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  • : Allen John's attic
  • : Quelques articles et réflexions sur le cinéma, et sur d'autres choses lorsque le temps et l'envie le permettront...
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3 mars 2021 3 03 /03 /mars /2021 08:00

A l'origine, un roman réputé inadaptable: tout de suite, on va s'en débarrasser, car ne l'ayant pas lu et n'ayant aucune envie de le lire, je ne vas évidemment pas m'y attarder! Non, ici on va parler de cinéma, de David Lynch, un peu de Alan Smithee, et ce sera déjà bien.

D'ailleurs, comment voulez-vous résumer ça? A l'époque de la sortie, des voix discordantes se sont faites entendre, qui critiquaient le côté "raccourci" du film (ce qui me fait froid dans le dos: ah parce que ce pensum était une version courte?), donc j'imagine que ce que Lynch a tenté était justement de faire un résumé de l'intrigue embrouillée. Donc, en très gros, dans un futur lointain, dans une galaxie située je ne sais où, deux familles régnant sur deux planètes différentes se disputent le contrôle d'une planète désolée sur laquelle on trouve une drogue indispensable et prisée par tous... Du chaos de cette histoire émergera un nouveau leader, Paul Atreides (Kyle McLachlan)...

Quelle salade! 

Bien, donc c'est un échec, plutôt sévère, et un film qui accumule les provocations à se faire taper dessus: un jeu volontairement ampoulé, imaginez Star Wars mis en scène par Cecil B DeMille avec Alain Cuny et Henry Daniels (l'acteur qui chevrotait "Emperor of the world" dans The great dictator, de Chaplin), et vous aurez une petite idée de la façon dont ces acteurs, pourtant tous compétents, massacrent leur rôle... Sinon Lynch (ou la production? On ne sait plus) a privilégié un mélange extrêmement volatil de décors ouvertement en toc, de CGI antédiluviens, et de truquages optiques bâclés. Qui a eu l'idée saugrenue de constamment faire ponctuer les scènes du film, souvent très bavardes, par les pensées des personnages clé, je ne sais pas non plus, mais elle n'est pas bonne! Enfin tout ça est épouvantablement laid et dénué d'humour, ou alors involontaire...

Lynch est mécontent du film, au point de refuser de l'évoquer. On le comprend, en même temps: on ne retrouve pas son style, au delà des scories volontaires (rythme, décalage) dont il aime souvent à truffer ses films. On n'a pas l'impression d'assister à un rêve éveillé, mais à une sorte de répétition cauchemardesque d'une pièce de patronage par des acteurs amateurs. Quoi qu'il en soit, le metteur en scène a accepté de signer la version sortie en salle, mais a refusé d'être associé à d'autres versions plus longues, concoctées pour la télévision, il a donc dégainé le truc que font les réalisateurs mécontents d'avoir été dépossédés d'un film: il a signé ces redites du nom mythique d'Alan Smithee. La filmographie de ce dernier serait intéressante à établir... Plus intéressante que la vision de cet infernal navet.

Ah, oui, sinon, ceci est bien Sting.

 

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Published by François Massarelli - dans David Lynch Alan Smithee Science-fiction Navets
7 février 2018 3 07 /02 /février /2018 17:00

Une petite ville qu'on n'aura aucun mal à situer quelque part dans l'ouest des Etats-Unis, Lumberton, semble vivre en toute quiétude les derniers jours d'un été tranquille... Sauf que le jeune Jeffrey Beaumont (Kyle McLachlan), un étudiant très bien sous tous rapports, ramasse en partant de l'hôpital où il a visité son père très malade une oreille humaine, découpée à coups de ciseaux... Il la ramène au poste de police, où l'inspecteur Williams, un brave homme de policier, décide de mener l'enquête.

Obsédé par sa découverte, et fasciné par l'idée que ça puisse mener à du frisson inattendu, Jeffrey revient visiter l'inspecteur afin d'en savoir plus. Le policier lui fait comprendre qu'il ne peut rien partager des données de l'enquête avec lui, mais Jeffrey va trouver en Sandy (Laura Dern), la fille du policier, un atout: elle va relancer son intérêt pour l'histoire en partageant des faits avec lui, qu'elle a glané au hasard des conversations de son père qu'elle a entendues. En particulier, elle attire l'attention du jeune homme sur la mystérieuse Dorothy Vallens, chanteuse nocturne (Isabella Rossellini), sur laquelle Jeffrey va apprendre en effet beaucoup, et aller même plus loin.

Blue Velvet a tout du film noir à l'ancienne, depuis le cheminement nocturne et la notion insistante de subjectivité du point de vue, jusqu'au sordide et au baroque des situations qui se déroulent sous nos yeux... ramasser une oreille permet à Jeffrey d'épier une femme qui se déshabille, puis tomber dans ses bras, avant de la voir se faire quasiment violer par un déséquilibré. Et le très propre sur lui Kyle McLachlan de jouer l'innocence perturbée d'un jeune adulte qui ne parvient pas à choisir entre la débauche incarnée par la belle Isabella Rossellini, et la curiosité sage et enfantine de Laura Dern, qui pousse son incarnation de lycéenne jusqu'aux chaussures d'un blanc virginal, et la coiffure choucroute qui nous rappelle qu'on est en 1986.

