor)... Zoret a été incapable de sen inspirer, mais Michael n'arrivera pas à cacher qu'il est très attiré par le jeune femme...

Pour la deuxième fois, Dreyer tourne pour l'Allemagne. Mais contrairement à Aimez-vous les uns les autres (1922), tourné en décors naturels, celui-ci va être tourné dans le cadre rassurant et particulièrement professionnel de la Decla Bioscop: avec le concours de Thea Von Harbou, du chef-opérateur mythique Karl Freund (Qui interprète aussi un petit rôle dans le film), et avec une galerie d'acteurs impressionnants, le metteur en scène semble tout à coup échapper au cadre si austère de ses productions habituelles, mais on ne peut pas s'y tromper, Michael porte vraiment sa marque. N'oublions pas qu'à cette époque, il n'a pas son pareil pour adapter sa mise en scène et son cadre aux exigences ponctuelles de son oeuvre. Alors forcément, avec Karl Freund à la barre et un sujet qui tourne autour de l'art sous toutes ses formes, le style est apparemment opulent, riche et particulièrement soigné. 

"Apparemment" opulent, oui, car Dreyer réadapte les décors à sa guise, pousse les meubles et les objets qui encombrent la riche demeure de l'artiste, pour y ménager des espaces vides, et placer sa caméra le plus loin possible de l'action... Il fait réellement sienne cette histoire de possession artistique et amoureuse, au point qu'on en viendrait même à se demander qui, de la "muse" Von Harbou (Ancienne épouse d'un artiste délirant, Klein-Rogge, désormais mariée à un autre artiste plus énorme encore, Fritz Lang), ou de l'austère mais mystérieux Dreyer, a vécu une telle histoire d'amour.

Une histoire d'amour, donc, entre un peintre et son modèle. Malgré tous les efforts de circonstance pour faire dire aux intertitres que Michael est "le fils adoptif" de Zoret, le lien amoureux est évident entre eux. Et souligné, d'ailleurs, par une autre intrigue amoureuse, celle du Duc de Monthieu (Didier Aslan) pour la belle Alice (Grete Mosheim). celle-ci aussi se finira mal, du reste... Et l'amour de l'artiste pour le jeune homme va être particulièrement trahi par l'idylle qui va se nouer entre Michael et la Comtesse. Dans un premier temps, il va ressentir la trahison par à-coups, avant de voir Michael le déserter petit à petit, puis ne plus venir le voir que par intérêt, profitant de chacun de ses visites pour voler l'un ou l'autre objet. Pour les vendre, parfois, ou pour les posséder car ils font partie du standing qu'il entend acquérir, et puis... il y a aussi que Michael pense le moment venu d'afficher la sophistication apprise auprès de son maître. Et il est frappant de voir que la décoration de la maison de Zoret (entièrement dédiée à l'art, souligné, mis en valeur partout) trouve un écho déformé dans l'appartement en fouillis de Michael, dont les tableaux qui occupent l'espace sont mis en parallèle avec des objets plus hétéroclites (des marionnettes notamment). Tout en lui volant son argenterie, il ne cesse de s'éloigner de son mentor...

Mais Zoret ne cessera pas d'aimer son protégé, y compris lorsque celui-ci négligera de venir le visiter sur son lit de mort. La fin continue de souligner les différences entre Zoret (qui meurt littéralement au pied de sa dernière oeuvre, qui le représente souffrant abandonné de tous) et Michael qui prend du plaisir, au pied d'un portrait de lui gigantesque peint par Zoret bien sûr. le double cadeau du maître (Il l'a peint lui entre tous, et il lui a offert la monumentale toile) s'appelle Le vainqueur...

Là encore, Michael n'est pourtant pas suffisamment un salaud pour qu'on le déteste, et on est loin du mélodrame. Il représente juste le passage d'une muse, et la chance pour Zoret d'avoir aimé: il le dit lui même, car il sait quelle puissance avait sa passion pour son jeune modèle. A la fin, Zoret est moins un homme sacrifié à son art, qu'un artiste qui a été au bout de sa passion, et qui a inscrit à la fois la fin de son amour et la fin de sa vie, dans sa ligne de vie. Ce qui fait quand même, encore une fois bien plus qu'un film impersonnel tourné à Berlin, mais bien l'un des authentiques films majeurs d'un cinéaste décidément furieusement atypiques. Et cerise sur le gâteau, il est du début à la fin la chronique de l'amour d'un homme pour un autre, sans jamais la moindre diabolisation, ni le moindre remords. Belle prouesse, quand même...

