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  • : Allen John's attic
  • : Quelques articles et réflexions sur le cinéma, et sur d'autres choses lorsque le temps et l'envie le permettront...
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15 mai 2022 7 15 /05 /mai /2022 07:59

En France occupée, un couvent situé dans un petit village sert de passage pour des aviateurs alliés. L'un d'entre eux, John (Ray Milland), rencontre une jeune novice, Soeur Clotilde (Barbara Britton), qui ne prend pas toute la mesure de la situation: entendant le Major Krupp (Konstantin Shayne), un officier Allemand qui menace de s'en prendre aux enfants si on refuse d'aider les forces d'occupation en dénonçant des soldats ennemis, elle lui fait comprendre qu'elle aurait de informations, et provoque un raid dans lequel la mère supérieure (Lucile Watson) est tuée. Clotilde décide donc d'aider John à fuir, et prend la place d'une résistante qui a été arrêtée, devenant pour l'accompagner dans son dangereux périple "l'épouse" de l'aviateur Américain...

Déjà, dans les années 20, Frank Borzage avait parfois, à son corps défendant, représenté la guerre, dont il est vrai qu'elle est omniprésente dans le cinéma Américain de l'époque: Hervé Dumont a révélé que pour cet hypersensible à fleur de peau, ça a toujours été un drame de devoir, dans Seventh Heaven, Lucky star ou plus tard dans A farewell to arms, représenter la violence, et contrairement à un William Wellman, ou un John Ford, la pyrotechnie et le grand spectacle de la guerre cinématographique le laissaient froid. Ce dernier, d'ailleurs, a peut-être été le réalisateur de seconde équipe des deux films muets Fox cités, pour justement capter des images du conflit que Borzage ne pouvait se résoudre à tourner lui-même! Donc, au moment de réaliser un film situé durant le conflit contemporain en ce milieu des années 40, il va avoir recours à beaucoup d'ellipses et de suggestion, mais surtout va développer le propos. Il l'avait d'ailleurs déjà fait pour son film The mortal storm, qui s'intéressait à la montée du péril politique en Allemagne avant l'internationalisation de la menace fasciste. Mais Till we meet again commence par une séquence qui montre bien la fragilité de la paix et de la sérénité: dès le générique, un panoramique vers la droite nous montre d'abord un village, probablement méridional, et idyllique, puis un clocher, avec des colombes. Enfin, une colonne de jeunes filles, toutes habillées de blanc: ce sont les pensionnaires du couvent où se déroulera l'action du premier acte. Sous la direction de Soeur Clotilde, une prière se déroule en plein soleil... Pendant ce temps, à l'extérieur, une colonne de nazis traque des résistants, et des coups de feu sont tirés: nous ne verrons pas l'escarmouche, mais nous l'entendons... Dès le départ, le caractère disruptif, perturbant et sale de la guerre est représenté, mais à l'économie...

Dans un film relativement court, qui ne totalise pas même 90 minutes, comme le contemporain Ministry of fear tourné également à la Paramount par Fritz Lang, Borzage va concentrer ses efforts sur une rencontre, entre un homme et une femme, une rencontre qui va s'effectuer en plein danger. Comme d'autres films, et je pense paradoxalement principalement à The day I met Caruso, dans lequel une petite fille, quaker, rencontrait le célèbre ténor dans un compartiment de train, pour une journée d'échange passionné, la confrontation imprévue va se dérouler sur un territoire inattendu en temps guerrier: quelque part entre le profane des sentiments et de la vie amoureuse, d'un côté, et le spirituel de l'engagement religieux de l'autre. En devenant pour de faux l'épouse de John, Clotilde se mue en femme, et sans jamais évidemment remplacer l'épouse légitime (il est marié, a des enfants, et le dit très vite, et ni Borzage ni la Paramount n'avaient sans doute envie d'encourir les foudres du code Hays), elle s'ouvre de son côté à tout un univers qu'elle a complètement occulté, et écoute avec stupeur un homme amoureux décrire la joie du mariage. Non la passion, qu'il garde sans doute pour lui, mais bien la joie quotidienne et absurde, la satisfaction d'être deux, les anecdotes amusantes et les drames terribles, vécus et ressentis à deux. Clotilde s'ouvre, non seulement à la vie, mais aussi à l'homme qui est en face d'elle...

