Visitant l'Egypte, le peintre Wendland (Harry Liedtke) se rend autombeau de la Reine Ma, où l'étrange Radu (Emil Jannings) lui prétend que la momie hante les lieux. Mais c'est une supercherie, Radu ayant séquestré une jeune femme (Pola Negri) dans le tombeau... Wendland lui vient en secours et la délivre, puis s'enfuit avec elle. Radu, devenu fou, se rend à leur poursuite pour se venger...
Alors qu'il devenait lentement mais surement le numéro un du cinéma Allemand, Lubitsch s'essayait à tous les genres, dont un certain exotisme de pacotille. Il y reviendra d'ailleurs (Sumurun, Die Weib Des Pharao), mais ce film ne passe plus, excepté pour certaines séquences triées sur le volet. Le final en particulier, dont l'intérêt relatif est du aux talents conjugués de Jannings et Negri. Pour le reste, il fallait bien faire bouillir la marmite et faire oublier une guerre en voie d'être perdue.
On ne pourra par contre pas s'empêcher, à travers ces histoires de supercheries et de soumission (notamment celle de Ma à Radu, au-delà de la folie, qui exerce sur elle un pouvoir hypnotique assimilable à celui d'un Svengali, de penser au film de Karl Freund qui en reprendra les contours, mais cette fois-ci, point de supercherie... Pour le reste, l'intérêt du film reste d'être historique, comme on dit poliment. Lubitsch avait certainement mieux à faire!
Pour commencer, je suppose qu'on pourrait dire sans trop de chances de se tromper... que Sally Meyer (Ernst Lubitsch), le Berlinois du titre, est un obsédé sexuel! Un personnage de comédie à l'ancienne, qui habite la farce en se comportant avec les dames d'une façon peu conseillée: dès que son épouse quitte la pièce, il est prêt à lutiner la bonne... Sentant le soupçon s'installer il persuade un médecin de dire à son épouse qu'il a grandement besoin de changer d'air, et se rend donc dans les Alpes pour séduire des femmes. L'intention première était de se rendre en Autriche, mais il se retrouve en Bavière suite à une erreur, flanqué d'un déguisement Tyrolien pour tout le reste du film...
C'est du Lubitsch "première manière" dont on sait qu'il l'a faire cohabiter dans on oeuvre Allemande avec des films différents, dont certains très ambitieux. Rien que cette même année, il tourne trois autres films qui sont parvenus jusqu'à nous: les loufoques et avant-gardistes Die Austernprinzessin et Die Puppe, et l'imposant Madame DuBarry... Par bien des côtés, cette farce burlesque ressemblerait presque à un film de vacances à côté.. Mais Meyer aus Berlin vaut justement en tant que document sur l'évolution d'un cinéaste (et d'un acteur) qui ne va pas tarder à abandonner complètement cette partie de son univers, tout en se situant dans des décors qui seront exploités de nouveau dans ses films (en 1920, il tournera deux films en montagne, et aux Etats-Unis, Eternal love, un mélodrame...).
C'est aussi un moyen de voir le personnage qui a rendu Lubitsch célèbre et populaire, et surtout d'y déceler quelque chose que ses comédies et ses drames futurs aux Etats-Unis allaient escamoter plus ou moins durant près de 20 ans. Car Lubitsch en Allemagne, dans son rôle d'acteur de comédie, ne faisait pas mystère de ses origines, et tout renvoyait effectivement à un personnage Berlinois ET Juif. Un caractère qui serait devenu probablement "trop ethnique" et trop embarrassant dans le cinéma des années 20 (durant lesquelles le cinéma Européen, on en a de multiples preuves, flirte avc un antisémitisme populaire et "normalisé"). Mais Lubitsch en faisait une marque de fabrique...
Meyer, flanqué de son costume Tyrolien, est en roue libre, tentant de séduire une jeune femme qui le mène par le bout du nez, et lui reste un modèle de non-sophistication absolue, avec son chapeau à plume qui est totalement déplacé... Pour le reste ce n'est pas la halte la plus fascinante de son oeuvre, c'est une comédie un peu lourde à l'humour d'un autre suècle... littéralement. Mais cette tendance comique était partie intégrante de son style à l'époque où cet immense cinéaste s'est révélé...