 

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Published by François Massarelli - dans Carl Theodor Dreyer Muet 1924
13 août 2017 7 13 /08 /août /2017 10:13

A la fois inspiré par Intolerance et ses quatre histoires, et par l'actualité récente, Dreyer réalise après Le Président une oeuvre fleuve en 157 minutes. Chacune des intrigues du film, qui se succèdent en bon ordre plutôt que d'adopter le mélange à la Griffith, concerne une occasion pour Satan de tenter l'homme, à l'initiation de Dieu lui-même. C'est donc avec répulsion que Satan tente avec succès Judas pour qu'il livre le Christ; puis il pousse un prêtre amoureux, durant l'inquisition, à dénoncer la femme dont il est épris; durant la Révolution Française, il se glisse entre une famille noble qui souhaite sauver Marie-Antoinette de la mort, et le tribunal révolutionnaire, en tentant un domestique dévoué à la comtesse de Chambord; enfin, la dernière histoire est située en 1918: durant la tentative des Soviétique de propager la révolution en Finlande, Satan tente de subvertir des paysans Finlandais afin qu'ils trahissent...

A chaque fois, c'est avec réticence que Satan (Helge Nissen) entend Dieu lui intimer l'ordre de "continuer son oeuvre maléfique". Car à chaque fois que l'ange déchu réussit son travail imposé de tentation, sa punition se prolonge. S'il échoue, il est épargné de 1000 années de disgrâce...

Les choix de Dreyer sont à la fois universels (Mais d'une façon très naïve, on le verra après!), et teintés d'une certaine vision politique conservatrice: les deux gros morceaux du film restent bien sur l'épisode Français, qui occupe quasiment une heure à lui seul, et l'épisode Finlandais qui  beaucoup motivé le réalisateur: il y expérimente le drame en décor naturel et boisé, une tendance qu'il affectionne particulièrement sur ses films muets à venir... Ces deux épisodes sont vraiment marqués d'un parti-pris anti-révolutionnaire qui, dans l'épisode Français, fait presque penser aux égarements de Griffith dans ses intertitres de Orphans of the storm, qui compare Robespierre et les Bochéviks! C'est justement ce qui vaudra au réalisateur de vives critiques de la gauche Danoise ...et européenne: un critique comme Sadoul se méfiera toute sa vie du réalisateur, par principe. Mais bon, on ne peut pas lui en vouloir; il était Stalinien. 

Quant à la thématique religieuse, elle a attiré, à l'inverse, sur le réalisateur, les foudres de la droite Protestante qui l'accusait de blasphème. Il est vrai que le principal thème du film est celui du libre-arbitre, et le fait que le mal est inéluctablement en chacun, avant d'être inspiré par le diable. Le diable ici ne fait que le sale boulot imposé par Dieu. Une scène de l'épisode Français est très frappante dans ce qui est autrement un peu trop mécanique (Exposition d'une époque, rôle de Satan, tentation, désastre, puis on passe à l'histoire suivante): alors que sa stratégie a réussi au-delà de toute espérance, Satan pour une fois se présente sous son vrai jour à celui dont il a mené la tentation, et lui passe un savon monumental, en lui disant qu'il mérite effectivement la damnation éternelle! Nul doute que Lang, au moment de réaliser l'année suivante sa "mort lasse" (Der müde Tod), se souviendra de ce Satan paradoxal.

Pour le rigoriste Dreyer, le film s'avère un intéressant champ d'expérimentation... Il soigne ses décors, choisit ses acteurs, et impose un jeu tout en retenue. Je regrette une tendance à exagérer la lenteur qui vire à la pesanteur parfois: cette impression que tout ceci est trop sérieux pour que l'action s'emballe... Mais maquillage, costumes, décors sont si soignés qu'on est face à un film d'une immense beauté; raté, bancal, répétitif oui, mais fascinant dans sa rigueur.

