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  • : Allen John's attic
  • : Quelques articles et réflexions sur le cinéma, et sur d'autres choses lorsque le temps et l'envie le permettront...
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8 décembre 2019 7 08 /12 /décembre /2019 12:11

Le professeur Wanley (Edward G. Robinson) est maître de conférences à l'université, département psychologie, et il s'intéresse particulièrement au crime. Un jour, son épouse part pour un séjour avec les enfants, mais Wanley reste en ville pour y donner des cours. Avec ses deux meilleurs amis, il vient à la conclusion que même laissé seul et face à la tentation, il ne céderait de toutes façons à aucune sorte de désir inavouable... 

Le soir même, en sortant du club, il se rend face à la vitrine de la galerie située à deux pas, et y admire comme il en a l'habitude le mystérieux portrait d'une très belle femme, et a la surprise d'apercevoir se reflétant dans la vitrine le modèle du tableau (Joan Bennett), une jeune femme particulièrement amusée de sa réaction.

Quelques heures plus tard, il tuera un homme chez elle, et s'engouffrera dans la spirale du mensonge, du crime et de la culpabilité, d'autant plus que le procureur chargé de l'affaire (Raymond Massey) est l'un de ses meilleurs amis...

Attention, révélation: c'est un rêve, bien sûr, mais le dire ne gâche en rien le plaisir qu'on prend au film, dont la réalisation justement cultive à loisir l'ambiguité en permanence: certes, si c'est un rêve, Wanley n'a pas de souci à se faire et il s'en sort parfaitement indemne... Mais le film commence justement par un cours du professeur qui questionne la validité de la question de la légitime défense, donc la notion de droit dans le crime, et bien entendu, le crime du rêve est précisément un cas de légitime défense... Et si chaque geste, comme dans un rêve mais aussi comme dans la vie, mène à un autre geste, l'histoire implacable qui nous est contée nous montre comment de fil en aiguille, un homme qui tente froidement d'analyser la situation et de ne pas paniquer, en viendra immanquablement à vouloir tuer, cette fois de sang-froid. Bien sûr, rien chez Lang n'échappe à l'inconscient d'une part, au destin d'autre part: du reste les deux sont liés. Et si déjà, le chasseur de Man Hunt manifestait son inconscient en armant son fusil face à la forteresse de Berchtesgaden, Wanley rêve certes, mais il va se révéler un homme à la vie intérieure effrayante sitôt parti le train qui emporte sa famille... 

Pour mettre en scène son premier vrai film noir chimiquement pur, Lang va utiliser une réalisation de précision, profondément nocturne bien évidemment, dans laquelle le cadre sera particulièrement sollicité... Sans jeu de mots intentionnel bien sûr: le cadre, c'est d'abord celui du portrait, mais justement; autant que le modèle Joan Bennett, c'est Edward G. Robinson qu'on retrouvera dans le cadre des fenêtres, et souvent aussi dans des pièces vues depuis d'autres pièces, comme enfermé ou pris au piège d'une situation qui se complexifie: un plan pris d'une pièce le voit passer deux portes, avant d'allumer la lumière de la salle de bain au fin fond du champ... Nocturne, disais-je: Milton Krasner, le chef-opérateur du film, a composé des images d'une grande beauté dans lesquelles le clair-obscur est souvent porté à l'extrême, comme cette extraordinaire séquence durant laquelle le professeur doit amener le cadavre de l'homme qu'il a tué par légitime défense dans les bois... l'homme a gardé les yeux ouverts et... fixe le public. Seul son masque est vu dans la pénombre... Enfin, Lang s'ingénie à demander à ses acteurs de ne pas forcer le rythme: une façon de souligner aussi bien le côté méthodique de Robinson, dont le professeur criminologue se dépasse dans l'adversité, mais aussi parce que, encore une fois, c'est un rêve!

D'ailleurs la porte de sortie du film est aussi une prouesse: un truquage photographique simple, qui permet au professeur de s'endormir sur un fauteuil chez lui, sous l'effet d'une drogue qu'il vient d'absorber dans l'intention d'en finir... Et se réveille apparemment dans le même plan, sur un autre fauteuil, avec un autre costume. On n'y voit que du feu: bien évidemment, Lang nous livre la clé du rêve contenu dans le film à l'intérieur de ce plan... Mais il souligne aussi et surtout une continuité entre la vie criminelle fantasmée par le bon professeur, et sa bonhomie coutumière... et probablement trompeuse. En d'autres termes, un film crucial pour la carrière de Lang, qui fut un triomphe mérité, et dont tout le reste de sa carrière ou presque descend en droite ligne.

 

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Published by François Massarelli - dans Fritz Lang Noir
6 décembre 2019 5 06 /12 /décembre /2019 15:34

Liliom (Charles Boyer), bonimenteur de foire, aime Julie (Madeleine Ozeray) , et Julie aime Liliom... Mais c'est une histoire triste: le balourd apprend que sa belle attend un enfant, et se prenant les pieds dans le tapis, décide de "travailler" à sa façon: c'est-à-dire de participer à une action malhonnête, qui lui fera perdre la vie. Mais son cas n'est pas fini: il doit, en effet, rendre des comptes dans l'au-delà...

Curieux cas que Liliom, adapté d'une pièce de Ferenc Molnar qui semble hanter le cinéma avec insistance dans les années 20, à commencer par un type de personnage inspiré du rôle-titre et qui apparaît par exemple dans The show de Tod Browning: aboyeur de foire au grand coeur qui se cache derrière un cynisme en carton, John Gilbert y arbore d'ailleurs le déguisement de Liliom! Puis c'est Charles Farrell qui va interpréter le rôle à la Fox pour Frank Borzage dans l'un de ses premiers films parlants (1930)... Pourquoi, alors que le système des versions multiples est déjà en place, faut-il attendre 1934 pour une version française (due à Erich Pommer sous la responsabilité de Fox Europa), je l'ignore, mais ce qui est sûr c'est que le fait que ce soit un film de Fritz Lang est un étrange hasard... Pommer avait deux films à faire tourner, un par Ophüls, et un par Lang, et il a semble-t-il décidé d'inverser la logique, confiant le film policier à Ophüls! Quoi qu'il en soit, Lang qui sortait d'une expérience cuisante (le tournage puis l'interdiction par les nazis de son Testament du Dr Mabuse) s'est jeté dans le projet qui reste son unique film Français...