Sous le fracas des bombes, à deux pas des agissements de nazis et de collaborateurs (Walter Slezak joue une fois de plus un salaud de façon impeccable, mais réussit à le doter d'une morale en faisant de lui un instrument du destin), la rencontre entre John et la novice va se dérouler en terrain neutre, sans jamais dévier, car les deux vont s'apprivoiser en douceur. Les gestes parfois effectués, repérés avec surprise par l'un ou l'autre, sont toujours austères mais font mouche: par exemple, lors d'une rencontre avec les occupants, Clotilde doit improviser, car la lumière met en valeur un trou béant, dont des taches de sang s'échappent, dans le manteau de son "mari". Elle place donc sa tête à l'endroit même, et quand elle la relèvera, elle aura elle aussi une tâche rouge, qu'il effacera de sa main. Quand elle se réveille à un moment, elle est troublée par la présence de la fausse alliance. Et n'oublions pas que chez Borzage, la présence d'une alliance vaut parfois tous les sacrements, peu importent les circonstances qui l'ont amenée sur le doigt!

Au milieu de péripéties liées à leur dangereuse mission, inévitables et fort bien troussées, l'essentiel du film tient dans cette paradoxale rencontre impossible entre une femme qui a choisi une voie et une seule, celle de la spiritualité, et est fort surprise de découvrir d'autres possibilités. Borzage réussit le miracle de se renouveler toujours plus en montrant pour la énième fois (The pitch of chance, Seventh Heaven, The river, A farewell to arms, A man's castle, ou Strange cargo) un couple de fortune se créer sous nos yeux, dans l'adversité, et se place en maître du mélodrame sublime, profitant au passage des circonstances, qui l'ont privée de l'actrice prévue (Maureen O'Hara, pressentie et déjà sous contrat, a du se retirer pour cause de grossesse), remplacée au pied levé par la quasi inconnue Barbara Britton, dont justement la naïveté, la jeunesse et l'inexpérience sonnent constamment juste dans cette merveilleuse intrigue de sacrifice et d'amour sans aucune issue. Inutile, je pense d'aller plus loin, on aura compris que Till we meet again est un des joyaux méconnus du réalisateur, l'un de ses derniers très grands films. Il est dans le domaine public, donc disponible, ce devrait être une bonne nouvelle, mais ça ne l'est pas: la qualité des nombreuses copies en circulation (DVD Italien, copies plus ou moins complètes sur Youtube, etc) laissant sérieusement à désirer.

 

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Published by François Massarelli - dans Frank Borzage
4 novembre 2021 4 04 /11 /novembre /2021 09:09

Don Miguel Farrel (Forrest Stanley) revient en Californie après avoir participé à la première guerre mondiale... Mais quand il revient, sa famille et son ranch ne sont plus que l'ombre d'eux-mêmes... La propriété est désormais dans les mains d'un banquier agressif de l'est, qui s'apprête à la revendre à un riche Japonais (Warner Oland), et celui-ci a des méthodes malhonnêtes pour arriver à ses fins. Miguel Farrel va donc devoir ruser... Heureusement, le banquier a une fille (Marjorie Daw), qui se range du coté de Miguel, et celui-ci peut aussi compter sur ses fidèles collaborateurs, pour atteindre son but: rassembler 300 000 dollars afin de racheter son ranch avant qu'il ne tombe, horreur, dans les mains de spéculateurs Japonais...

On ne fait pas toujours ce qu'on veut... Prenez un cinéaste en 1922, par exemple: quelles que soient ses aspirations, un contrat c'est un contrat, et celui qui liait Frank Borzage à la Cosmopolitan de William Randolph Hearst ne faisait pas exception à la règle. Donc après une poignée de films effectuée en toute (relative) liberté par le metteur en scène, en accord avec ses aspirations, disons, spirituelles, il lui a fallu obéir à une injonction, et réaliser un film non pas selon son coeur, mais bien conformément aux volontés du patron, qui visait probablement la fonction de gouverneur de Californie... D'où un profond sentiment de malaise devant un film qui montre ouvertement l'hostilité vis-à-vis des Asiatiques (d'ailleurs tous rangés dans le même sac, puisqu'un Chinois se fait traiter de "Jap" sans que personne n'objecte) comme un comportement normal et noble, et démontre, manigances à l'appui, que les "Japs" en veulent aux terres de Californie, et c'est une abomination de les laisser faire... Par ailleurs, les français ne sont pas mieux lotis: un immigré local est présenté comme un lâche, veule, et un mauvais payeur...