 

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Published by François Massarelli - dans Muet 1920 Carl Theodor Dreyer
11 mars 2017 6 11 /03 /mars /2017 08:15

Une histoire d'amour, certes, mais avec Dreyer, il ne faut pas s'attendre à du torride... Le film se situe dans la fin de la période muette du cinéaste, à l'époque durant laquelle il raffine son art et se débarrasse progressivement de tout ce qui le gêne: le maquillage, les excès de jeu en tous genres (Non qu'il ait été jusqu'à présent connu pour l'emphase de ses acteurs, mais passons) et même, semble-t-il les acteurs eux-même! Je m'explique: ce film, coproduction Suédoise et Norvégienne pour le réalisateur Danois, se conforme à un style très courant dans le cinéma Norvégien: la nature prime, et le naturalisme du jeu reste une règle absolue, à laquelle le metteur en scène se conforme d'autant plus facilement, que c'est ce qu'il a toujours cherché. D'où, probablement, la simplicité absolue, quasi janséniste, de l'action dans un film qui reste très clair et très linéaire dans son intrigue:

Tore, le fils d'un fermier peu fortuné, s'en retourne au pays, pour aider son père. Sa voisine Berit s'en réjouit, car depuis l'enfance les deux sont amoureux sans jamais s'en être parlé. Mais avec le travail conséquent abattu par Tore sur la ferme de son père pour en redresser la situation, les perspectives d'avenir se précisent, et Tore commence à esquisser le projet de demander au père de Berit la main de la jeune femme. manque de chance, il est coiffé au poteau par une autre famille, respectable et respectée, et le papa refuse donc d'envisager de la marier à Tore, qui n'a rien...

Il manque d'enjeu, en dépit de cette intrigue mélodramatique à souhait: en effet, Dreyer résout ce conflit classique aux deux tiers du film, pour laisser la nature sauvage prendre le dessus... Le dernier acte montre comment le fiancé éconduit va tenter de saboter le jour du mariage en libérant les troncs d'arbre entreposés sur le bord de la rivière, sur laquelle les deux amoureux doivent être véhiculés pour rejoindre leur maison après la cérémonie de mariage. 

C'est une belle séquence, et tout le film reste agréable bien sûr à voir, pour la simplicité rayonnante du jeu des deux acteurs principaux (Dreyer a clairement trouvé définitivement son style, et n'en variera plus jamais) et pour la façon dont, en cet été 1925, le metteur en scène a utilisé la beauté lyrique de la nature Norvégienne. Mais c'est quand même un bien petit film au regard de celui qui lui succède dans la filmographie muette en dents de scie de ce géant du cinéma... Mais au moins, Glomdalsbruden se rattache-t-il à la thématique de Dreyer, effectuant un parallèle entre l'amour timide mais sans conteste de Berit et Tore, la beauté de la nature, et la volonté bienveillante de Dieu sur les deux amoureux... Car oui, ce film se termine plutôt bien. Et la façon dont Berit est opprimée par la culture locale, comme toutes les femmes, rejoint l'humanisme de l'oeuvre entière.

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Published by François Massarelli - dans 1926 Muet Carl Theodor Dreyer
23 août 2015 7 23 /08 /août /2015 16:56

Der var eingang, ou Il était une fois, le cinquième film de Dreyer reste probablement l'un de ses moins connus, et forcément, on le comprend d'autant mieux que la moitié en a disparu, et que si la cinémathèque Danoise a procédé à une reconstitution à partir de ce qui reste, elle est tout sauf confortable à regarder: il manque entre autres la fin, et plusieurs passages intermédiaires, qui en rendant le visionnage difficile. C'est d'autant plus dommage qu'il s'agit, à sa façon, d'un film unique dans l'oeuvre: une comédie narrée à la façon d'un conte de fées, en deux parties, dont une sous forte influence du Lubitsch de La princesse aux huîtres, et l'autre plus traditionnelle pour le metteur en scène, tournée en plaine forêt, avec une approche plus naturaliste:

Dans le royaume d'illyria, le roi (Peter Jerndorff) souhaite marier sa fille (Clara Wierth, également connue sous le nom de Clara Pontopiddan) qui ne manque pas de prétendants, mais qui est tellement capricieuse que c'est quasi impossible de la contenter. Elle a une fâcheuse tendance à exiger qu'on pende les princes qui ne lui plaisent pas, et aucun ne lui plait... Arrive alors le prince du Danemark (Svend Metling), qui est rejeté comme les autres, mais qui va user de subtilité: il réussit à trouver un stratagème pour compromettre la jeune femme, qui va le suivre contrainte et forcée, sans l'avoir reconnu, puis vivre avec lui dans une cabane au fond des bois un quotidien auquel elle n'est pas préparée, jusqu'à ce que l'amour fasse son travail.