Et le résultat est aussi Langien que curieux! Le film, de Hongrie, est transposé dans un pays différent, et perd à mon sens en substance en perdant cette impression diffuse de dictature pesante. Pour preuve, une scène qui nous montre de braves policiers qui font respecter un très hypothétique couvre-feu, et qui ne sont guère menaçants. le personnage de Liliom, privé de ce carcan symbolique, manque singulièrement de qualités. Mais ce qui semble avoir intéressé le plus le metteur en scène, c'est sans surprise le rendez-vous onirique d'un homme avec sa destinée, dans un conte de fées noir... Le "procès" de Liliom au purgatoire, quand on lui présente le film de sa vie, littéralement, ou encore la vision à la fois grotesque et sombre des petites mains du paradis, qui renvoient à un cinéma de l'entre-deux bricolo comme Der müde Tod était à la fois du merveilleux et du tragique... C'est un film à part, qui l'a passionné... le temps de le finir. Après, eh bien: il fallait partir aux Etats-Unis, et il a oublié Liliom; nous aussi...

 

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Published by François Massarelli - dans Fritz Lang
2 décembre 2019 1 02 /12 /décembre /2019 13:51

Pendant que la ville dort... et pendant que les responsables d'un empire de presse se font une concurrence effrénée pour un poste prestigieux, un serial killer, un monstre, s'en prend à des jeunes femmes qu'il vient attaquer jusque chez elles. Un monstre qui laisse un mot, au début du film, et que nous voyons d'ailleurs à l'oeuvre: le film ne nous demande pas de «trouver le coupable», l'intérêt est ailleurs.

Il est en particulier dans la propension des journalistes et hommes de média qui nous sont présentés, à passer à autre chose, et à ne plus voir dans cette affaire sordide et qui menace de s'étendre, qu'un formidable réservoir de scoops potentiels. Le patron est mort, le fils du patron (Vincent Price) reprend les rênes et n'y connait rien, il va donc souffler le chaud et le froid et imposer une concurrence sévère entre les journalistes. Les uns et les autres (George Sanders, Thomas Mitchell, en particulier) vont se saisir de l'affaire comme d'une excellente opportunité, et toute compassion, toute humanité vont partir de leur vocabulaire...

Sauf Ed Mobley (Dana Andrews): d'un côté, c'est lui le héros ou du moins le principal protagoniste du film. Il n'a pas un poste à responsabilités comme ses copains, et il aime à se tenir à distance du pouvoir, surtout quand il n'y a pas vraiment d'atomes crochus! Il a sans doute une morale... Ou alors, le fait qu'il soit très en vue (il est le présentateur de l'émission de télévision de la compagnie, et donc il incarne la presse pour une grande partie du public. Ce qui lui permet de se tenir en effet à distance...

Ca ne l'empêche pas non plus de tout risquer pour un scoop, et il va y avoir un clash important: à peine fiancé, il va utiliser sa petite amie pour en faire un appât, car il a tout fait pour provoquer le tueur en direct à la télévision, depuis son fauteuil de présentateur... Les motivations ne sont pas les mêmes, elle n'en manquent pas moins de moralité.

Le film a une double identité: d'une part, il se pare des attraits du film noir tel que Lang le raffine depuis les années 20. Un film dans lequel tout le monde descend, de la salle de rédaction au bar du rez-de-chaussée où les langues se délient, les alliances se forgent et les trahisons se dessinent. Es appartements où ont lieu les crimes, jusque dans la rue: on voit très souvent des escaliers dans ce film... et au final, de la rue vers le métro, dans les tunnels desquels la poursuite entre Mobley et le tueur va trouver une résolution: ce dernier (John Barrymore Jr) est un paumé, un ado attardé dont la mère adoptive (Mae Marsh) n'a rien vu venir, mais lui le sait: «ask mother», dit-il dans son message laissé sur les lieux du crime. Il est juste un paumé qu'une éducation malheureuse a précipité dans le crime. Et d'ailleurs, il disparaît très vite du film...

...Car bien sûr, Lang qui n'a que rarement été aussi méchant, a trouvé avec ce film une bonne occasion de donner un point de vue extrêmement critique sur l'humanité qui l'entoure. Au moins dans M, les gens semblaient-ils se préoccuper de trouver le criminel; maintenant, la police doit collaborer avec des journalistes qui ont tous des pions à avancer et une part du gâteau à défendre. Le corporatisme journalistique tel qu'il nous est présenté ici est le portrait cruel d'un univers vu par un homme qui ne s'y retrouve plus, un portrait au vitriol d'une humanité en quête de repères... Après ce film noir grinçant, Lang ira encore plus loin dans le désespoir face au crime et la perte des idéaux humains, avec Beyond a reasonable doubt... En attendant, quel plaisir que ce grand film méconnu, au casting de rêve...

 

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Published by François Massarelli - dans Fritz Lang Noir
17 novembre 2019 7 17 /11 /novembre /2019 08:48

1942: à Prague, on surnomme le "Protecteur du Reich", Heydrich (Heinz Von Twardowski) le "bourreau" en raison de ses penchants pour l'exécution de masse. Le film commence par une preuve de sa folie en le montrant vociférer devant un parterre de nazis qui sont tous apeurés de faire un geste de travers... Mais quelques heures après le sale type est tué par un résistant. Grâce à l'intervention d'une jeune femme, Mascha Novotny (Anna Lee) qui a vu l'homme (Brian Donlevy) qui se cachait, il échappe à la Gestapo. Mais la machinerie du régie se met en place, celle de la résistance aussi...

C'est tout de suite après Man Hunt réalisé pour la Fox en 1941 (soit avant Pearl Harbor et l'engagement Américain) que Lang a réalisé ce film. Contrairement à Man hunt, donc, mais aussi à Ministry of fear (Paramount), il est indépendant des studios... Et sans surprise il a une histoire compliquée: plusieurs versions subsistent, certaines quasi incohérentes, et l'accomplissement ne s'est pas fait sans douleur, puisque Lang ne s'est pas du tout entendu avec Brecht qui signait le script... Ce dernier a quand même pu mettre de lui-même, de sa verve et de son univers dans le film, comme en témoigne une certaine gouaille des personnages du petit peuple Tchèque... Mais si le film est notable pour son manichéisme parfois embarrassant, il reste un film solidement Langien dans sa structure... du moins sur les deux premiers actes, le troisième souffrant d'un souci d'intrigue!