Borzage fait donc contre mauvaise fortune son travail, et rend parfois ce film imposé, disons, distrayant, en demandant à Forrest Stanley une énergie impressionnante. Il se souvient aussi du western de ses années 10, et s'inspire de ces montagnes arides et de ses plaines pour mêler poursuites en voiture et cavalcades à dos de quadrupèdes. S'il égratigne les immigrés asiatiques, le film est relativement généreux vis-à-vis des hispaniques, afin probablement de flatter l'électorat local: comme beaucoup de vieilles familles Californiennes, Miguel Farrel est donc d'origine Espagnole et Catholique, ce qui ne l'empêche pas de se comporter en bon capitaliste courageux et malin à la fin du film.

Bref: distrayant, mais franchement mineur dans la filmographie d'un réalisateur qui nous a beaucoup donné d'oeuvres si différentes et meilleures que celle-ci... Quant à Hearst, il a fini par renoncer. Tout ça pour ça!

 

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Published by François Massarelli - dans Muet 1922 Frank Borzage Western
28 mars 2020 6 28 /03 /mars /2020 15:51

Après Humoresque (1920) et Back Pay (1922), Frank Borzage est retourné à Fannie Hurst pour prolonger une formule gagnante, et il fait de nouveau appel à Vera Gordon et Dore Davidson pour incarner un couple Juif d'âge mur confrontés aux affres de l'assimilation, dans la peinture de la vie familiale à travers ses joies et peines...

Du moins c'est ce que les renseignements glanés sur internet permettent de trouver, car ce film ne nous est presque pas parvenu: il n'en subsiste que sept minutes, situées probablement au milieu ou en tout cas dans la deuxième moitié. Nous y assistons à des départs qui ne nous disent pas grand chose, et pour l'essentiel, c'est une conversation entre le père et la mère, avec des intertitres néerlandais... Bref, on est prêt à jeter l'éponge, jusqu'à ce que...

Oh, ce n'est pas grand chose, mais pour qui connaît un tant soit peu l'oeuvre de Borzage, c'est énorme: un geste, un seul, qui vient briser la monotonie et qui vient à a rescousse du mélodrame, pour réussir à le rehausser sans tomber dans la routine larmoyante. Un geste de la main, d'un mari à son épouse, qui en dit long. Du coup, j'ai mis bien plus de temps à écrire ce texte qu'à voir le film! Celui-ci est disponible sur Youtube, sur la page du Eye museum...

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Published by François Massarelli - dans 1922 Muet Frank Borzage
15 juin 2018 5 15 /06 /juin /2018 09:13

Une déception: quelles que soient les qualités de ce film, et il en a, on ne peut pourtant pas dire autre chose, devant ce qui est indéniablement la plus faible de quatre productions du metteur en scène pour Republic Pictures (Les trois autres sont I've always loved you, The magnificent doll et Moonrise, ce dernier étant tourné après le film qui nous occupe ici)... Un film qui mélange drame sentimental et... course de chevaux, avec suspense sportif de rigueur.

Si le sport ne m'intéresse absolument pas, bien au contraire, je ne suis pas contre l'idée sensée de jouer sur ce dernier ingrédient, propre à structurer une intrigue, ou créer une adhésion forte du spectateur. Et Borzage qui a évolué dans un monde d'amateurs de polo toute sa vie aurait très bien pu se tirer avec les honneurs d'une intrigue qui implique en effet les codes, le monde et les anecdotes d'une histoire de propriétaire d'un cheval de courses...

Et en plus, le film commence bien: dans un taxi que partagent deux clients, une jeune femme (Catherine McLeod et Don Ameche), la jeune femme a la surprise de se trouver nez à museau avec... un poulain de trois semaines! Joe Grange, son propriétaire, a été éjecté de son appartement, et pour cause, et comme il n'a aucun endroit où aller avec la bestiole, Connie va se sacrifier, et bien entendu, dans la mesure où nous sommes dans l'univers de Frank Borzage , la nuit va déboucher sur un coup de foudre, un vrai de vrai...

Mais la suite va tomber un peu trop dans le mécanisme et la convention, car Joe Grange (Au fait, Don Ameche remplace ici Henry Fonda, et le changement me parait au moins très pertinent) est un joueur invétéré, qui apparaît et disparaît au fur et à mesure des coups de chance et des coups de grisou... Et si les scènes "sacrées" typiques de Frank Borzage sont là et parfois bien là, le film manque de piquant, d'allant, et d'énergie...