L'itinéraire de Madame du Barry, petite couturière montée en grade, de canapé en lit, jusqu'à devenir la favorite de Louis XV... Commencé dans le cadre plaisant et tranquille d'une maison de couture, cela finira sur l'échafaud, en 1792...
Pola Negri est la vedette incontestée d'un film où Lubitsch, rompu à la comédie mais pas seulement, emploie une troupe de gens qu'on a déjà vus et qu'on reverra: Emil Jannings est un Louis XV formidable, Henny Porten interprète une courtisane jalouse, et on verra aussi Harry Liedtke, Victor Janson, ou Reinhold Schünzel. Le film est long, imposant même et on sent bien que le but de la production était de montrer, alors que le pays est en pleine débâcle, la puissance du cinéma Allemand, intronisant de fait Lubitsch à sa tête.
C'est vrai qu'il est étonnant de voir ce film quand on est habitué au style volontiers excentrique de ses comédie, mais aussi de ses drames (Die Weib der Pharao). A la lenteur majestueuse souvent préférée par les metteurs en scène Allemands, Lubitsch choisit de préférer le rythme de ses comédies, laissant ses acteurs et son intrigue opérer la mutation vers le drame. Il en résulte un film qui acquiert une puissance phénoménale, et qu'on pourra justement rapprocher de Ann Boleyn, tourné avec Henny Porten et Lubitsch l'année suivante.
En choisissant de raconter l'histoire par l'anecdote, et de montrer le pouvoir par celle qui en profite pour s'élever (en n'étant jamais très regardante pour les méthodes), Lubitsch modernise le film historique, et imprime une bonne fois pour toute sa marque sur le cinéma, faite de petites vignettes, d'un sens de l'observation et du détail, et inévitablement compte tenu du sujet, d'une coquinerie assumée! Et le film, qui fut accompli à grand renfort de publicité, a pu installer définitivement le metteur en scène au sommet.
Et ses deux principaux interprètes, quin'avaient aucun problème à jouer dans un registre propice au mélange des genres, n'ont pas été pour rien dans cette invention de ce qu'on appellera plus tard la "Lubitsch touch".
Ossi (Ossi Oswalda) est la fille du très puissant et très riche magnat Américain de l'huître (Victor Janson). Apprenant qu'une autre gosse de riches a réussi à se marier avec un noble, elle fait un gros caprice. Son père visite un entremetteur qui l'aiguille vers l'authentique prince (désargenté) Nucki (Harry Liedtke). Avant de se prononcer, Nucki envoie son valet (Julius Falkenstein) en reocnnaissance, mais Ossi est tellement impulsive qu'elle le prend pour Nucki, et... l'épouse sur le champ.
Ce film fait partie d'une série d'oeuvres de Lubitsch qui étirent la comédie vers le grotesque de façon prononcée, la meilleure étant probablement Die Puppe, également avec Ossi Oswalda. Si le grotesque dominait, il n'était pas compliqué de voir dans cs oeuvres un reflet du monde contemporain, et cette Princesse aux huîtres, est beaucoup plus Berlinoise qu'Américaine! Lubitsch, à travers le puissant Américain, se paie assez gentiment la tête des nantis de tout poil, et s'amuse à leur oppose un prince sans le sou qui partage sa chambre de bonne avec un valet.
Mais derrière la façade du grand n'importe quoi, il commence à expérimenter avec une comédie beaucoup plus raffinée qu'il n'y paraît, en profitant des décors très géométriques (dont il s'amuse en nous montrant Falkenstein qui patiente tant bien que mal en improvisant des pas de danse sur les motifs grandioses du carrelage) de Rochus Gliese et Kurt Richter... Il transpose cette géométrie à sa propre ise en scènes, préfigurant les mondes clinquants des cours de pacotille dans lesquelles il situera tant de films des années 30; il effectue même un brouillon loufoque de sa danse endiablée de So this is Paris. C'est plus qu'une curiosité, donc: comme une sorte de comédie en totale liberté, par un metteur en scène qui se situe d'emblée à l'écart de toute allusion au chaos de l'Allemagne de 1919...
1861: la Comtesse Angelina de Bergamo (Betty Grable) épouse le Baron Mario (Cesar Romero), et tout le monde se réjouit... Sauf que c'est le moment choisi par une colonne de Hongrois pour prendre le château. Avant même le début de la lune de miel, le Baron doit fuir... Inspirée par la légende locale, selon laquelle 300 années plus tôt, la Comtesse Francesca (...Betty Grable) aurait tenu tête à une autre invasion, Angelina se prépare à accueillir les Hussards, menés par le Colonel Teglash (Douglas Fairbanks Jr) à sa façon...