Notons d'ailleurs un détail intéressant à nous qui avons vu Twin Peaks dont le tournage a été effectué quatre à cinq années plus tard: quand elle ne passe pas des soirées en chastes enquêtes avec Jeffrey, Sandy a un petit ami qui fait du football Américain, est blond, et s'appelle Mike. Mais de son côté, Dorothy a un autre visiteur nocturne, Frank Booth (Dennis Hopper, en roue totalement libre!), un type fou furieux, très dangereux, qui contrôle tellement mal ses émotions qu'il en a des difficultés respiratoires.

Et c'est là qu'on a un rapport intéressant qui s'établit avec la propre vie de Jeffrey. Car j'ai dit que son père était très malade: il a manifestement une maladie des poumons, donc il y a un parallèle troublant avec le personnage de Frank. Surtout que le très méchant personnage perd tout contrôle devant l'anatomie de Dorothy, avec laquelle il joue à la fois le père ("Daddy wants to fuck!") et le fils, voire le bébé ("Baby wants to fuck!"... Oui, Hopper a un vocabulaire assez clairement orienté dans le film). Il y a un complexe d'Oedipe très affirmé chez Jeffrey! Et par ailleurs le personnage de Frank, selon Jeffrey qui a élaboré cette théorie en ramassant tous les indices à sa disposition, exerce un contrôle de domination sexuelle violente sur Dorothy qui le laisse faire car Frank aurait kidnappé son mari et son fils. L'oreille, selon Jeffrey, est certainement celle du mari... 

Mais je pense surtout que cette oreille est le symbole même du passage de la vérité banale et affligeante de médiocrité satisfaite de cette petite banlieue (Qui nous est présentée au début, avec les sourires compassés de rigueur, dans une introduction dont il est difficile de ne pas déceler le caractère profondément ironique) à l'horreur baroque. Jeffrey Beaumont, dont McLachlan incarne à merveille le mélange de respectabilité et de mystère, est un de ces personnages doubles (voire triples) qui peuplent les films de Lynch, qui sont autant d'entre-deux, de mondes situés entre l'enfer et le paradis, ou entre la réalité et le rêve, lequel est toujours plus beau bien sûr. Jeffrey et Sandy, vivent quant à eux dans un rêve et la rencontre avec Dorothy est leur première expérience d'un risque concret de danger. Ce qui n'empêchera pas Sandy, confrontée à la réalité embarrassante des rapports de Jeffrey avec Dorothy... de le pardonner en un clin d'oeil.

Sauf que Lynch choisit de privilégier un happy-end, mais tellement faux qu'une fois de plus il faudrait être cinglé pour ne pas le prendre comme étant ironique: tout est beau, le bien a triomphé, le père de Jeffrey est tiré d'affaire et les tourtereaux s'apprêtent à consommer un repas bien mérité avec leurs parents réunis. Un oiseau qui les regarde de l'extérieur attire l'admiration de tous, mais au milieu des éclats de rire satisfaits de tous ces gens, on peut quand même constater que le prédateur a une proie dans son bec: un scarabée encore vivant, qui gigote mais qui doit bien savoir qu'il est cuit. D'une certaine façon, la scène peut très bien être vue de son point de vue à lui, auquel cas la notion de happy-end ne tient pas debout. D'autant que la séquence finale commence par un lent mouvement de caméra en arrière, qui s'éloigne du visage tranquille de Jeffrey. Le plan s'ouvre, bien entendu...

...Sur son oreille. Cette oreille, du reste, ne nous rappelle-t-elle pas un autre genre d'animal? Un peu plus chien, un peu plus andalou?

 

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Published by François Massarelli - dans David Lynch Noir
18 janvier 2018 4 18 /01 /janvier /2018 18:18

Fred Madison (Bill Pullman), saxophoniste, vit un quotidien sans relief, on sent bien qu'il est maussade. Il est jaloux, et semble soupçonneux de la conduite de son épouse Renee (Patricia Arquette). un matin, il reçoit un message qu'il ne comprend pas: quelqu'un lui dit, via l'interphone, qu'un certain Dick Laurent est mort...

Mais il reçoit aussi des cassettes vidéo, envoyées anonymement, qui prouvent que quelqu'un s'est introduit chez eux pendant la nuit et les a filmés... Jusqu'à ce qu'une cassette contenant une scène de meurtre n'arrive à leur domicile...

...Puis Fred est arrêté pour le meurtre de son épouse, puis condamné à mort. Parallèlement, il commence à être victime de fortes migraines... Un jour il disparaît, et à sa place on trouve le petit délinquant Peter Dayton. Libéré, il est sous surveillance policière, et ne comprend rien à ce qui lui est arrivé. Mais très vite, des événements vont arriver qui vont lui faire oublier cette déconvenue: en particulier le fait que un mafieux local et producteur de porno va se prendre d'amitié pour lui, mais surtout la petite amie de ce dernier, un sosie de Renee Madison (Et actrice de porno de son état), va le séduire. Le nom du mafieux? ...Dick Laurent.