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Published by François Massarelli - dans Frank Borzage
2 juin 2018 6 02 /06 /juin /2018 11:27

Au commencement, Borzage adopte tout de suite la charte du film noir, qu'il fait sienne sans aucun problème, et avec autorité: le film débute par une séquence baroque qui nous conte le cruel destin de Jeb Hawkins, le père du héros. Nous voyons ses jambes, il marche encadré par deux hommes, il y a du public... puis ils montent les marches d'une structure en bois. Sur un mur au fond du champ, l'échafaud est plus que visible. L'homme est exécuté, on passe à la chambre d'un bébé qui pleure, sur son visage, l'ombre d'une poupée se balance dans le vide. On sait dores et déjà que le destin de Danny Hawkins est tout tracé. Plusieurs séquences nous montrent son enfance, son adolescence, aux prises avec les gamins locaux qui lui rappellent en le harcelant physiquement la fin de son père...

1948, dans un état du sud, en plein marécage, un bal se tien sur une structure flottante. Danny Hawkins (Dane Clark) et Jerry Sykes (Lloyd Bridges) se battent. Sykes, un fils de banquier local, est le princpal tourmenteur de Danny depuis toujours, et ils se disputent les faveurs de la même jeune femme, Gilly (Gail Russell). les deux hommes se battent vigoureusement, mais Jerry fait monter la tension de la panière qu'il préfre: rappeler encore et toujours à Danny la mort de son père... Jerry se saisit d'une énorme pierre, Danny la lui prend et frappe plusieurs fois. Jerry Sykes est mort, et Danny est saisi immédiatement de tout le sens de sa culpabilité...

Puis il tente de se contenter de revenir à la vie, et de faire comme si. En particulier, lui et Gilly (qui a pourtant consenti à se marier avec Jerry), s'avouent leur amour, et commencent même à le vivre, dans une maison abandonnée à l'écart du village... Mais très vite, la culpabilité et l'appréhension (quand le corps sera-t-il découvert?) prennent le dessus. 

Lors des nombreuses errances de Danny, de ses conversations avec Gilly, celles avec son ami le vieux Mose (Rex Ingram), un noir qui lui tient lieu de père de substitution, ou encore lorsqu'il est avec Billy, un jeune homme sourd et muet qui est l'un des rares de son âge à l'avoir pris en amitié, il tente de reprendre le dessus sur sa descente aux enfers, et retrouver la décence d'un être humain. Mais pour ça, il lui faudra faire une chose, et une seule...

Moonrise tranche complètement sur le style des trois autres films Republic de Borzage: il est noir à tous les sens du terme: le genre bien sûr, mais aussi une prépondérance pour les scènes nocturnes; une certaine tendance à explorer le désespoir, et on peut ajouter le fait qu'une grande partie du film se passe dans les bois marécageux d'une petite ville sudiste, bien à l'écart du monde...

Et une fois de plus, le miracle s'accomplit: Borzage dirige magnifiquement ses acteurs entre tension et exaltation, et installe son drame en quelques minutes. Plongé au coeur de la tragédie dès le départ, le spectateur n'a aucun mal à adopter le point de vue d'une personne qui aux yeux de la société est un criminel... Mais personne ne le juge, à part sans doute les deux parents de la victime... Mais on les comprend, non? Le shérif (Allyn Joslyn) est d'ailleurs très clair: quand il le décidera, Danny dira la vérité, et alors il sera de nouveau un homme, et sera traité comme tel. Et Danny, aidé par l'amour fou de Gilly (qui se joue des conventions, des limites, des règles et de l'isolement, qui accomplit des miracles: on le connait, si on a vu les films de Borzage), va prendre le temps nécessaire, mais prendra finalement la décision qui s'impose à lui.

C'est le dernier grand film d'un immense cinéaste... Il y revisite son style, y adopte des éléments de vocabulaire qu'il n'avait pas tenté jusqu'alors (le début fait penser à du Curtiz en plus baroque encore), et ré-adapte le style de ses films de la fin des années 20, avec brio.