Lang retrouve un style qu'il affectionnait à la fin du muet, privilégiant ici le tournage en studio, ce qui d'ailleurs se voit pour les scènes de rue. Il lie les scènes les unes aux autres comme il savait si bien le faire, et est très à l'aise face à une distribution impressionnante, dans laquelle les acteurs et actrices se sont investis à 100%: on retrouve quelques grands noms du théâtre et des résistants authentiques (Twardowski, grandiose en nazi fou furieux, et Granach qui interprète un Gestapiste sournois, ont tous deux fui le régime) et des acteurs aux opinions établies (Walter Brennan, l'un des plus grands acteurs caméléons, est une fois de plus génial). Lang montre à la fois les deux machineries se mettre en route comme au temps de Mabuse, et le destin se mêler de la partie.

Si l'histoire, qui est traitée comme un grand roman d'aventures en dépit de l'urgence historique (les événements n'ont pas six mois!) reste prenante, je regrette que le dernier acte soit consacré à l'évocation méthodique du système nazi dans le cas d'un homme qui a été piégé par la résistance. Nous assistons aux manoeuvres de ces derniers pour faire de lui le bouc émissaire de l'enquête pour assassinat, et par moment on prend le risque de faire de lui une victime... Ce qui plombe le dernier acte à mon sens. Et ça peut aussi expliquer les coupes subies par le film un peu partout, surtout dans les pays où il est sorti une fois la libération effectuée. 

Néanmoins, c'est une preuve de plus de la conviction de Lang, de la puissance de son cinéma, à la fois revendicatif et populaire, et de sa capacité à recréer un Prague qu'il n'a pas vraiment vu à la seule force de son imagination. Même imparfait, ce deuxième film anti-nazi est un témoin essentiel de l'importance de son oeuvre.

 

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Published by François Massarelli - dans Fritz Lang
12 novembre 2019 2 12 /11 /novembre /2019 12:21

Fritz Lang offre à Spencer Tracy et Sylvia Sidney une véritable porte de sortie en forme d’authentique happy end à la fin de Fury, une démarche qu'il désapprouvait, et supposée avoir été imposée par le studio. Mais après les rapports notoirement houleux avec le front office de la MGM qui ont sérieusement entaché la confection de son premier film Américain, le metteur en scène travaille donc avec Walter Wanger, qui lui est totalement indépendant. Le résultat est un film parmi les plus personnels de son auteur, dans lequel il va non seulement imposer une fin des plus tragiques, mais il va aussi y révéler son éducation catholique, plus sans doute que dans n’importe quel autre film…

L’intrigue est une fois de plus marquée par les thèmes de la justice et de la morale. Eddie Taylor (Henry Fonda) sort de prison, aidé par un avocat progressiste, qui est lui-même conseillé par son assistante Joan (Sylvia Sidney). Et pour cause: celle-ci est, justement, la fiancée d’Eddie… C’est ce lien qui est peut-être le truc le plus artificiel du film, et la façon dont les deux tourtereaux égrènent leurs souvenirs communs fait à peine passer la pilule… Eddie est en prison pour une troisième condamnation, il lui est signifié qu’il n’aura pas d’autre chance, la prochaine fois qu’il va en prison, ce sera pour une peine de perpétuité. Mais le jeune homme, qui va se marier au plus vite, entend bien se réinsérer…

Il est le seul à y croire, pourtant: quand ils sont en pleine lune de miel, les gérants de leur hôtel reconnaissent Eddie (son portrait figure dans un article d’un magazine crapuleux, à la rubrique «méfiez-vous de ces truands qui vont être libérés»!) et les expulsent. Le couple s’entête, trouve un nid d’amour, une maison rien qu’à eux, et Eddie trouve un travail. Pendant que Joan s’occupe de l’aménagement de la maison, Eddie transporte des marchandises en camion… Mais il est licencié au premier prétexte. Eddie hésite à en parler à Joan, mais il tombe dans un piège: des truands qui lui ont volé un chapeau à ses initiales commettent un casse spectaculaire, et le seul indice est le chapeau. Voulant se réfugier auprès de Joan, le jeune homme ne se défend pas quand on vient l’arrêter, et… est condamné à mort puisque le casse auquel il n’a pas participé tourne mal… Il refuse désormais de communiquer avec son épouse, qui elle est enceinte.

Comme on peut le voir, ici l’influence des romans de gare tient surtout dans l’accumulation de péripéties, le fait que Joan étant enceinte étant la cerise sur le gâteau… Le choix de Fonda, encore pas très connu, en jeune repris de justice, est une formidable idée, et il apporte avec une incroyable adresse une richesse impressionnante à son personnage : après Tracy, personnage optimiste et positif qui dispensait des leçons de morale à ses deux jeunes frères, Eddie m’apparaît comme un personnage plus pragmatique, moins idéaliste: son choix de marcher dans le droit chemin au début du film est marqué par la peur de la prison plus que par la morale. De façon intéressante, d’ailleurs, le film prend souvent le parti de montrer la morale ambiante et les braves gens, comme autant d’obstacles au bonheur: les gérants de l’hôtel, la sœur de Joan qui passe son temps à dire à sa sœur de laisser tomber son fiancé, le patron d’Eddie qui le licencie avec une certaine gourmandise, jusqu’à un brave homme impatient de faire sa bonne action de citoyen et de dénoncer Joan en fuite… Car quand Joan rejoint son mari dans sa fuite en avant, elle embrasse aussi intégralement sa cause de fuite, aggravée de vols et braquages.