Ne cherchez pas à comprendre au sens classique du terme. L'intrigue n'a pas de logique possible, juste une série de variations, avec une structure symétrique, d'ailleurs beaucoup plus rigoureuse qu'on ne pourrait le croire au premier coup d'oeil. Et surtout, Lynch plonge dans le film noir jusqu'au cou, mais pas celui des années 40 et 50: on est plutôt dans le néo-noir, un sous-genre des années 80 dans lequel se sont illustrés aussi bien Michael Mann, que Jonathan Demme et David Fincher. Et d'ailleurs, au niveau esthétique, c'est assez refroidissant. La bande son qui entremêle un jazz ultra-libre (c'est à dire volontiers hirsute et dissonant), et David Bowie, Marilyn Manson et Rammstein, participe aussi à établir une distance ironique vis-à-vis du film. 

Pour finir, si j'aime le côté puzzle de Lost highway, aussi impossible à finir que celui de La vie mode d'emploi de Perec, je dois dire que je ne souscris pas à l'esthétique de porno chic, le côté policier cathodique du samedi soir, même si tout cet amas de clichés distillés sert sans doute à montrer une certaine vision ironique de la masculinité, celle d'hommes, jeunes ou vieux, qui finissent toujours par avancer en pleine nuit, à tombeau ouvert, sur l'autoroute qui les mène sans doute vers l'enfer.

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Published by François Massarelli - dans David Lynch Noir
13 janvier 2018 6 13 /01 /janvier /2018 18:00

Si vous n'avez pas vu le film, tant pis: je ne prendrai aucune précaution pour cacher quoi que ce soit du devenir des personnages dans les nombreuses intrigues et sous-intrigues qui forment le tissu narratif de ce film (Le contraire serait impossible), qui devait au départ n'être que le point de départ d'une série, d'où la multitude de pistes...

Un metteur en scène de cinéma prépare une grosse production, mais s'agace de voir des Italiens louches s'intéresser au projet au point de vouloir lui imposer une actrice, à la Don Corleone. Il doit en plus faire face à une malchance supplémentaire: en rentrant chez lui, il retrouve sa femme au lit avec l'agent d'entretien de la piscine, qui le fout dehors... Il va lui falloir se résoudre à obéir à l'injonction du parrain de la mafia. ...Ce dernier lui fait parvenir ses instructions par un cowboy.

Une jeune femme en robe du soir qui est amenée en voiture par deux gorilles en pleine nuit à Mulholland Drive, se fait menacer par une arme, puis profite du fait que la voiture subit un accident, pour s'enfuir. Mais elle a été commotionnée. 

Un tueur reçoit la mission de nettoyer la piste qu'ont laissée les hommes qui ont essayé de supprimer une jeune actrice. Celle-ci s'est enfuie, et il lui faut la retrouver et la supprimer.

Une jeune actrice, Betty Elms, débarque du Canada pour vivre chez sa tante, qui habite une petite co-propriété très comme il faut à Hollywood. Betty a une audition de prévue, et entend bien réaliser le rôle de sa vie. Elle va réussir son audition, mais on lui fait miroiter la possibilité de travailler avec un metteur en scène très en vue.

La rencontre, pourtant, n'aura pas lieu, car elle a un problème domestique: en arrivant chez sa tante, elle y a trouvé une jeune femme inconnue, et amnésique, qui ne sait plus très bien pourquoi elle s'est réfugiée là... Betty prend celle qui a pris le surnom de Rita sous son aile et cherche avec elle à percer le secret de son identité... 

Diane Selwyn, une jeune actrice ratée, a subi humiliation sur humiliation à cause de sa petite amie Camilla Rhodes, qui vient de lui faire comprendre qu'elle la lâchait au profit de son metteur en scène, un jeune prodige qui vient de divorcer (son épouse lui ayant préféré un agent d'entretien de piscines, elle a gardé l'agent, et il a gardé la piscine), et qui vient de lui proposer non seulement un rôle en or, mais aussi le mariage. Betty décide de faire supprimer Camilla.

C'est encore un paradoxe dû à David Lynch, qui a ici non seulement imaginé beaucoup de pistes à suivre, plus ou moins connectées entre elles, mais en plus a aussi tout fait pour qu'aucune continuité ne puisse imposer sa logique aux autres. Plus: certaines de ces histoires sont en contradiction les unes avec les autres. Un exemple? Betty et Diane sont une seule et même personne.

Et pourtant, le film est extrêmement cohérent, donnant à voir essentiellement une histoire: on peut sans trop de problème voir Betty/Diane comme l'héroïne, mais sa situation est différente: Betty est la jeune femme qui arrive au pays des merveilles, et Diane est la femme qui a tout perdu, et qui en plus s'est probablement perdue entre son amour sans lendemain, et la drogue. Ainsi les deux histoires de l'une et de l'autre, qui accumulent tant de contradictions et d'incohérences quand on les confronte, deviennent-elles la version rose et la version noire. Peut-être, après tout, l'une est-elle le rêve de l'autre. C'est la piste sémantique la plus souvent retenue par les commentateurs du film.