 

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Published by François Massarelli - dans Frank Borzage Noir
27 mai 2018 7 27 /05 /mai /2018 16:15

La période passée par Frank Borzage à tourner des films pour la Cosmopolitan était une opportunité très sérieuse de percer dans le monde du cinéma, pour un metteur en scène qui avait beaucoup donné de lui-même dans le domaine du western, principalement: pas un genre très bien vu, à l'époque... Humoresque (1920) a contribué ainsi à la carrière du réalisateur, et d'autres films aussi, vont avoir une importance capitale: c'est le cas de celui-ci, également adapté d'un roman de Fannie Hurst (mais aussi de Flaubert, manifestement), un chef d'oeuvre qui aura au delà de la carrière de son auteur, une résonance sur l'histoire du cinéma, mais j'y reviendrai plus loin...

Hester Bevins (Seena Owen) est une provinciale particulièrement mécontente de son sort: coincée dans une petite ville minable, auprès d'un petit ami terne, travaillant dans une boutique de seconde zone, et habitant dans une pension de famille qui lui sort par les yeux. Son Jerry (Matt Moore) lui a bien proposé le mariage, mais elle lui fait comprendre qu'elle refuse par peur de s'enterrer encore un peu plus... Quelques temps après, elle qui passe souvent du temps à la gare à regarder les trains qui partent sans elle, en prend enfin un pour se rendre à New York. Cinq années passent, et Hester est devenue aisée: pas besoin de vous faire un dessin, toutes les factures sont adressées à un homme richissime, Charles Wheeler (J. Barney Sherry). Pourtant, si elle se vautre dans la vie facile d'une femme entretenue, Hester n'est pas satisfaite; et un retour dans sa ville d'origine ne va faire que souligner cette insatisfaction: le seul qui se rappelle d'elle, c'est Jerry: il l'a attendue, l'attend et l'attendra encore. Elle lui ment, et retourne à sa vie...

...pour apprendre un jour que son petit ami est parti en France avec les troupes Américaines, et est revenu décoré, et sérieusement amoché: elle veut le voir, et le découvre mourant. Avec son mentor, la jeune femme prend une décision courageuse et inattendue... Elle va épouser Jerry, avant la mort de celui-ci. Va-t-elle trouver dans ce sacrifice une réponse à ses aspirations romantiques?

Flaubert en effet, car il y a du Emma Bovary dans cette jeune femme qui cherche un romantisme et une réussite dans un absolu qui n'existera jamais! Et certains personnages semblent d'ailleurs réaliser l'analogie entre Hester et le personnage de Flaubert, car sa copine Kitty (Ethel Duray) lui prédit un suicide... Mais si le personnage principal du roman est effectivement l'une des clés du film, Borzage ne serait pas Borzage s'il avait chargé ses personnages masculins: Jerry est un benêt, soit, mais il est aussi un authentique héros, et son admiration inconditionnelle pour Hester tient du miracle. Wheeler est un richissime capitaliste qui pense que tout s'achète, et qui cède mollement aux désirs et caprices de sa maîtresse (y compris lorsqu'elle lui demande de financer son mariage), mais il est profondément humain, et généreux sans ambiguïté aucune. 

Le film n'est pas une de ces intrigues fourre-tout, dans lesquelles une jeune femme de la campagne perd sa pureté en ville et cherche par tous les moyens à retrouver un semblant de vertu en retournant vers un lieu de vie moins corrompu: car d'une part, si Hester s'est en effet compromise, certainement, le metteur en scène s'en fout, et nous aussi. Frank Borzage, qui nous montrera sans doute plus de couples vivant leur amour hors mariage que tous les autres metteurs en scène classiques, et qui ira même jusqu'à montrer ses couples s'auto-marier pour contourner les tabous, se moque éperdument de la vertu de ses héroïnes, dont il a compris que ce n'était décidément pas le sujet!

Non, pour Hester, l'enjeu était au début d'aller à la rencontre de ses rêves, et elle ne a vite fait le tour. Par le mariage en forme de sacrifice, puis les choix qui suivront (et que je vous laisse découvrir), elle opère plus ou moins un retour à sa propre réalité, à son authenticité... Un choix dont se souviendra Chaplin, qui a selon son biographe et ami David Robinson, vu et admiré profondément ce film, et en tirera des idées pour A woman of Paris: quand je vous disais que Back Pay était un film important...