Quoique… Certains vols et braquages ne sont en fait qu’attribués au jeune couple, qui devient un prétexte pour se servir dans la caisse, notamment lors d’un passage du film situé dans une station-service. L’équipée sauvage de Fonda et Sidney devient ainsi un exutoire et un prétexte à l’anarchie des gens bien, nous dit Lang en substance…

Un personnage-clé du film est le Père Dolan (William Gargan), aumônier catholique de la prison dont part Eddie au début, et dans laquelle il sera incarcéré en attendant son exécution. Dolan est la bonne conscience des prisonniers, celui qui joue au base-ball avec eux dans la cour, et qui encourage le héros à se réformer. Surtout, il va être une chance perdue et sa perte lors d’une évasion spectaculaire. Rappelons le contexte: Eddie a été arrêté suite à un casse auquel il n’a pas participé, et la presse attend l’issue de son procès. On voit d’ailleurs une salle d’imprimerie dans laquelle les petites mains attendent le feu vert, ils ont donc trois modèles parmi lesquels choisir pour la première page: «Eddie Taylor est innocent», «Eddie Taylor est coupable mais obtient la prison à vie», et «Eddie Taylor est coupable et va à la chaise»… C’est finalement la troisième solution qui sera prise à l’annonce du verdict. La condamnation à mort d’Eddie, dans ces circonstances, nous est présentée comme une sorte de loterie… Le jour de son exécution, Joan vient apporter une arme à Eddie, mais elle est interceptée en douceur par le père Dolan. De son côté, Eddie va bénéficier de l’aide d’un copain, et va réussir son évasion… alors que l’annonce de sa libération (son innocence ayant été prouvée in extremis) vient d’être publiée! C’est donc le Père Dolan qui choisit de parlementer avec Eddie qui a pris un médecin de la prison en otage, et il essaie de lui faire comprendre qu’il est libre, mais Eddie choisit de ne pas le croire, et tire… Cette scène est baignée d’une intensité qui renvoie aux pans fantastiques de l’œuvre de Lang, les Liliom et Der müde Tod en tête: Dolan apparaît dans une brume surnaturelle, et indique à Eddie qu’il est libre, une dimension religieuse que les spectateurs captent… mais pas le personnage, motivé par sa rage.

Dans la séquence suivante, il apprend par les conversations des clients d’un bar, qu’il avait effectivement été gracié, et qu’il vient de tuer son ami. Mais les paroles de celui-ci se feront de nouveau entendre dans la conclusion du film, quand les amoureux en fuite sont abattus par la police (qui ressemble dangereusement à une milice, d’ailleurs): Eddie est donc invité, au terme d’une vie de crimes et de cavale, à rejoindre le paradis, une fin qui sonne a priori ridicule, mais qui est totalement intégrée, d’autant qu’elle vient comme un écho à la scène de l’évasion…

Le film est passionnant, et sans concessions, ce qui implique d’ailleurs quelques scories. Le nombre de coïncidences troublantes et de coups de théâtre tous plus extravagants les uns que les autres sont parfaitement à leur place dans l’œuvre de Lang, qui ne s’est jamais caché à ce titre de ses influences populaires… La mise en scène est située entre une efficacité narrative directe et limpide, et un style largement hérité des grands moments de la carrière Allemande de Lang: l'accent toutefois est ici plus sur la diffusion de la lumière elle-même, dans de nombreuses scènes (notamment la fameuse évasion dans la brume) que sur l'utilisation concertée du clair-obscur. Cette palette technique s'exprime avec moins de confort toutefois que les conditions royales dont le maître d’œuvre de Metropolis et des Nibelungen bénéficiait généralement dans les années 20. Mais avec son air de petit film de série B, ce beau et triste film est tout sauf un film à jeter… Une oeuvre dans laquelle le cinéaste du destin nous montre celui de deux jeunes gens s'accomplir, dans le sacrifice cher au catholicisme, et trouver la rédemption dans la mort... Il n’aura pas le succès escompté, bien sûr, mais ce n’est pas nécessairement ce qui motivait l’auteur et son producteur. Et il est intéressant de voir, en deux films essentiels, comment le très paternaliste cinéaste un peu conservateur Lang est passé fermement à l'avant-garde des franc-tireurs progressistes des studios Américains, ce qu'il restera jusqu'au bout!

 

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Published by François Massarelli - dans Fritz Lang Noir
11 novembre 2019 1 11 /11 /novembre /2019 11:36

La justice est au cœur de l'oeuvre de Fritz Lang, c'est l'un de ses thèmes majeurs, qui sous-tend la quarantaine de films de tous genres et de beaucoup de nationalités qu'il a réalisés entre 1919 et 1959. La justice sous toutes ses formes, d'ailleurs : divine, établie ou personnelle, la justice qui est rendue par le destin, celle qui est régie par les lois et celle qu'on rend soi-même. Les vengeances sont nombreuses dans les films de Lang...

Prenons M, l'un des meilleurs parmi les films de Lang, mais aussi l'un des plus visibles aujourd'hui : la justice y est effectuée par deux groupes antagonistes, l'un qui est, évidemment, la police, par ailleurs accusée d'inefficacité, voire de traîner des pieds pour arrêter l'assassin pédophile, et donc mal appréciée par le peuple. L'autre groupe est la pègre, mais ses raisons sont plus pragmatiques que morales : il s'agit de régler une affaire qui, selon eux, devient un prétexte pour que la police multiplie les raids et donc les empêche de faire leurs petites affaires. Mais la fin du film est une mise en scène de la justice, face aux hommes et face aux spectateurs, dans laquelle Lang place Peter Lorre face à la conscience des spectateurs. Il ne se substitue finalement à aucun groupe en imposant un point de vue... C'est remarquable, et ça rend d'ailleurs le film imperméable à toute lecture idéologique fermée... Contre la peine de mort, pour... ? D'ailleurs, la peine de mort est-elle le sujet du film, plutôt que la justice et la morale ?

Avec son premier film réalisé aux Etats-Unis, donc, Lang frappe fort, et se situe à nouveau sur ce terrain. L'intrigue est simple et comprend trois actes : d'une part, Joe Wilson, monsieur tout-le-monde (Spencer Tracy) et Katherine Grant (Sylvia Sidney), la douce institutrice, vont se marier. Ils ont longuement réfléchi, car ce n'était pas gagné, mais les circonstances sont favorables. Joe qui n'a pas vu sa fiancée depuis un an va donc la retrouver pour un mariage express, mais il a pris un raccourci, s'est perdu et... a été appréhendé par un shérif adjoint peu regardant (Walter Brennan): on recherche un kidnappeur, et Joe qui n'est pas du coin ressemble à la description sur les affiches. Et puis, il mange en permanence des cacahuètes, et on a retrouvé des miettes de ces arachides sur les lieux de l'enlèvement. Une fois arrêté, Joe est entre les mains d'un shérif qui reste prudent : rien ne prouve que Joe soit innocent, mais rien ne prouve qu'il soit coupable... Sauf que la population s'enflamme, aidée par l'alcool (c'est au saloon que les langues se délient), par des briseurs de grève de passage, et par une canaille locale qui voit là l'occasion de redorer son blason : il n'y a pas de fumée sans feu, un homme a été arrêté et on nous le cache, donc c'est forcément le coupable, les conditions sont réunies pour un lynchage en règle...