Lynch, pour une fois, nous a mâché le travail: parmi les premières séquences du film, on verra bien sûr une série de plans qui montrent, en caméra subjective, quelqu'un se coucher... 100 minutes plus tard, un personnage lui dira d'ailleurs de se réveiller. Il y a d'autres hypothèses, aussi. Après tout dans les deux "intrigues", les jeunes femmes sont actrices, et l'autre histoire peut tout à fait servir d'illustration de leur métier. Sinon, bien sûr, l'histoire de Betty est le rêve Américain, et celle de Diane est d'un réalisme et d'une ironie particulièrement brutales... 

C'est, pour moi, le film le plus accompli de son auteur, le plus riche, et sans doute aussi celui qui laisse le mieux entrer le spectateur... Avec Twin Peaks, ce qui n'est pas un hasard: les deux sont liés par leur identité liée à la notion de série, et réussissent donc à créer un univers cohérent à partir de personnages, d'anecdotes, et d'intrigues différentes les unes des autres, qui nous accueillent, nous intriguent, et nous accrochent. C'est une belle prouesse que de l'avoir accompli en 2 heures et vingt-sept minutes. Et Lynch a particulièrement eu de la chance, avec Naomi Watts, de tomber sur une actrice qui transcende complètement le type de personnages qui hante habituellement ses films. Entre le côté girl-scout solaire de Betty et le désespoir terrifiant de Diane, l'actrice trouve une palette d'émotions, qui sont d'autant plus impressionnantes que le metteur en scène l'a constamment poussée vers l'excès (comme Laura Dern dans l'affreux Wild at heart, de sinistre mémoire, ou Isabella Rossellini dans Blue Velvet). Le "couple" qu'elle forme avec Laura Elena Harring est aussi très fédérateur, et le renversement des rôles entre elles, passe comme une lettre à la poste.

La mise en scène choisie par Lynch est sa narration habituelle, faite de classicisme démonstratif, mais le montage est ici plus serré que d'habitude, tout comme le rythme est plus rapide. C'est qu'on est en plein milieu du cinéma, aussi: Lynch nous entraîne dans une histoire de jeu, de théâtre, de faux-semblants, dans le royaume des illusions. Il connaît parfaitement le terrain, d'autant que de son propre aveu, il habite à deux encablures de Mullholland Drive. Du coup, son film se situe dans la droite continuité de Sunset Boulevard (Dont la narration, ne l'oublions pas est assurée par un mort...). Mais pas seulement.

Il y a, dans l'intrigue "pulp" de la rencontre amoureuse entre la jolie et efficace Betty et la pulpeuse "demoiselle en détresse" qu'est l'énigmatique Rita, des réminiscences de Vertigo: l'impossible enquête, les tailleurs gris de Betty la blonde, le déguisement comme échappatoire et le parfum omniprésent mais indicible de mort, sans doute...

Ca fait, quand même, un beau pedigree, non?

 

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Published by François Massarelli - dans David Lynch
13 janvier 2018 6 13 /01 /janvier /2018 17:47

C'est à ma connaissance une première, et un cas unique: en 91 minutes, cet ensemble de scènes coupées du long métrage de 1992, assemblées en continuité, a été projeté en salles comme un long métrage à part entière, une fois post-produit, dûment monté et doté de musique. Et le résultat, sans bien sûr pouvoir tenir la route tout seul, est formidable: un complément parfait, non seulement au long Fire walk with me, mais surtout à la série...

Car cette galerie fourre-tout d'images qui auraient dû être disjointes, se présente en réalité comme un ajout fondamental à l'ensemble savoureux qu'est Twin Peaks: elle en est presque la face cachée, car tout ce qui ne pouvait être dit dans une série diffusée en prime time à la télévision Américaine, y est intégré, sans que le cadre si glorieusement suranné du soap opera qu'avait choisi Lynch pour sa série n'en souffre.

Et on en arrive à une prouesse: ces scènes coupées me semblent former un tout plus cohérent, plus intéressant que le film. Bref: c'est meilleur...

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Published by François Massarelli - dans David Lynch
12 janvier 2018 5 12 /01 /janvier /2018 11:47

Twin Peaks, Fire walk with me est un long métrage qui avait essentiellement pour but de mettre un point final à la série Twin Peaks, qui révolutionnait les séries aux Etats-Unis, au point qu'on peut considérer qu'elle est la matrice de tout ce qui a suivi, de X-Files à tout ce que HBO ou Showtime produisent aujourd'hui. Pour ceux qui ne l'ont pas vue, la série tourne donc autour d'une enquête, d'ailleurs assez vite résolue: Laura Palmer (Sheryl Lee), jeune lycéenne en apparence exemplaire à la vie nocturne dissolue, a été assassinée dans des circonstances plus que troubles. Entre soap opera, parodie surréaliste et rêve éveillé, les 30 épisodes se promenaient dans une petite ville forestière de l'état de Washington, vue par le très excentrique agent Dale Cooper (Kyle McLachlan), du FBI...

La série se terminait en 1991 sur un certain nombre de cliffhangers, avant d'être interrompue pour cause d'audience défaillante... Mais le film ne répond à aucune des questions qu'on peut se poser, car Lynch préférait mettre en route un prequel...