La mise en scène de Borzage est ici dans sa forme la plus classique, avant la rencontre avec Murnau, mais déjà le réalisateur sait contourner toutes les conventions pour donner à ses personnages une vérité fabuleuse, tout en nous racontant, d'une certaine façon, un conte de fées. Un conte de fées, et c'est la clé du film, dont la marraine bienfaitrice va cette fois être plus l'héroïne que son amant compréhensif... Et le metteur en scène trouve en Chester Lyons, le chef-opérateur, un collaborateur de choix, si on en croit la fabuleuse photographie en "soft focus", le flou artistique, dont le technicien est un spécialiste réputé: la façon dont sont cadrés Jerry mourant et Hester à se côtés, dans une scène poignante, est admirable.

Le film aussi... On peut le voir très facilement, depuis une restauration intégrale effectuée par les soins de la Bibliothèque du Congrès, et financée par des dons généreux de fans enthousiastes: vive internet, donc! Le film a été mis en ligne sur plusieurs sites, dont le fameux Archive.org., et en HD par dessus le marché...

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Published by François Massarelli - dans Muet Frank Borzage 1921
6 mars 2018 2 06 /03 /mars /2018 16:35

"Thaddeus", c'est Thaddeus Kubaczik, un immigré Polonais (Edmond O'Brien) qui vient d'obtenir la nationalité Polonaise. Au grand désespoir de sa femme Kathi (Narda Onynx), ça ne l'empêche pas de faire un cauchemar récurrent: être réveillé en pleine nuit par des nazis qui viennent l'arrêter... Mais aux Etats-Unis, bien qu'il n'arrive pas à s'y faire, on a plutôt tendance à le laisser tranquille. Jusqu'au jour où il commet une erreur: en croisant une voiture, il la heurte, et a la tentation de prendre la fuite. Mais il se ravise, et la mort dans l'âme, se sentant coupable, il attend la punition. Et il est persuadé qu'elle va être terrible...

Quant au "ticket" dont il est question dans le titre, c'est une convocation en justice. Thaddeus ne risque évidemment pas grand chose, mais comme on s'en doute quand on voit en ouverture du film son cauchemar habituel, le pauvre: c'est tout dans sa tête. Et une scène nous éclaire sur sa difficulté à s'adapter aux conditions plus douce des Etats-Unis: quand un facteur frappe à sa porte, Thaddeus prend peur à la seule vue de l'uniforme...

Le film est naïf, et très direct: aucune ironie ni aucune moquerie à l'égard du personnage... Borzage a manifestement pris au sérieux cette histoire qu'il n'avait pourtant pas choisie pour la série Screen director's playhouse: c'est normalement l'acteur Anglais Ray Milland qui devait s'en charger. Je dois dire que l'idée correspond assez bien au metteur en scène de Little man, what now?, Three comrades et The mortal storm...

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Published by François Massarelli - dans Frank Borzage
6 mars 2018 2 06 /03 /mars /2018 10:04

Le troisième et dernier des trois films de court métrage réalisés par Frank Borzage dans la série télévisée Screen Director's playhouse est sans doute le plus connu, et la cause en est simple: il a été diffusé en 1993 dans le cadre d'un hommage au metteur en scène au Cinéma de Minuit de France 3, la célèbre émission de Patrick Brion. Cette diffusion était en accompagnement d'une grande rétrospective de la cinémathèque Française... 

Sur la série elle-même, on est partagé: bien sûr, c'était une opportunité pour certains metteurs en scène, voire des acteurs désireux de passer à la mise en scène, que de réaliser un court pour cette émission qui met en valeur la personnalité même du "director"... Mais on ne va pas se mentir: si un Dwan ou un Borzage ont répondu présent à plusieurs reprises dans les années 50 et effectivement réalisé des films, n'était-ce pas essentiellement parce que le programme était une aubaine financière? D'un autre côté, les scripts confiés à Borzage, sans être nécessairement fabuleux, ont au moins l'avantage d'être totalement appropriés à son univers. Particulièrement avec ce petit film...

1917. Elizabeth (Sandy Descher) est une toute jeune Quaker, amenée à prendre le train sur une longue distance. Sa tante Hannah, qui la place dans le wagon, la rappelle à ses obligations de ne surtout pas enfreindre les commandements de sa religion (en gros, elle est supposée respirer, c'est tout. Toute autre activité ou prétention dans le train serait dangereusement futile)... Mais la petite est attirée par un compartiment situé juste à côté de sa place: le célèbre ténor Enrico Caruso (Lofti Mansouri) y est installé pour le voyage. Elle se décide à l'aborder: sa famille écoutant ses disques, ce n'est donc pas un inconnu...