Le script est de Samson Raphaelson, adapté d'une opérette de 1919; comme on le voit, Lubitsch en retournant à la comédie musicale avec ce film renouait à plus d'un titre avec les racines de son art, renvoyant non seulement à l'époque de son règne sur le cinéma Allemand et de ses comédies de 1919-1920, mais aussi au cycle fabuleux de comédies musicales qu'il avait dirigées au début des années 30. D'ailleurs, le metteur en scène souhaitait qu'Angelina et Francesca soient interprétées par Jeannette MacDonald.
En lieu et place, Betty Grable, favorisée en raison de sa popularité contemporaine, se débrouille comme elle peut, et est au moins une actrice énergique, dotée d'un partenaire exceptionnel: je sais que Fairbanks a souvent dit à quel point ce film était un ratage (j'y reviendrai), mais il a au moins le mérite de montrer aujourd'hui à quel point le fils du grand Doug était un acteur fin, capable, versatile et souvent unique dans son style. Le reste de la distribution est tout à fait adéquat et donne vraiment l'impression que le maître à bord était, de bout en but Lubitsch: les servant, domestiques, aides de camps et sous-fifres sont donc une faune abondante, qui relaie en permanence la vie de leurs maîtres, gradés et employeurs, avec les sous-entendus de rigueur...
Et le film ose parler d'adultère, le centre même du film. Nous savons dès le départ qu'aussi poli et respectueux qu'ils soient, les deux jeunes mariés ne s'aiment pas, du moins la Comtesse n'aime-t-elle pas son mari. L'arrivée du flamboyant colonel de hussards va donc être un catalyseur puissant pour précipiter le drame, aidé par le fantôme de la première Comtesse... Car c'est l'un des atouts de ce film, et c'est là encore un trait foncièrement Lubitschien: la réalité, le rêve, la fantastique et la chanson s'y mêlent intimement, créant un univers constamment décalé, régi par ses propres lois, ce qui permettrait d'expliquer comment la production a réussi à imposer la coquinerie ambiante...
Mais Lubitsch ne verra jamais le film terminé, puisqu'il est décédé après 8 jours du tournage des scènes principales. Otto Preminger a été désigné pour prendre le relais et s'est engagé à scrupuleusement respecter les plans du maître, son style et a été jusqu'à refuser de signer le film, afin qu'il ne soit crédité qu'à Ernst Lubitsch... Et ça y ressemble fort. Les récriminations citées plus haut sont liées à la rancoeur du principal acteur contre le metteur en scène de remplacement: bon, Preminger n'était pas Lubitsch, mais surtout leurs méthodes, leurs humeurs dirons-nous, n'étaient pas les mêmes. S'il a réussi à pasticher le style de Lubitsch, c'est évident, la façon d'y parvenir a dû sérieusement différer... Mais quoi qu'il en soit, le film tient sérieusement la route, tout en étant un peu une certaine forme d'anachronisme. Encore un trait Lubitschien?
Les trois femmes du titre sont celles qui vont tourner autour d'Edmund Lamont (Lew Cody), un malhonnête moustachu qui utilise son allure pour séduire et vivre au dépens des femmes. La première est Mabel Wilton (Pauline Frederick), une quadragénaire qui se rend compte que le temps passe et que sa séduction commence à s'effacer... Mais pas ses millions. La deuxième est sa fille Jeannie (May McAvoy), qui est éloignée de sa mère le temps de ses études, et décide de venir chez Mabel sur un coup de tête, afin de renouer avec celle qui la néglige. Enfin, Harriet (Marie Prevost) est la maîtresse de Lamont, celle chez qui il retourne quand il n'en peut plus de séduire les autres...
Au début du film, Mabel tombe dans le piège de Lamont, qui a des dettes à n'en plus finir; puis Jeannie qui a rencontré le séducteur, va se jeter dans ses bras pour ne pas gérer sa frustration vis-à-vis de sa mère, et va se trouver dans l'obligation de se marier avec le bonhomme, pendant que Fred (Pierre Gendron) son petit ami, à l'université, se décide à venir lui avouer sa flamme: on ne pouvait pas trouver pire timing...