La première partie est sans doute la plus épargnée par les années, et on apprécie de voir Dreyer, même s'il n'est pas toujours à l'aise, pousser ses acteurs, en particulier Clara Wierth, à l'excentricité et au grotesque. Le film se poursuit avec un stratagème, qui va pousser la jeune femme à voir le monde d'une façon différente et à changer, comme dans Le maître du logis... Le film est une commande, une adaptation d'une pièce un brin nationaliste, qui souhaitait montrer la rigueur et l'humanité dont savent faire preuve es Danois, et cet aspect de conte de fée vient de ce que la pièce était en fait basée sur plusieurs sources, dont Hans Christian Andersen... Et The taming of the Shrew, de Shakespeare.

https://www.stumfilm.dk/en/stumfilm/streaming/film/der-var-engang

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Published by François Massarelli - dans Carl Theodor Dreyer Muet 1922 DFI
9 mai 2014 5 09 /05 /mai /2014 17:53

Le titre original de ce film étonnant (Du skal aere din hustru) signifie en Danois "tu honoreras ton épouse", et il est repris en conclusion de l'intrigue. Une intrigue parfois austère, que Dreyer considérait comme une comédie, et qui était inspirée d'une pièce à succès de Svend Rydom, La chute du Tyran... Dreyer souhaitait profiter de cette histoire de tyran domestique qui a mené son épouse à la crise pure et simple, et à quitter au moins momentanément le domicile familial, pour narrer un conte fait de gestes quotidiens, anodins et banals auxquels pour une fois on allait pouvoir s'intéresser. A ce titre, le réalisateur a souhaité, mais n'a pas obtenu de la Palladium, la société productrice, tourner dans un vrai appartement: devant la difficulté technique, il a été préconisé de tourner en studio, mais en laissant Dreyer s'occuper à sa guise de la décoration. Le résultat est superbe de précision, de banalité, avec des papiers peints, des meubles, des riens qui semblent avoir toujours été là, et qui rendent bien l'impression du quotidien d'une famille, réglée autour de la personne du chef de famille...

Viktor Frandsen (Johannes Meyer), un homme dont la carrière a connu des meilleurs jours, est un vrai tyran pour sa famille, en particulier pour son épouse Ida (Astrid Holm). Celle-ci a une confidente, Mads, la vieille nourrice de son mari (Mathilde Nielsen). Exaspérée de voir Ida souffrir des remontrances incessantes et du caractère exigeant de son mari, elle lui conseille de prendre du champ, et va s'installer à la maison, opposant aux caprices de Viktor sa propre main de fer, et lui faisant surtout goûter à la vérité d'une vie domestique bien remplie...

C'est un grand film, relativement osé pour son époque puisque l'essentiel de l'intrigue y est domestique... L'enjeu est simple: pour Viktor, il faut qu'Ida revienne, afin de le libérer de son nouveau carcan; pour Ida, Mads et d'autres (Essentiellement des femmes: la mère d'Ida est complice, ainsi que Karen, la fille des Frandsen), c'est différent: leur souhait est que Viktor non seulement fasse amende honorable, et comprenne non seulement à quel point il a pu blesser son épouse et ses enfants par son comportement, mais aussi qu'il ressente la portée de chaque geste du quotidien, qu'il comprenne à quel point le travail domestique est difficile. D'où l'importance soulignée constamment dans l'intrigue, de chaque geste. A la fin du film, il est possible pour le spectateur de savoir exactement quels sont les rituels de la maison... Quant à l'aspect de comédie, il est amené en particulier par la confrontation entre les deux fortes têtes que sont Viktor et Mads... Mais l'homme ne fait pas le poids devant la digne mais redoutable vieille dame.

Il manque encore un peu de chemin à faire pour Dreyer et ses collaborateurs pour qu'on puisse taxer leur film de féministe, mais il s'agit au moins d'un pas en avant dans la mesure ou il est question non seulement de respect, mais aussi d'aller au-delà de la convention hiérarchique du mariage, pour revenir à ce qui devrait être le fondement même de tout ménage qui se respecte: l'amour et la tendresse. Parmi les objets importants du film, le battant en forme de coeur d'une pendule qui égrène les heures du ménage, aura le dernier mot. Dreyer avec ce film au plus près des corps et des visages accomplit une oeuvre moderne, qui porte déjà en elle bien des éléments qui feront la réussite de la Passion de Jeanne d'Arc.