Lang traite avec une dextérité impressionnante la montée de la folie, en multipliant les points de vue : ceux de la foule qui s'échauffe bien sûr, celui de Joe depuis sa cellule, qui sait, et voit très vite le risque pour lui... Mais aussi le point de vue de Kat, qui attend Joe, puis entend parler du mouvement de foule par un commerçant. Quand elle arrive à la petite ville, la prison est en flammes, la foule est massée dans une émeute sans retenue, les policiers sont débordés, l'armée brille par son absence, et... Elle voit Joe par une fenêtre, seul et sans aucun espoir de sortir du brasier. Finalement la police extérieure au village intervient, mais Katherine s'évanouit juste avant qu'une des manifestantes n'envoie un explosif dans la prison, afin de faire disparaître l'encombrant objet du délit...

Le deuxième acte sera le procès, qui pour nous a un goût d'autant plus amer que nous savons que Joe est vivant, qu'il a changé du tout au tout et qu'il est désormais motivé par la vengeance, dans l'idée de faire condamner les 22 citoyens responsables de son lynchage, et d'emporter avec eux tous les braves gens qui les protègent par des faux témoignages. Seuls les spectateurs et les deux frères de Joe savent qu'il est vivant, Kat elle ne le sait pas. Mais elle va le découvrir grâce à une série d'indices...

Le procès est spectaculaire : c'est l'un des atouts inévitables du cinéma parlant, qui n'a pas attendu Fury évidemment pour exploiter cette merveilleuse opportunité de faire jouer les tensions dramatiques liées au destin d'un criminel ou d'un innocent. Mais on peut compter sur Fritz Lang, maître en cinéma d'essence populaire, pour jouer sur les coups de théâtre... A ce titre, il va utiliser un moyen qui lui correspond très bien pour faire avancer son procès, puisque le procureur a mis la main sur un film tourné lors des émeutes par des journalistes d'actualité : on les a d'ailleurs auparavant vus à l'oeuvre, soulignés lors d'une scène, excités par la teneur sensationnelle des images qu'ils ont captées.

Le cinéma devient un instrument de la vérité puisqu'il établit désormais sans aucune chance de démenti la présence des 22 accusés sur les lieux de l'incendie. Mais il va aussi être un instrument du mensonge en participant à l'accréditation de la thèse du meurtre... Et c'est là que le film devient vertigineux. Car l'intention de Joe, et il le fait savoir à ses frères, puis à Kat, est de mener au bout la logique du lynchage, en représailles pour ce qu'il a subi... Ou failli. Peu lui importe, dit-il, de mener ou non à la mort les 22 personnes, car ils sont virtuellement coupables de sa mort... qui n'a pas eu lieu. Oui, mais officiellement elle pourrait bien avoir eu lieu. C'est là ue Joe va commettre son plus grand crime: il a triché une fois de trop en se débrouillant pour qu'un indice parvienne à l'accusation, une bague que Kat n'aura aucune difficulté à authentifier, puisqu'elle la lui a offerte au début du film.

On retrouve avec ce procédé les jeux de pistes narratifs de Fritz Lang qui se plait à baliser son film de signes afin d'offrir au spectateur des éléments qui feront du sens sur la continuité. Peut-être pourrons-nous dire qu'ici, c'est un peu lourd (la répétition d'une erreur de vocabulaire permanente chez Joe, qu'on retrouve dans une lettre anonyme, est le signe définitif pour Kat que Joe est vivant. Mais les cacahuètes fraîches retrouvées dans un imperméable avaient déjà déclenché ses soupçons...

Mais en déclenchant une issue de plus en plus nette pour le procès, Joe devient effectivement coupable d'un crime, coupable potentiel du moins lui aussi. Il a souhaité rendre la monnaie de sa pièce à des salauds, il est lui aussi devenu un criminel dès que sa vengeance a commencé à s'accomplir. On notera que dans le film, les accents de la tragédie et de la douleur ne sont pas ceux de Kat, qui est prostrée après la « mort » de Joe, puis vite rattrapée par le soupçon de sa survie, trop préoccupée par les implications du procès pour se lamenter ; non, Lang nous montre en effet, lors d'une scène-clé, l'une des femmes qui ont participé à l'émeute, se repentir et craquer en plein tribunal, en clamant sa culpabilité : elle est en effet coupable, car elle a participé sciemment à une scène de meurtre... Mais nous savons aussi qu'elle est innocente. C'est un grand moment d'ambiguité, mais c'est aussi un instant très révélateur des intentions de Lang : il nous place dans une situation impossible, quelle que soit l'angle d'approche. Impossible pour nous de rester « aux côtés » de Joe qui est en plein accomplissement d'un acte criminel. Impossible pour nous de prendre parti pour les ordures qui l'ont lynché (les images du film projeté durant le procès sont extraordinaires, à ce titre : comment oublier l'anecdote du brave citoyen qui tranche la lance d'incendie des pompiers avec une hache afin de les empêcher d'éteindre le brasier?), d'autant que nous savons aussi ce qu'est le lynchage.

A ce titre, deux séquences sont situées de part et d'autre de l'intrigue : dans la première, Kat séparée par la distance de son fiancé, voit ses voisins Afro-Américains vivre leur petite vie à travers la fenêtre, deux amoureux manifestant un moment de complicité amoureuse. Dans la deuxième, Joe qui a des troubles de conscience après avoir revu Kat, entre dans un café en croyant y trouver une affluence festive, mais n'y voit qu'un barman noir qui écoute la radio. Ce seront les deux seuls moments de présence des Noirs dans le film, mais comment ne pas faire un parallèle entre le lynchage méthodique présent dans cette intrigue, et la situation réelle, établie dans le Sud et alentours, à cette même période? Lang, je pense, savait lui aussi qu'aux arbres du Sud un étrange fruit pendait parfois.