Ce n'est pas une comédie, et pourtant... Lubitsch y déploie son talent fabuleux en matière d'ellipses, et y montre une intrigue qui aurait pu glisser vers le théâtre de boulevard. Prenons une scène: quand Lamont a fixé un rendez-vous galant avec promesses diverses à Jeannie, le moustachu guindé a la surprise de voir arriver Mabel. Il doit donc se débarrasser de cette dernière avant de recevoir sa fille! Mais Mabel n'est pas dupe, elle a compris que son amant attend une femme, et reste cachée. La scène avait tout pour virer au vaudeville, sauf que le point de vue reste fermement ancré du côté de Mabel: la scène en devient tragique, et se clôt sur une magistrale révélation hors champ: non seulement la femme qui est venue est Jeannie, mais en plus elle a couché avec Lamont.
La dette de ce film envers A woman of Paris est assez claire... Le film commence pourtant par une scène qui tient plus de Lois Weber que de Chaplin: Mabel se pèse, et évalue l'effet des ans sur son corps avant de partir faire la fête. Plus tard, alors qu'elle attendra Lamont, elle cherchera en variant l'éclairage à trouver la façon de cacher au mieux les effets du vieillissement sur son visage. Son apparente indifférence à sa fille est surtout une atroce peur de vieillir... Elle s'y résigne pourtant au milieu du film, et désormais l'héroïne est Jeannie, qui va vite déchanter dans son mariage...
Ce joyau rare est le troisième film Américain de Lubitsch, et le fait est qu'on reste bouche bée devant un réel chef d'oeuvre, mélange d'un sens de l'observation hors du commun, d'une interprétation constamment formidable (tiens, il y a une petite apparition surprise de Max Davidson!), et d'un sens inné du cinéma pur. Oui, il y a des intertitres... mais uniquement quand on ne pouvait pas faire autrement: c'est l'image qui parle, ici.
Un monsieur d'âge moyen (Paul Biensfeldt) vit avec son épouse et la famille (uniquement constituée de femmes) de celle-ci, et... c'est un enfer quotidien. Il n'a aucune liberté, aucun répit et quand il essaie d'être tendre, c'est pire: il se prend des baffes. Il lit une annonce pour une agence matrimoniale dans un journal et prend la poudre d'escampette: il va se trouver une épouse à se mesure. Il en trouve une en effet, mais elle sourit tout le temps: y compris quand il s'étrangle avec une arête, quand il lui flanque une baffe ou quand il essaie de lui faire peur...
C'est une farce, en une bobine, ce qui n'empêche pas le film d'être soigné... On y retrouve avec plaisir, même si c'est pour une trentaine de secondes, Ernst Lubitsch alors à ses débuts cinématographiques, dans le rôle du conseiller matrimonial, mais le clou du spectacle reste quand même Lyda Salmonova, qui interprète la "femme idéale", un sourire niais constamment imprimé sur son visage. Le film, grâce à elle, tourne à l'absurde parfaitement assumé.
Ceci est le premier film tourné par Lubitsch depuis The merry widow qu'il avait livré à la MGM en 1934, au moment du renforcement du code de production. Le metteur en scène avait supervisé pour la Paramount la production de Desire (1936), de Frank Borzage, qui portait partiellement sa marque, et dont on peut légitimement penser qu'il avait espéré le tourner... Mais Angel sera son film de retour, et il a la fâcheuse réputation d'être un film à part, voire un film raté, pour le grand réalisateur, au contraire de ses trois films suivants. C'est dommage car c'est tout sauf mérité...
Dans Angel, une femme rencontre un homme: Maria (Marlene Dietrich), une mystérieuse jeune femme venue d'on ne sait trop où, débarque à Paris et se réfugie chez une grande-duchesse, dans le but de s'encanailler. Au même moment arrive Tony Halton (Melvyn Douglas), un playboy à la recherche de bon temps. Il se trouvent, s'aiment, se séparent. Aucun des deux ne sait rien de l'autre, si ce n'est que Tony a décidé de baptiser celle dont il ignore le nom Angel...
Revenue à Londres, Maria retrouve son mari Sir Frederick (Herbert Marshall) qui décidément n'a pas de temps à lui consacrer: il est diplomate, et parcourt le monde dans le but d'empêcher la guerre. Mais un jour il rencontre un ancien compagnon d'armes: Tony Halton. Il l'invite chez lui...