Le film, après un générique rigolard qui montre un téléviseur allumé sur une chaîne vide, se faire exploser par un coup de hache bien placé, commence par une vision d'un corps enveloppé de plastique, à la dérive dans une rivière. Une séquence qui rappelle immanquablement Twin Peaks, mais il s'agit d'un autre meurtre, celui de Teresa Banks, à laquelle il est fait allusion dans la série originale, puisque Dale Cooper fait le rapprochement de la mort de cette dernière, avec celle de Laura. Deux agents du FBI, interprétés par Kiefer Sutherland et Chris Isaak, sont dépêchés sur les lieux, mènent l'enquête, sur un rythme très lent, avant qu'on quitte l'un d'entre eux sur un fondu au noir, il vient de trouver une bague qui est un indice troublant...

...La deuxième partie se passe à Philadelphie et est la plus bizarre, pour ne pas dire inutile: on y retrouve trois des protagonistes de la série qui ne peuvent être à Twin Peaks, car le meurtre de Laura n'a pas encore eu lieu. On y retrouve aussi David Bowie pour une séquence idiote, mal foutue, et assez embarrassante... La logique du rêve "à la Lynch" y est convoquée, faite de narration disjointe et illogique, et de télescopage entre temps, lieux et continuité. C'est au moins une occasion de revoir l'agent Cooper, qui va lui aussi se rendre sur les lieux du meurtre de Teresa Banks, et de la disparition de l'agent Chet Desmond.

Enfin, la troisième partie qui intervient au bout d'une demi-heure et reste l'essentiel du film, conte les circonstances, une année après (La mention est écrite en toute lettres, et aurait dû nous rappeler Un chien andalou. Mais l'atmosphère de soap très marquée nous empêche à mon avis de capter cette nouvelle petite allusion à Bunuel), de la descente aux enfers de Laura Palmer...

La série est donc étendue par sa face sud, en quelque sorte, et les moyens n'ont pas manqué pour combler les trous de la narration, à l'aide de plans plus soignés, de vues des rues dans lesquels les personnages évoluent. Ils sont tous là ou presque, avec une variante: Moira Kelly reprend le rôle de Lara Flynn Boyle, qui n'a pas souhaité donner suite. C'est à la fois touchant et sympathique pour qui connait la série, et souvent inutile, le film enfonçant des portes ouvertes: Twin Peaks parlait déjà de la corruption sous-jacente de la société américaine vue par le petit bout de la lorgnette des petits trous perdus, et le faisait en contrebande, dans le cadre policé de la série télévisée. Un décalage qui faisait beaucoup pour rendre le surréalisme lynchien burlesque et savoureux. Ici, le ton délibérément adulte, qui donne à voir beaucoup plus que ce que s'efforçait de cacher la série, ne convainc pas.

Par contre on voit enfin Sheryl Lee dans ses oeuvres. Elle a la charge d'interpréter le chemin de croix d'une trop jeune femme tombée dans l'enfer du sexe, de la drogue et d'une relation horrifique avec son père, qui fait aussi des rêves prémonitoires (Et rêve inexplicablement de l'agent Cooper), et s'en va donc voir les anges au terminus des lycéennes. Elle est absolument formidable, et rattrape quand même beaucoup de la gaucherie occasionnelle du film. Maintenant, si Fire walk with me (Un titre qui est une allusion directe et un peu gratuite à une phrase récurrente de la série) est considéré comme un chef d'oeuvre par beaucoup, c'est incompréhensible: je pense qu'on se trompe de Twin Peaks.

 

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Published by François Massarelli - dans David Lynch
1 janvier 2018 1 01 /01 /janvier /2018 18:19

Un matin comme les autres, dans une sorte de petit paradis rugueux, entre bois, lac et montagne, d'un coin de l'état de Washington. Pete Martell ne sait pas qu'en se rendant aux bords du lac, pour y pêcher, qu'il va y trouver un drôle de poisson. Le corps d'une jeune femme, Laura Palmer (Sheryll Lee), nue, assassinée et... enveloppée de plastique.

Ces derniers mots, prononcés au téléphone après quelques minutes seulement, sont à l'origine d'une tempête télévisuelle comme il y en a eu rarement, et qui se poursuit aujourd'hui.

Virtuellement, toute la télévision d'aujourd'hui, ou ce qui en tient lieu, de HBO à Netflix, tient dans ce "Wrapped in plastic" prononcé par Pete Martell (Jack Nance), hagard, au shérif Harry S. Truman (Michael Ontkean). Et pour commencer, la première conséquence de cet enchaînement de coups de théâtre, rondement menés, sera que le public accroché du premier coup va faire un triomphe à la série Twin Peaks...

On y suit (plus ou moins) l'enquête menée par le shérif Truman, qui est confronté à des rebondissements qui le laisse complètement à côté de la plaque, mais surtout par l'intrigant, l'étrange, le flamboyant Dale Cooper (Kyle McLachlan), agent du FBI qui est aussi fantasque du reste que l'investigation elle-même. Sous couvert d'enquête policière et d'enchaînement de péripéties, on se paie une croisière de luxe au pays peu reluisant de l'âme profonde Américaine, celle qui vit dans les bois, qui mange de la tarte aux pommes, et qui tire sur tout ce qui bouge, tout en fustigeant les moeurs fortement dissolues de la jeunesse. Tout le monde à Twin Peaks a un ou plusieurs squelettes dans le placard, et tant qu'on est à énumérer, tout le monde a aussi, semble-t-il, un estropié, ou un handicapé à la maison. Ceux qui ont fréquenté les films de Luis Bunuel savent que ça ne présage rien de bon...