Le film, conté à la première personne par Elizabeth devenue adulte, est uniquement consacré à la rencontre inattendue entre les deux solitudes, celle d'Elizabeth posée et droite dans ses bottes, celle de Caruso qui le pousse à essayer de jouer avec la petite, sans malice aucune. C'est un échange entre deux personnages parfaitement complémentaires, qui vont s'apporter beaucoup. C'est adorable, même si on est quand même loin, très loin des tempêtes émotionnelles qu'on aime à rencontrer chez Frank Borzage...

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Published by François Massarelli - dans Frank Borzage
5 mars 2018 1 05 /03 /mars /2018 09:48

La guerre de Corée... Une jeune recrue arrive sur les lieux où se tient le bataillon auquel on l'a affecté. Il est jeune, naïf, pas très rassuré, et tombe assez vite entre les griffes d'un cynique qui a tôt fait de le dissuader d'attendre quoi que ce soit de positif, ou de s'impliquer. Mais il veut savoir, quand on l'envoie en mission: ce n'est pas du mauvais esprit, juste, au contraire, une tendance à être totalement premier degré.

Autour d'un clairon, pris sur un cadavre, une amitié complice et inattendue va se nouer entre le jeune soldat et un sergent, le genre dur et mal apprécié de ses hommes. L'un et l'autre vont se retrouver dans l'instrument et le savoir-faire qu'il commande; et l'un et l'autre vont être profondément changés par ce qui va arriver dans les jours qui suivent, lorsque contre toute attente les hommes vont être galvanisés par la musique du clairon...

C'est une nouvelle histoire de transformation, mais on est assez surpris de voir Borzage, des années après Seventh Heaven, retourner à la guerre qu'il détestait tant. Si en apparence les hommes trouvent une sorte d'accomplissement héroïque et de transcendance par le biais du clairon, c'est bien d'une échappatoire qu'il s'agit. Le clairon ouvre pour les hommes qui en jouent chacun son tour une sorte de fenêtre sur l'avant et l'après de cette guerre dans laquelle ils sont englués. Un nouvel objet magique dans le monde de Borzage, en quelque sorte...

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Published by François Massarelli - dans Frank Borzage
17 mai 2017 3 17 /05 /mai /2017 16:43

Les premiers films de Borzage, ceux du moins qui ont été conservés, témoignent de la vitalité de sa vision du western, un genre auquel il souscrit dans tous ses développements (Villes sur la frontière, personnalités entre le bien et le mal, plus versées sur ce dernier, conditions précaires et éveil pionnier d'une conscience civilisatrice), mais auquel il ajoute une part toute personnelle: bien sur, les sentiments y ont leur place. Ce film dont la vedette est la cow-girl Texas Guinan, une actrice qui a tourné brièvement, mais uniquement des westerns, montre bien cet aspect...

Dans la ville de La mesa, située sur la Frontière, il y a bien un shérif, mais celle qui fait la pluie et le beau temps, c'est la patronne de The devil's kitchen, le saloon local. On l'appelle La tigresse, et le moins qu'on puisse dire c'est qu'elle mérite son surnom... Mais l'arrivée de deux étrangers va bouleverser la ville, et chambouler sa reine: l'un d'entre eux, un pied-tendre comme on dit, surnommé "Le Bostonien", a été victime sur la route des méfaits du bandit local, "Le collectionneur", et du coup Le Bostonien décide de devenir adjoint au shérif. L'autre étranger, un homme élégant aussitôt surnommé The gent, devient l'amant de La tigresse, et ils échafaudent des plans d'avenir... Mais plus dure sera la chute.

On connaît Borzage en chantre de l'amour fou, celui qui soulève les montagnes, et transforme les hommes. Ici, il s'intéresse à l'amour comme facteur de civilisation, avec son héroïne qui devient de plus en plus 'respectable' au fur et à mesure de sa relation avec l'homme de sa vie. sauf que Borzage va également mettre en scène, plus tard, la tempête d'un amour déçu, et c'est là qu'on voit que pour la compagnie Triangle, Texas Guinan était un eu le pendant féminin des westerns de William Hart... Ca va donc canarder. Et c'est un petit bout de femme qui va sortir les armes.

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Published by François Massarelli - dans Muet Western 1918 Frank Borzage