C'est une épure, un film court et incisif qui va donc droit au but. Le metteur en scène de comédie calme le jeu et exige de tout un chacun un jeu aussi austère que dramatique, y compris pour l'humour: une sorte de froideur, ou une impression de froideur, qui a peut-être gêné, tant il est vrai que les films précédents de Lubitsch (à plus forte raison ceux avec Maurice Chevalier) gardaient toujours un soupçon de folie ou de décalage ouvertement comique. Ici, même les discussions entre les domestiques (qui rejouent la partition de leur employeurs, dans un échange mémorable où Edward Everett Horton fait une fois de plus la preuve éclatante de son génie) sont sous-jouées. Ce qui n'empêche pas l'humour, comme dans cette scène souvent citée en exemple du cinéma de Lubitsch, où les gens de cuisine nous font vivre par procuration le repas compliqué qui a lieu dans l'autre pièce (c'est l'occasion pour Sir Frederick de remettre en contact son épouse et son ami, sans savoir qu'ils ont été amants) en commentant ce qu'ils ont laissé dans leurs assiettes.
N'empêche, ce mélodrame comique, cette comédie en forme de requiem à un amour perdu d'avance, est un grand film, qui trouve dans sa forme unique en son genre une beauté certaine. Lubitsch savait parfaitement ce qu'il faisait en plus, en confrontant Marlene Dietrich (privée, heureusement, de sa chanson contractuelle: ouf!), encore déboussolée d'avoir perdu le soutien de Josef Von Sternberg, d'un côté, et Herbert Marshall, dont l'accent et la voix flegmatique cachent à peine la souffrance qui est la sienne: l'acteur avait perdu sa jambe durant la guerre, et souffrira toute sa vie de complications. Bien qu'unijambiste, il mettait un point d'honneur à jouer aussi souvent que possible debout. Et cette souffrance ajoute à son personnage poignant... Oui, c'est une comédie, mais aucune loi au monde n'impose à la comédie de ne parler que de choses gaies, non?
Ernst Lubitsch n'a jamais cessé, finalement, d'opposer un vieux monde sali, détruit et anéanti par l'horreur nazie, et un nouveau monde pétri d'idéal, de démocratie mais surtout dans lequel il y a bien une place pour toutes et tous... y compris pour cette fofolle de Cluny Brown.
Dans ce qui restera hélas comme le dernier film qu'il achèvera (Il décèdera durant le tournage de That lady in ermine), le réalisateur concrétise cette opposition en reprenant les contours de certains de ses films : de la culture « Mitteleuropa », qui informait tant de ses films d'avant-guerre et perdurait dans The shop around the corner et dans To be or not to be, il reste ici Charles Boyer qui interprète le personnage d'Adam Belinski, un professeur de l'université d'un pays de l'Est, qui en 1938 a fui le nazisme. Il est accueilli en héros par une famille de la haute bourgeoisie Britannique, qui se donne bonne conscience, alors que lui, essentiellement, est heureux de l'aubaine : il mange à l'oeil... Dans son parcours, il a rencontré une jeune femme qui l'enchante, une jeune débrouillarde de la classe ouvrière, Cluny Brown (Jennifer Jones), qui l'enchante : elle est nature, tout sauf sophistiquée, et en plus elle connait la plomberie. Durant le séjour de Belinski à Londres elle devient la bonne de la demeure qui l'accueille...
Tout en montrant de quelle façon les idéaux démocratiques de Belinski prennent dans sa situation une résonance concrète (où dormir, comment se loger, comment et où manger ? Voilà les questions qu'il doit résoudre chaque jour, et il est effectivement devenu un pique assiette aguerri), le personnage affecte une culture qui dépasse largement celle de ses hôtes : du coup le brave professeur aux manières étrangement directes va aussi, de Shakespeare, emprunter un peu du personnage de Puck, en devenant un lutin qui rapproche les êtres (son jeune ami Andrew et la dame de ses pensées) ou qui fait tout pour les éloigner (il assiste agacé au rapprochement de Cluny avec l'insupportable apothicaire local, et son hilarante maman (Una O'Connor). Mais surtout, il va mettre sens dessus dessous la belle ordonnance conservatrice d'une maison comme il faut, d'une société comme il faut, d'une Angleterre comme il faut.