Cette descente rigolarde et pince-sans-rire aux enfers de l'Amérique profonde, à travers ses diners et ses coffee houses se pare des plus beaux atours du soap opera, interprété dans un semblant de premier degré impressionnant, ce qui n'empêche jamais le spectateur attentif de trouver de quoi rire. Et ce dès ce pilote... Les personnages les plus excentriques de la série ne sont pas encore tous là (à commencer par David Lynch en agent du FBI sourd comme un pot, ou les développements les plus inattendus du personnage de Nadine, über-matrone aux super-pouvoirs qui sème la terreur sur le campus lors de scènes des plus mémorables...), mais au moins on a Dale Cooper... Et le personnage de détective venu de la grande ville, qui tombe amoureux de la petite communauté de Twin Peaks (mais pourquoi, d'ailleurs?), lui aussi, possède son lot d'idiosyncrasies, entre ses goûts pour les tartes et le café, et ses émerveillements systématiques devant les joies de Twin Peaks (Comment s'appellent ces arbres? Mais... ce sont des oiseaux, n'est-ce-pas? Quel calme! etc...): bref, il a trouvé son bonheur, et ce n'est pas étonnant, vu qu'il est probablement aussi fêlé que l'habitant moyen!

Concocté en 1989 pour obtenir le feu vert d'ABC en vue de la création d'une série, ces quatre-vingt-dix minutes ont aussi été montrées en salles dans une version (Who killed Laura Palmer) qui vire en fin de parcours au cauchemar réjouissant. Sinon, qui a tué Laura Palmer? Euh... bonne question. Mais ces 90 minutes de préambule à la série la plus influente de tous les temps, sont belles comme la rencontre fortuite sur une table de dissection d'une machine à coudre et d'un parapluie.

 

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Published by François Massarelli - dans David Lynch
19 mars 2016 6 19 /03 /mars /2016 16:31

Côté pile, David Lynch est tout ragaillardi par le succès (Essentiellement européen) de son film Mulholland Dr., pourtant fortement teinté de rêve, de surréalisme, et de cet onirisme Lynchien qui vient en droite ligne de Twin Peaks. Il a des idées, et décide de les mettre en oeuvre, via un film monumental, situé une fois de plus à Hollywood, dans les milieux du cinéma... Mais pas que. Le tournage est hautement expérimental, sans script complet, et les acteurs (Laura Dern, Justin Theroux, Jeremy Irons) ne savent pas nécessairement où ils vont: Nikki est une épouse comblée d'un homme richissime, et elle décroche un rôle dans la nouvelle production d'un metteur en scène très en vue. Mais les choses vont très vite se gâter, après que le réalisateur avouera à ses stars qu'il vient d'apprendre que le projet est en réalité le remake d'un film polonais inachevé, dont le tournage avait été marqué par un double meurtre... Et la prude actrice se sent tomber amoureuse de sa co-star... à moins que ce ne soit son personnage?

Le film enchaîne les décrochages, les mises en abyme aussi: est-on dans le film de Lynch, ou dans le film dans le film? Est-on dans l'original Polonais, ou dans le re-make Américain? Et quand on croise Laura Harring, Naomi Watts, ou sommes-nous exactement? Dans Inland Empire, ou dans Mulholand Dr.?

Parce que...

Côté face, Lynch sans doute inspiré par la nouvelle liberté dont les séries télévisées disposent actuellement (Il comptait au départ présenter Mulholland Dr. pour une chaîne, comme il l'avait fait pour son pilote de Twin Peaks), se laisse aller: trois heures de décrochages, de déstabilisation du spectateur, de vision hallucinées de gens-lapins dans des décors qui semblent être ceux de maisons de poupées, de gens qui se mettent à parler intempestivement polonais, de Laura Dern qui hurle en gros plan, et de prostituées qui comparent la taille de leurs seins, sans oublier le fait que le film est tourné en vidéo numérique, volontairement peu soignée.

Bref... moi qui aime beaucoup en temps normal les films loooooooooooooooongs, je vous le dis, j'ai perdu trois heures de mon temps. Tout simplement.

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Published by François Massarelli - dans David Lynch
21 février 2016 7 21 /02 /février /2016 16:31

Ce film date de la période durant laquelle la renommée de David Lynch a changé, passant de celle d'un réalisateur de cinéma atypique aux films sulfureux et si distinctifs (Eraserhead, Blue Velvet, sans parler du succès d'Elephant Man et du cas Dune) à l'image d'un réalisateur novateur qui s'attaquait à la télévision avec un flair surprenant et un succès mérité. Twin Peaks a changé durablement Lynch, mais aussi son cinéma: ainsi, les deux films réalisés dans le sillage immédiat de sa série fétiche ont-ils franchi avec hardiesse les limites... Il est vrai qu'à la télévision avant HBO, on ne pouvait pas tout faire... Donc en se divisant en deux, Lynch a gardé dans Twin Peaks un équilibre raisonnable entre sa tendance au surréalisme et son envie d'être suivi par les spectateurs, alors que ses films se sont mis à ruer copieusement dans les brancards. Ca aurait tout pour être une bonne nouvelle, mais...