https://www.stumfilm.dk/en/stumfilm/streaming/film/du-skal-aere-din-hustru

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Published by François Massarelli - dans Carl Theodor Dreyer Muet 1925 DFI
20 janvier 2013 7 20 /01 /janvier /2013 16:21

Le cinquième film de Dreyer est aussi le premier de ses deux films muets Allemands. Bien que Danois, le réalisateur ne se cantonnait à cette époque jamais à son pays, allant au gré des propositions de studio en studio, en totale liberté souvent. Mais ce film rare, perdu puis retrouvé et restauré est d'autant plus intéressant qu'il nous montre une facette bien connue, honteuse de l'histoire de la Russie, mais rarement montrée au cinéma; à plus forte raison à cette époque troublée qu'était les années 20: l'utilisation par les autorités de tous les clichés antisémites afin de désigner un bouc émissaire et éviter une révolte... Jusqu'au massacre s'il le faut. Les acteurs ont été recrutés par Dreyer de tous les côtés: acteurs de théâtre expatriés depuis Moscou avec la troupe Stanislavski, figurants amateurs issus pour beaucoup de l'émigration Juive (Dont certains ont d'ailleurs vécu les évènements dont il est question), mais aussi acteurs Allemands ou Danois (on reconnait le fidèle Johannes Meyer). Le film bénéficie d'un réalisme parfois sordide, et de tournage dans des endroits aussi authentiques que possible.

On fait la connaissance de la famille Juive Segal, en particulier de la fille Hanne-Liebe, dont l'arrivée à l'école Othodoxe est tolérée, mais elle sera exclue à cause de ragots colportés par un voisin sur elle et son ami Sascha. Elle décide, pour échapper à un mariage arrangé, de prendre le chemin de St Petersbourg pour y vivre chez son frère, qui a fait le choix de se convertir au Christianisme à la fin de ses études, mais c'est un choix qu'il regrette, ayant du en plus couper les ponts avec sa famille. Parallèlement, nous suivons aussi Sascha, dont les sympathies politiques vont le pousser à s'associer avec des anarchistes qui sont le jouet d'un agitateur, Rylowitsch, qui va trahir la cause pour travailler avec la police tsariste: c'est lui qui va dénoncer Sascha, mais aussi Hanne-Liebe, et qui va ensuite se rendre dans le ghetto et pousser les Russes à se venger sur les Juifs, alors que de leur coté les Segal pleurent leur mère récemment décédée...

On se perd un peu dans le début d'une intrigue qui multiplie les propositions, mais le film est vite passionnant, par le ton résolument réaliste d'abord, par la force de ses acteurs ensuite; comme toujours chez Dreyer il faut considérer l'action sur deux plans: le plan physique, strictement vécu de l'intrigue, et une dimension spirituelle et morale, explorée à travers les quelques passerelles entre les différentes communautés, mais aussi et surtout, hélas, à travers les manifestations explicites (Et violentes) d'intolérance à l'égard des Juifs. On y parle de sacrements, de prière, avec un arrière-plan documentaire qui a par exemple souvent fait reculer le cinéma Américain... Et les spécificités, les croyances (L'impureté du porc, par exemple) y sont utilisées sans pour autant qu'il y ait une quelconque ironie. Le mécanisme d'un pogrom y est détaillé de façon rare là encore, depuis une entrevue entre une espionne et le chef de la police, jusqu'à la concrétisation par le biais du bouche à oreille, et enfin la manifestation de haine, avec des images qui sont sans ambiguité. Pour résumer, on pourrait les comparer au déchaînement de violence représenté par le massacre de la St-Barthélémy, vu dans Intolerance (1916) de Griffith, mais en pire... Le film fait sans aucune équivoque, non le procès de l'église orthodoxe, mais celui de l'intolérance, de la haine et de la bêtise, la marque ici d'un authentique humaniste, intéressé par l'exploration de l'âme et de la morale humaine face à la religion, comme il l'avait déjà fait dans l'intrigant Pages arrachées du livre de Satan, et comme il allait le refaire dans son chef d'oeuvre de 1928, La passion de Jeanne d'Arc. Dreyer, qui allait toute sa vie faire preuve d'une grande tolérance religieuse, n'a pourtant jamais été aussi explicite que dans ce film, un précurseur particulièrement fascinant dont le titre Français est encore plus direct: Aimez-vous les uns les autres.

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Published by François Massarelli - dans Carl Theodor Dreyer Muet 1922