La conscience : c'est l'objet du troisième acte, particulièrement court, mais qui permet au film de se terminer sur une note positive : il est de plus en plus évident que l'issue du procès sera favorable à l'accusation, et donc le spectre de la peine de mort s'invite dans le film, une peine de mort paradoxale puisque nous savons qu'elle sera illégale, tout comme le lynchage de Joe l'était. Aucun des 22 accusés n'est un meurtrier mais tous méritent un châtiment. C'est cette réflexion qui va mener Joe à inverser aussi sa pensée sous l'influence de Kat : il est la victime, mais il va effectivement tuer 22 personnes par son mensonge et sa duplicité. D'où une série de scènes durant lesquelles Lang nous montre Joe redevenir celui qu'il étai au départ, laissant sa conscience prendre le pas sur sa colère; le metteur en scène nous montre ici Joe entouré par les surimpressions de ses victimes, tel Mabuse dans le film de 1922... Techniquement, Lang adapte aussi, et transpose à la frileuse MGM de 1936 ses techniques de 1931, notamment la dissociation de l'image et du son, par tous les moyens à sa disposition. Le plus courant reste une utilisation dynamique et inventive de la radio, mais aussi de contrepoints dans la scène du procès, qui nous montre souvent un personnage pendant des débats qui font intervenir des interlocuteurs non présents à l'écran, ou durant les scènes de prison, puisque Joe est témoin des grondements extérieurs de la foule, qu'il entend.

La thèse sur la peine de mort contenue dans ce film est osée pour l'époque, d'abord parce qu'elle joue sur cette notion de culpabilité virtuelle: bien qu'ils n'aient pas tué Joe, les 22 accusés méritent clairement un châtiment, je le disais plus haut. Et le metteur en scène inaugure donc une hypothèse dialectique d'opposition à la peine de mort qui n'est pas courante dans le cinéma en 1936: prendre fait et cause contre la sentence, mais en montrant un coupable effectif... C'est l'une des audaces de ce film polémique, qui par ailleurs nous montre aussi la dynamique de haine assimilable au fascisme (qui s'oppose d'ailleurs explicitement à la démocratie, puisque le shérif, c'est souligné par les émeutiers, a été élu), un élément qui ne peut être gratuit de la part de Fritz Lang, qui (certes à sa façon un peu paresseuse) a fui le nazisme. Enfin, il aborde les années 30 et la fin du tunnel de la crise pour les petites gens, sous un angle inattendu : comme le dit Joe, il avait foi en la spécificité de son pays, un lieu différent des pays européens, mais cette foi est désormais tragiquement morte. Et il a vu la violence, une violence dont on en parlait pas, ou pas suffisamment dans les films des années 30. Rares sont les cinéastes qui s'étaient aventurés sur ce terrain... Lang, qui signe d'autant plus son film qu'il en a co-écrit le script, reste le plus pertinent de ces pionniers...

Je le disais il y a quelques lignes : Lang, qui a tant reposé sur Thea Von Harbou pour le seconder dans les années 20, est aussi le co-scénariste de ce film, ce qui ne l'a pas empêché de critiquer vertement le studio après coup. L'ingérence de la MGM était un fait, une culture du studio, qui ne s'est que rarement démentie dans les années 30. On nous dit ici ou là que la version de Fury qui est actuellement disponible n'est pas celle que Lang avait en tête... Soit. Mais en l'état, c'est un brûlot, une merveille ; on y aborde sans prendre de gants des sujets qui impliquent le fonctionnement de la justice dans un terrain sensible ; on y voit un responsable haut placé de la justice d'un état (probablement la Californie) se réjouir que la population ait applaudi sa décision de ne pas empêcher un lynchage ; la justice y est présentée simultanément dans des séquences virtuoses dans ses trois acceptations, justice d'état, justice personnelle, vengeance, et le film est entièrement placé par son metteur en ssène sous l'angle d'une morale supérieure, sans aucune attache religieuse quelle qu'elle soit. Bref, déposez les armes : c'est un chef d'oeuvre.

 

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Published by François Massarelli - dans Fritz Lang
3 novembre 2019 7 03 /11 /novembre /2019 20:08

Pour commencer, on pourrait prendre la plus légère des deux options, et dire que tout a commencé par un gâteau, un de ces gâteaux trop beaux pour être vrais, que Stephen Neale, un brave homme qui sort d'un sanatorium, a gagné lors d'un jeu organisé à une fête de village. Il s'était rendu là en attendant un train, et ça ne lui a rapporté que des ennuis.

Sauf qu'il y a une autre option, plus lourde et plus riche en analyses de toutes sortes... M. Neale sort en effet de deux années de repos, mais c'était aux frais de l'état, suite à un drame auquel il a participé bien malgré lui: marié à une femme atteinte d'une maladie grave, il n'a pas pu l'empêcher de se tuer, avec le poison qu'il avait lui-même stocké au cas où... C'est un coupable, déjà jugé, et déjà condamné... Par lui même. Il est autant un de ces hommes au destin tourmenté qu'affectionnait Fritz Lang, qu'un parfait candidat à la rédemption...

Et c'est la guerre, et en Grande-Bretagne, le blitz fait rage et avec lui, ses soudaines alertes, ses abris. Et ses espions, bien sûr: Neale, qui vient de se reposer deux années, ne sait pas qu'en se contentant de répondre à des questions que des gens un peu trop polis pour être honnêtes lui posaient, il allait mettre les pieds dans un panier de crabes qui trafiquent des secrets du haut-commandement pour les transmettre aux nazis. 

Comme dans tous les films de Lang, la mise en scène, menée tambour battant, et à hauteur de point de vue d'homme naïf, passe par des signes en tous genres et des étranges contrefaçons: un gâteau qui contient des microfilms, des vestes minées, une valise de livres qui est une bombe, des braves gens qui sont des nazis, un étrange et menaçant petit homme qui pourrait être aussi bien Dieu que le diable, une séance de spiritisme, un réfugié Autrichien et sa jolie soeur qui cachent sans doute des secrets inavouables , un aveugle qui voit, une voyante qui ment, et... J'en passe, tellement il y a de détails réjouissants, dans ce film qui représente à la fois une somme de motifs propres au metteur en scène, et une collection de scènes qui font largement penser à un film Anglais d' Hitchcock: bref, c'est un régal, propagande ou pas!