Wild at heart est d'une affligeante nullité, c'est un non-film, mal non-joué par des acteurs qui ne doivent sans doute pas savoir ce qu'ils font. Certes, Lynch a de l'humour, et une affection sans borne pour les losers et les oubliés, ainsi que pour les histoires qui se nourrissent à la fois au vivier des films noirs les plus crapuleux, et d'une vision cruelle mais réaliste des orifices les plus noirs de l'Amérique profonde. Certes, c'était une bonne idée, pourquoi pas, d'appliquer le thème du Magicien d'Oz à une histoire de cavale qui ferait passer le Natural born killers d'Oliver Stone pour un épisode des Bisounours... Mais pourquoi se contenter de mettre tout ça sur de la pellicule, sans se creuser un tant soit peu les méninges pour écrire un vrai script? Et surtout en ne dirigeant surtout pas les acteurs, qui deviennent des clichés de clichés? Et on peut toujours rajouter autant d'allusions lourdingues au Magicien d'Oz, voire des plans ridicules d'une sorcière, la farce ne passe pas...

Ce film est Godardien, finalement: même prétention, même tendance à saupoudrer de moments, de bruits, de répliques, qui nous font croire qu'on est devant un film. Même subtile tendance à commenter les genres plutôt que d'y sacrifier... Oui, ce film est Godardien, ce qui dans mon langage signifie tout bonnement qu'il est sans le moindre intérêt.

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Published by François Massarelli - dans David Lynch Navets
17 février 2016 3 17 /02 /février /2016 16:39

On peut toujours s'interroger, au vu du reste de l'oeuvre de David Lynch et son orientation particulièrement surréaliste, sur la place de ce qui reste sans doute son film le plus grand public... C'est en voyant son premier long métrage, le redoutable Eraserhead, que le producteur Stuart Cornfeld a proposé à Lynch de travailler avec lui, et l'idée de réaliser un portrait de Joseph Merrick n'était que l'une des pistes soumises au réalisateur... Mais c'est celle qu'il a choisi, sans hésiter.

Joseph Merrick, nommé John dans le film, est un cas célèbre de la science, un homme aux difformités exceptionnelles, qu'on n'explique encore assez mal aujourd'hui; la plupart des thèses scientifiques sur les raisons de son état sont généralement des maladies de déformation progressive, l'hypothèse la plus souvent admise étant que Merrick souffrait d'un cas aigu du syndrome de Protée. Ajoutons à ça des blessures durant son enfance (Il lui était déjà extrêmement pénible de se déplacer en raison de sa tête trop large) qui lui avaient laissé des séquelles graves, et une condition physique aggravée par les privations et la vie à la dure durant ses années de cirque... Le rôle était une chance incroyable pour n'importe quel acteur, il ne pouvait aussi qu'être difficile, en raison de l'attirail à porter sur le corps et la tête. Mais John Hurt y est, comme à son habitude, extraordinaire. Merrick, à sa façon, est un des symboles de l'époque Victorienne, et Lynch ne se prive pas, dans son film, d'y faire allusion...

Londres, 1884: Un médecin, le Dr Frederick Treves (Anthony Hopkins), découvre un étonnant spécimen dans une galerie de monstres de foire. Surnommé "Elephant man", il est atteint de difformités extrêmes, et on prétend qu'il est né ainsi suite à un accident qui serait survenu durant la grossesse de sa mère, dont on répand la rumeur qu'elle aurait été piétinée par des éléphants. Treves décide d'exhiber Merrick (John Hurt) devant ses collègues de l'académie de médecine. Mais non seulement l'homme est de santé fragile, mais son "montreur" ne se prive pas de le battre, et un jour Merrick fait appel à Treves. celui-ci le fait installer à l'hôpital, où Merrick lui-même va gagner la confiance de tous, grâce à sa gentillesse, et son extrême douceur... Il va aussi attirer la crapulerie de certains, et le forain qui l'exhibait auparavant n'a pas dit son dernier mot...

Quelle splendide galerie de personnages! Outre Merrick et son impatience de découvrir enfin la vie et l'amitié de ceux qui l'accueillent, on appréciera la gaucherie de Treves, la pudeur du personnage aussi qui après avoir traité Merrick strictement comme un cas médical, en vient à se prendre d'amitié sincère pour lui... Mais on est à l'époque Victorienne, et le bon docteur gardera une certaine distance. Les infirmières seront quant à elles séduites les une après les autres, et on appréciera de retrouver, non sans émotion, la grande Wendy Hiller (I know where I'm going de Michael Powell) en infirmière un brin acariâtre, mais pas trop longtemps, qui va devenir une vraie mère poule pour John Merrick... A propos de Michael Powell, on aperçoit aussi Kathleen Byron (Black Narcissus, The small back room) en dame de la bonne société qui vient s'encanailler en allant visiter Merrick à l'hôpital. Le supérieur hiérarchique de Treves est interprété par John Gielgud, et c'est sans surprise une superbe composition.