Quand à Cluny Brown, elle n'est absolument pas faite pour quoi que ce soit qui puisse ne fonctionner qu'avec des convenances... elle va aussi vite découvrir que quand on a un talent naturel pour la plomberie, on a du mal à se marier... en Europe. Direction les Etats-Unis, donc, et tout le monde y trouvera son compte.
Quant au reste, eh bien... c'est du Lubitsch : délicieux, farfelu, drôle, et irrésistible.
De la comédie? Assurément: Henry Van Cleve (Don Ameche), septuagénaire, vient de décéder, et se rend donc à ce qu'il considère un rendez-vous inévitable: auprès de l'hôte (Laird Cregar) de l'endroit où il est sûr qu'il va lui falloir passer l'éternité. Après tout, n'est-ce-pas là qu'on lui a toujours prédit qu'il finirait? Devant son interlocuteur qui manifestement ne s'attendait pas à le voir, Henry raconte l'histoire de sa vie: aucun crime, dit-il, mais un festival permanent de délits... En fait de vie, c'est surtout de sentiments qu'il s'agit; car né dans une excellente famille de New York, Henry n'a pas besoin de travailler. Et il a pris très tôt l'habitude de s'occuper... On s'occupe comme on peut, et la passion de Henry, ce sont les femmes.
Oui, c'est de la comédie, d'un genre supérieur, même! Lubitsch profite des soixante-dix années de vie de Henry Van Cleve pour nous détailler le temps de vie moyen d'un homme. Qu'il ait choisi un gros feignant de bourgeois importe peu, car dans le cadre de son film, comment ne pas succomber au charme subtil de Henry Van Cleve? Mais le propos du film, de toute façon, n'est pas social: ici, il s'agit de voir si la vue vaut la peine... D'où un changement subtil dans le déroulement du film; en effet, la première partie est riche en scènes de comédie pure, qui sont bien évidemment du pur Lubitsch: subtil, toujours bien équilibré entre visuel et sonore, avec un dialogue superbe de Samson Raphaelson. Le metteur en scène a d'ailleurs eu tendance à s'approprier le script, notamment en changeant le personnage principal, dont le scénariste voulait faire un actif: pas le Henry Van Cleve du film, qui est un jouisseur, et je le répète, n'a absolument jamais travaillé de sa vie!
Alors le film en progressant, suit les années qui s'accumulent, et devient grave. Les gens importants de la vie de Van Cleve partent les uns à la suite des autres, bien sûr, et à chaque fois c'est traité verbalement. Le passage des années s'effectue, et on constate l'absence de quelqu'un. Une fois, une seule, un décès comptera vraiment plus qu'un autre: celui de Martha, l'épouse de Henry (Gene Tierney), qui nous est annoncé sur un plan où le couple, fatigué, danse: ce sera la dernière fois. Un écho à cette mort nous est donné dans une scène très belle, où Henry Van Cleve négocie avec son bon à tout de fils pour avoir accès à une jeune compagnie pour tromper son ennui. Il prend un livre, et... se trouve avec un ouvrage que nous avons déjà vu, et qui fait écho au personnage de Martha: toujours cette faculté étonnante, pour le metteur en scène, de pouvoir nous éclairer en un seul plan sur ce qui se passe vraiment, en l'occurrence ici l'absence cruelle de l'être aimé...
Et donc le film, derrière ses oripeaux de comédie subtile, située à ce tournant du siècle d'une Amérique prude, est en réalité un bilan de la vie d'un homme à travers celles qu'il a aimées, et ne pouvait pas être plus grave qu'il ne l'est. Tout en restant une comédie, bien entendu... Franchement, je pense que ce film, dans la distribution duquel on profitera, en plus, de Charles Coburn (le grand-père Van Cleve, le seul à soutenir le héros), Eugene Pallette (le père de Martha), Louis Calhern (le père) et la formidable Marjorie Main (la mère de Martha) n'a que pas ou peu de défaut. Même Gene Tierney, il est vrai réduite à un personnage qui est vu à travers le filtre de la nostalgie, s'en tire bien... Heaven can wait était en tout cas le premier acte d'un changement de direction pour Lubitsch désormais cinquantenaire. Quel dommage qu'il n'ait pas pu continuer... C'est aussi, et c'est notable, son tout premier film en couleurs. Il n'y en aura qu'un seul autre...