 

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Published by François Massarelli - dans Noir Fritz Lang
9 octobre 2019 3 09 /10 /octobre /2019 14:54

J'ai failli commencer cette chronique par une citation de Lang à propos de l'écran large, citation bien connue du reste, mais la chose étant extraite d'un film de Godard, je vais la traiter par le mépris. Non, c'est sûr que Lang était méfiant vis-à-vis du Cinemascope, et qu'il préférait le format plus traditionnel, y compris sous la forme du compromis du 1:66:1 qu'il allait adopter pour ses derniers films... Pourtant Moonfleet, oeuvre qui est tournée en Cinemascope, est un bien bel objet, un film d'aventures comme on n'en fait plus, avec toute la panoplie du conteur: couleurs, émotions, retournement de situation, et bien sûr un héros naïf...

A la fin du XVIIIe siècle, John Mohune (John Whiteley), un petit garçon, arrive dans l'inquiétante bourgade côtière de Moonfleet. Il vient retrouver Jeremy Fox (Stewart Granger), un ami de sa mère qui vient de décéder, afin qu'il prenne en charge son éducation. Mais ce que le gamin ne veut pas savoir, c'est que Fox, chef d'une troupe de contrebandiers locaux sans foi ni loi, n'est finalement qu'une fripouille, acoquiné avec la noblesse locale (et surtout le redoutable Lord Ashwood, interprété par George Sanders) pour se faire de l'argent des façons les plus malhonnêtes qui soient. Mais la présence du jeune Mohune ravive des appétits, notamment quand elle permet de retrouver la trace d'un trésor mythique et à jamais perdu... Et John Mohune, plus naïf que jamais, de s'attacher aux pas de celui auquel il pourrait bien amener la fortune, mais dont il faut bien dire qu'il donnerait cher pour se débarrasser de lui...

Une histoire de trésors cachés, de souterrains et de puits, de cache-cache dans les cimetières et de pirates assoiffés de sang, c'est toujours d'autant plus intéressant que le point de vue présenté les rend aussi mystérieux et inquiétants les uns que les autres. Le choix de suivre le petit garçon n'est donc pas un choix hasardeux car ce qui donne son sel à cette aventure, c'est bien sûr qu'elle soit vécue par un être aussi naïf. Mais Lang ne nous cache pourtant jamais les turpitudes de ceux qui entourent le jeune Mohune, et prend un malin plaisir à nous montrer, en particulier, l'atmosphère de relâchement des moeurs dans laquelle Fox (et Ashwood, ainsi que lady Ashwood occasionnellement) se vautrent. Mais le passage de John Mohune va pourtant être bénéfique, permettant à Moonfleet de faire le vide dans la piraterie, et ce malgré Fox lui-même!

Lang nous raconte deux histoires, d'un coup: d'un côté le récit initiatique vécu ou imaginé par John, avec ses visions de pirates nettement plus inquiétants qu'ils ne sont en réalité (un plan célèbre, voir ci-dessus, où Lang montre qu'il a compris quand même qu'on pouvait utiliser ce fameux Cinemascope avec intelligence!), et les statues sinistres ressemblent à des passages entre le monde des vivants et celui des morts... De l'autre, le réalisme goguenard des bandits et autres traîtres, qui mentent, se battent et finiront bien par s'entre-tuer... Un monde ont Fox est le maître, flamboyant et dangereux... Et la surprise c'est que ces deux histoires et ces deux univers sont plus que compatibles. ...On ne va bien évidemment pas se livrer à un test AN, mais il est évident que "le vieil ami de sa mère", Fox, pourrait bien ne pas avoir été choisi par hasard par Olivia Mohune avant de mourir pour prendre soin de son fils... celui d'Olivia, je veux dire.

Et cette histoire devient une méditation un brin ironique sur le passage du temps et le progrès du monde, qui fait qu'à la fin c'est grâce à Jeremy Fox, qui s'apprêtait pourtant à abandonner et doubler Mohune, qu'on doit le triomphe du bon droit à Moonfleet. Quant à John Mohune, s'il est lui aussi un acteur de ce changement, il n'a rien, mais alors rien compris du tout!! Tout ça pour dire qu'avec son Technicolor de toute beauté, son Cinemascope soigné, son temps de projection limité (il ne fait que 87 minutes) et ses retournements de situation en cascade dans des demeures qui grincent et des souterrains humides, Moonfleet est un film d'une insondable richesse.

 

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Published by François Massarelli - dans Fritz Lang
2 septembre 2019 1 02 /09 /septembre /2019 16:55

Le premier plan après le générique nous montre une arme. Une main s'en saisit, et nous savons que nous venons d'être les témoins d'un suicide. L'homme est étendu sur son bureau, et son épouse arrive sur les lieux, constate la mort de son mari, avise une lettre dans sa main gauche. Elle va ensuite téléphoner... au parrain de la mafia locale, se présentant comme "la Veuve Duncan". C'est l'ouverture-choc d'un film en forme de constante baffe dans la figure, où Fritz Lang fait semblant de revenir à a forme la plus pure et la plus simple du film noir, mais il ne fait QUE semblant...

Dave Bannion (Glenn Ford), comme tous les autres policiers en charge de l'affaire, a tôt fait de considérer le suicide de Duncan comme étant une banale et navrante histoire: Duncan n'a laissé aucune trace derrière lui après que son épouse ait découvert la lettre dans laquelle l'ex-policier rongé par le remords accusait nommément le véreux Lagana d'être le chef d'un système corrompu d'une insoupçonnable ampleur. La veuve a vite compris l'intérêt qu'elle pouvait retirer personnellement d'un tel document, et va donc prétendre que son mari avait une santé chancelante et a préféré prendre les devants...

Sauf que Bannion a été contacté par une femme, Lucy Chapman: une escort-girl qui connaissait Duncan et qui ne croît pas à la thèse de la maladie. Plus intéressant, elle affirme que Duncan s'apprêtait à divorcer, et changer de vie. Mais Bannion ne la croît pas... jusqu'à ce qu'on retrouve le cadavre mutilé de la jeune femme. Ce ne sera pas la dernière mort violente dans ce film, hélas...

Justement, puisqu'on en parle, il semble que Lang ait tout fait pour souligner qu'un policier qui s'attaque à un système mafieux fait forcément u bruit sur son passage, et justement provoque la mort derrière lui. D'où un aspect célèbre de The Big Heat, qui a sand doute beaucoup fait pour la réputation d'un film sans compromis. Bannion, au début du film, se réfugie littéralement chez lui, entre sa petite fille de cinq ans, et son épouse Kate, qui sont toutes deux des rayons de soleil. Mais une scène fait froid dans le dos, qui nous montre le policier qui sait qu'il commence à avancer dans une affaire qui promet d'avoir des ramifications rentrer chez lui, s'atteler à raconter l'histoire du soir à sa fille, pendant que son épouse va faire une petite course de dernière minute avec la voiture, une image parfaitement réussie du bonheur et de la paix conjugale, d'un homme qui arrive encore à se déconnecter de son travail. Sauf que la voiture explose, et que Bannion comprend qu'il va falloir user de grands moyens pour venir à bout de Lagana et de son système.