De l'autre côté les gens qui vont faire du mal à Merrick sont essentiellement Bytes, le forain (Freddie Jones) et le gardien de nuit de l'hôpital, interprété par Michael Elphryck, qui contre quelques pièces, ouvre la porte de la chambre de ses amis (Des soiffards et des prostituées) pour y montrer Merrick et occasionner quelques frissons. Heureusement, grâce à sa notoriété, Merrick va faire des rencontres déterminantes: la princesse de Galles (Helen Ryan) s'intéresse à son cas, et une actrice de premier plan, Madge Kendal (Anne Bancroft), va le rencontrer à plusieurs reprises et lui dédier une représentation...

Car Merrick est montré, partout, depuis la foire, jusqu'à l'académie de médecine, en passant par la chambre où viennent l'importuner les ivrognes qui ont payé. Lorsque la Reine s'intéresse à son cas, c'est toute la noblesse qui se déplace, et pour finir, lors de la soirée de gala à laquelle assiste le jeune homme à la fin du film, Madge Kendal le montre à la foule et le fait applaudir. C'est, bien sur, avec une approbation générale de la part du public, mais c'est aussi une façon de rappeler que même enfin réhabilité en tant qu'être humain (Ce qui est son souhait le plus cher, comme le rappelle la réplique la plus connue du film), la seule vocation de Merrick, est d'être montré... Et ce n'est pas un petit paradoxe, à une époque durant laquelle on cache tout. La vie est systématiquement divisée en deux: les riches d'un côté, les pauvres de l'autre; les femmes au salon et les hommes au fumoir; la bonne société le jour, et la racaille la nuit... On ne parle pas de sexe, ce qui n'empêche pas de le consommer, mais c'est définitivement une affaire de la nuit et de la racaille. Les tables n'ont pas de "jambes" (Legs), car cela évoque le corps humain... Non, on parle plutôt de leurs "extrémités". Alors comment intégrer Merrick, qui est montré (Lors de l'exhibition à l'académie, Treves invite ses collègues à observer l'appareil génital parfaitement normal du jeune homme), lui, précisément pour son corps? Il en devient à la fois le côté obscur de l'époque (En concurrence, je l'admets volontiers, avec rien moins que Jack l'éventreur, qui lui le revendiquait fièrement en exposant l'intérieur du corps des prostituées qu'il massacrait!), et sa bonne conscience, car si Lynch nous montre bien la bonne société se jeter sur lui afin de paraître, il n'en reste pas moins que les efforts de Treves, Kendal, et de la majorité du personnel de l'hôpital sont mus par une sincère affection... Le film baigne d'ailleurs dans une peinture de l'époque Victorienne, ses salons et sa saleté, ses fumées, et autres vapeurs dégoûtantes vomies par les hauts-fourneaux, les cheminées de bateaux et de trains...

Et la scène la plus fameuse se déroule dans une gare, un lieu hautement symbolique des conséquences de la révolution industrielle qui avait installé l'Angleterre dans sa position dominante. Poursuivi par les passants qui l'ont vu bousculer par mégarde une petite fille, et ont enlevé son masque, Merrick se réfugie dans un autre lieu symbolique, les latrines de la gare. Et là, il clame son humanité, à la face d'une populace éberluée... Confirmant ainsi son statut particulier de symbole de l'époque dans son avancement et son raffinement, dans l'affirmation de son humanité et son goût pour les arts et le théâtre, tout en effectuant ce rappel à la décence dans un lieu condamné à ne pas exister pour les bien-pensants de cette paradoxale fin de siècle...

David Lynch a réalisé le film d'une façon très frontale, en choisissant bien sur un noir et blanc sobre qui contraste avec l'infect 16 mm bien poisseux de son premier long métrage. Il a constamment laissé ses personnages s'installer, et il n'y a pas de second degré dans le film, ni d'humour noir excessif. Tout au plus peut-on constater que Lynch s'amuse un peu à montrer comment la gaucherie de Merrick et l'inadaptation de Treves face à ses propres sentiments débouchent volontiers sur une certaine cocasserie, mais Lynch évite au film de tourner à la farce. Par contre il a choisi une ouverture et une conclusion qui virent à l'onirisme le plus radical: l'introduction joue sur la croyance répandue à l'époque de Merrick, que sa mère avait été bousculée par des éléphants, et le final lie l'amour de John pour la poésie, l'image récurrente de sa mère disparue, et sa fin ambiguë: il semble en effet que Merrick soit mort d'avoir voulu être normal. Sa tête trop grosse l'empêchait de se coucher pour dormir, comme le commun des mortels; le faire revenait à se condamner à se briser le cou... Mais cela ne l'a pas empêché de tenter. C'est ce que montre le film.

Ainsi, si on est loin de l'univers onirique habituel de Lynch, on reste malgré tout dans un domaine proche de l'inconscient, dans une sorte d'entre-deux mondes entre le rêve (sous une forme cauchemardesque, le cauchemar permanent que vit Merrick) et une réalité sordide, mais qu'on cache en permanence. Un terrain de jeux en somme pour le réalisateur qui a le plus fait de films en lien avec le monde oppressant, absurde et profondément esthétique des rêves. The Elephant Man n'est pas une concession de Lynch qui va à l'encontre de son univers, c'est plutôt une intéressante introduction à son oeuvre, qu'on l'aime où qu'on la déteste.

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Published by François Massarelli - dans David Lynch