Le film EST brutal et brut, certes, mais il est aussi très travaillé pour être une épure, à la fois du genre, et du travail de Fritz Lang. Le metteur en scène a été toute sa vie fasciné par la littérature populaire, et a forcément trouvé dans le roman noir le plus brutal le frisson qu'il trouvait dans les feuilletons de la presse hebdomadaire quand il était à Berlin. C'est cette atmosphère noire comme de l'encre, cette violence sans issue, qu'il va montrer dans ce film. Mais il est aidé par son métier, par son sens de la mise en scène: cette façon de tisser à partir des objets signifiants une toile qui établit une continuité entre les scènes: ici ce sont les armes à feu et les cafetières qui remplissent cette fonction... Ces hommes et ces femmes qui finissent par quitter la protection illusoire de la loi pour rendre la justice, et qui sont aidés (rappelez-vous Man Hunt) par des êtres pas forcément innocents, mais dévoués jusqu'à la mort: Gloria Grahame, pathétique fille au baromètre moral un brin tangent, va sérieusement payer de sa personne. Chemin faisant, Lang nous montre le parcours dangereux d'un homme qui manque d'oublier ses principes, mais aussi une inattendue, touchante histoire d'amour, un amour absolu et enfantin, qui se résout dans la mort.

Bon, pas besoin d'aller plus loin: The big heat est l'un des chefs d'oeuvre de Fritz Lang. Un film cru, brut, sans compromis et qui ne prend même pas son temps, mais je le répète, il vous colle une baffe. Une belle.

 

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Published by François Massarelli - dans Fritz Lang Noir
21 octobre 2018 7 21 /10 /octobre /2018 08:49

En 1938, Alan Thorndyke, un chasseur Anglais s'apprête à réaliser le frisson de sa vie: il est en pleine montagne, à Berchtesgaden, face à la propriété d'Hitler, et son fusil (qui n'est pas chargé) est pointé sur le führer. Le frisson d'avoir réussi à venir jusque là et à s'être rendu capable de tuer le dictateur, n'est pourtant pas suffisant: il met donc une balle dans son fusil, et là, il est surpris par un SS. Appréhendé, amené dans la forteresse, il est interrogé par l'élégant Quive-Smith, un noble Allemand qui parle un Anglais parfait (trop parfait même) et qui ne pouvant le faire exécuter puisque on est encore en drôle de paix, décide donc de l'abandonner en pleine montagne. On le croit mort, mais Alan Thorndyke est bien vivant. Il va retourner vers l'Angleterre, et ne va pas tarder à avoir tous les nazis à ses trousses, et un gouvernement bien incapable de l'aider puisque la paix entre les deux pays n'a pas encore été brisée...

Lang a beaucoup souffert de son passage aux Etats-Unis, où il a dû réapprendre le compromis: celui qui faisait en artiste tout-puissant des films où chaque image, chaque association, chaque intertitre devait passer par son assentiment, a désormais des comptes à rendre. Si Fury (qui n'est pas conforme à son idée initiale) est malgré tout un film formidable, combien de déceptions, de westerns quelconques ou de films noirs répétitifs...?

Man hunt aussi est un film de compromis, notamment avec le directeur de production de la Fox, Darryl F. Zanuck. Mais c'est aussi et surtout une oeuvre dans laquelle le metteur en scène va apprendre justement à faire avec, et doser ses compromis de manière à rendre le film très personnel. D'une part il lui permet de toucher à un sujet qui le passionne: forcément. Et il va aussi y retrouver les ambiances particulières de ses derniers films Allemands, Le testament et M en tête: des scènes de suspense à la fois oniriques et réalistes, tournées dans des rues inquiétantes et poisseuses. Il y retrouve aussi tout une galerie de motifs, de personnages, de situations, qui le mettent à l'aise: un parcours dangereux pour un héros à la fois valeureux et transparent, qui est l'homme à abattre pour les uns et une évidente gène pour les autres (Car Thorndyke est un risque pour les démocraties qui hésitent à s'engager dans la guerre); parmi les nazis qui suivent le héros, un mystérieux tueur maigre; la fuite de Thorndyke passe par des souterrains, des grottes et des galeries de plus en plus sordides; Lang, qui n'oublie pas de laisser un ensemble de signes au spectateur (le plus important étant une petite broche en forme de flèche) se sent très à l'aise dans tout ça...

Et puis il touche enfin à un sujet qui lui permet de retrouver ses réflexions provocatrices sur l'homme. En Walter Pidgeon, il trouve un acteur formidable qu'il va utiliser contre lui-même, en en faisant un Anglais imbu de sa respectabilité, qui prétend (et croit même) ne pas être venu en Allemagne pour tuer Hitler, mais pour le geste sportif de se mettre en position de le tuer. De même a-t-il parmi les amis qui l'aident une jeune femme, jouée par Joan Bennett, qui est folle amoureuse de lui, prête à se donner lors de la première nuit, mais il refuse de le voir. Thorndyke, désireux d'éviter la guerre, est finalement aussi timoré que son frère diplomate est soucieux de ne pas faire de vagues avec l'Allemagne. Le parcours de cet homme dans le film va le pousser, enfin, à prendre conscience de la nécessité de s'engager...

Et Lang, qui n'est pas le seul maître à bord, mais qui est sacrément bien servi, peut compter sur des acteurs de génie: Joan Bennett et Walter Pidgeon, je le disais, sont excellents, mais le choix de confier des rôles de nazis à John Carradine ("l'homme maigre") et surtout George Sanders (le major à monocle), est particulièrement judicieux... Le film est une réussite, un de ces dédales Langiens, à la fois majeur (on y fustige la guerre et on appelle l'homme à prendre ses responsabilités face à la barbarie) et délicieusement mineur (suspense, poursuite, ambiance de film noir, ça trépide, les coups de théâtre abondent...): c'est l'un des meilleurs films Américains de Fritz Lang.

 

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Published by François Massarelli - dans Fritz Lang